mardi 22 février 2011

Il a la curiosité des coins d’humanité excentriques

Il y a cent et un ans, le 26 février 1905, mourait Marcel Schwob, qui avait grandi à Nantes. C’était l’un des esprits les plus originaux de son temps, auteur d’une Croisade des enfants admirée de R. M. Rilke, de Vies imaginaires qui sont l’une des sources d’un autre chef d’œuvre, les Vies minuscules de Pierre Michon, ainsi que des Fictions de J. L. Borgès. Il influença aussi l’œuvre de sa célèbre nièce, la photographe surréaliste Claude Cahun, qui se fit, à son instar, « biographe de sa propre vie imaginaire ». On peut encore comparer Schwob à un autre Breton, Max Jacob, par son action de déconstructeur radical, d’homme qui fit droit aux formes et aux énergies nouvelles.
A l’occasion d’une grande exposition de la médiathèque de Nantes (jusqu’au 3 juin), les éditions Gallimard publient un catalogue qui remet Schwob à sa place de fondateur admiré dans le monde entier. « L’art, disait-il, est à l’opposé des idées générales, ne décrit que l’individuel, que l’unique » : parti pris qui s’opposait au naturalisme et au scientisme littéraire, pour prôner l’autonomie de la littérature, fille cadette de l’Histoire, dans le sens où elle se doit de descendre dans l’énigme des existences. « L’art consiste à donner au particulier l’illusion du général », écrit-il aussi. S’il est dandy comme les auteurs fin de siècle, tel Huysmans, il n’enferme pas son écriture dans la cage dorée du délire et du fantasme.
D’ailleurs, comment le pourrait-il, ce fils de journaliste ? Marcel est le fils de Georges Schwob, directeur d’un des plus grands périodiques régionaux français, Le phare de la Loire, qu’il acheta en 1876. Georges Schwob, qui fut condisciple de Flaubert et ami de Nerval, Baudelaire, Théophile Gautier, s’était installé à Nantes, dans un appartement du cours Cambronne, en 1876. C’était un grand lettré et Le Phare (journal républicain et anticlérical) fut pour son fils (qui y collabore dès l’âge de onze ans, avec un compte-rendu d’Un Capitaine de quinze ans) « l’instrument privilégié qui lui permet d’assouvir un désir d’écriture reconnu et encouragé très tôt par la famille », indique Patrice Allain dans l’ouvrage. La presse fonde alors son essor sur la solidarité avec les hommes de lettres, pourtant socialement éloignés du milieu journalistique.
Marcel Schwob est un enfant surdoué, qui connaît l’allemand et l’anglais à dix ans. Il s’installe à Paris en 1882, chez son oncle Léon Cahun. Il étudie la philologie, se passionne pour Villon, et suit les cours du lycée Louis Le Grand. Après son échec à Normale, il intègre les lettres parisiennes en 1890. Politiquement, il se situe dans un « anarchisme littéraire ». Bien que dreyfusard, ne signera pas l’appel à défendre Zola après son « J’accuse ». A Nantes, les Schwob durent subir des attaques antisémites, et la nièce de Marcel, Lucy Schwob (alias Claude Cahun) se souvenait avoir été « lapidée » avec du gravier dans la cour de son école, après la parution d’une brochure sur les Juifs de Nantes.
De la capitale, Schwob continuera à donner des billets au « Phare ». Mais surtout, dans ce parcours classique du Breton (d’adoption) monté à Paris, il devient la coqueluche du tout Paris, sans céder sur son exigence littéraire. Il est ami de Willy et Colette, de Claudel, de Gide, d’Oscar Wilde… « Il a la curiosité des coins d’humanité excentriques, mystérieux, criminels », lit-on dans le Journal des Goncourt. « Je ne crois qu’aux monstres que j’ai fabriqués moi-même », dira, de même, sa nièce et réelle héritière spirituelle. Le Livre de Monelle, qui paraît en 1891, est inspiré (de manière très baudelairienne) par une prostituée dont Schwob tomba amoureux. C’est un portrait de femme entièrement tendue dans l’attente, salué par Maeterlinck (Monelle est sœur de cette Mélisande que magnifiera Debussy) et André Breton. Il publiera ensuite La Croisade des enfants et Vies imaginaires, ouvrage qui sort le symbolisme de sa fixation verbeuse pour l’arrimer à un réalisme poétique qui ne soit pas asservi à une idéologie bêtifiante, comme chez Zola. L’œuvre de fiction de Schwob s’achève là : il continue de traduire, mais le mal inconnu (l’ouvrage ne donne aucun diagnostic) qui le ronge le pousse à partir sur les traces de Stevenson, en Polynésie, et en Arabie, se dégoûte au spectacle du colonialisme français et meurt à trente-sept ans. Cette disparition prématurée contribuera à la relative éclipse d’une œuvre jugée décadente, par une erreur grossière. En réalité, Marcel Schwob a posé les questions dont vit aujourd’hui la littérature et son œuvre n’a cessé d’influencer son siècle.
L’exposition organisée par la Médiathèque de Nantes présente pour la première fois au public les manuscrits autographes conservés par la Bibliothèque municipale de Nantes, ainsi que de nombreuses éditions illustrées et une riche iconographie. Les pièces prêtées par différentes institutions (Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Bibliothèque historique de la Ville de Paris) viennent compléter le panorama, qui éclaire aussi bien le milieu familial de l’auteur (Maurice Schwob, Léon et Claude Cahun, son épouse Marguerite Moreno) que son entourage littéraire et artistique.
Daniel Morvan

Marcel Schwob, l’homme au masque d’or. Ouvrage collectif. Editions Le Promeneur (Gallimard)/Ville de Nantes). 206 pages, 110 illustrations, 39 euros. Lire aussi Vies imaginaires, édition de poche en Garnier Flammarion (2005), avec dossier.
Exposition : Marcel Schwob : l’homme au masque d’or. Médiathèque Jacques Demy, 24 quai de la Fosse, jusqu’au 3 juin 2006, 13h30-18h30. Tous les jours sauf dimanche. Entrée libre.