mardi 3 mars 2015

Les premiers, ils découvrirent les camps

1945, la découverte, d'Annette Wieviorka, raconte la découverte des camps nazis par deux reporters juifs. Un road movie d'Ohrdruf à Terezin, avec pour héros deux grands témoins de l'histoire: un photographe de l'AFP et un journaliste d'agence, en avril et mai 1945.

Après Ohrdruf, ils ont failli rater Buchenwald. Les deux journalistes se fondaient dans la masse mais étaient souvent en avant. Nuées de reporters, généraux américains au bord de la nausée, politiques, populations locales, maires courant se pendre, Ohrdruf a donné le "la" de la découverte des camps: les autres n'en seraient qu'une réplique. Si leur libération est un "non-événement militaire", leur réalité ne s'est pas livrée d'emblée, sans passer par les filtres médiatiques et idéologiques.
On vit les images de l'horreur dans les premiers camps, vides. On vit les chaussures et les affaires entassées, on vit le phtisique agonisant sur sa couche, le bric-à-brac nazi, mais vit-on la destruction des Juifs d'Europe, constituée en objet historique? C'est la belle proposition qui sous-tend le propos d'Annette Wieviorka. Disons-le d'emblée, le livre manque partiellement son objet, en surimposant les enseignements de l'Histoire sur la quête tâtonnante de deux reporters. Le premier s’appelle Meyer Levin. Il est américain, écrivain (bien considéré par Hemingway), qui s'est donné pour mission de retrouver la trace des Juifs d'Europe. Le second est un Français : Éric Schwab, photographe de l’AFP, qui cherche sa mère déportée, juive.
Ses photos deviendront des icônes, même si, à la différence des clichés de Lee Miller, elles ne portent pas sa signature. Elles ont été prises au bloc 61 de Buchenwald, le Revier (l'infirmerie). Et le bloc 61 est devenu, dans la presse mondiale, le paradigme des camps. Les deux correspondants circulent dans une Jeep aux basques de la 3e armée du général Patton, parfois guidés par d'anciens kapos qui jouent les impresarios.

Dans les camps vides, les monceaux de vêtements sont le signe le plus sinistre de la destination finale des convois. Das ist das Ende, disait à sa femme un jeune homme arrivant à Treblinka, à la vue de ces monticules. Les correspondants de guerre ont aussi ce pressentiment. Cependant, l'irruption d'une réalité irréductible aux simples clichés, fussent-ils évocateurs, de la "barbarie nazie", l'évidence d'un processus systématique de destruction non rapportable à un modèle antérieur est comme gommé. Annette Wieviorka en sait trop pour la patience que réclame son récit. Elle abandonne son angle premier (la découverte des camps par deux reporters) pour plaquer le savoir historique dont elle est porteuse: l'Histoire ôte à l'histoire son intérêt. L'ici et maintenant de la découverte est quelque peu vidé de sa dynamique par ce point de vue de ghost writer instruit. On redécouvre là une sorte de loi du récit: préfèrer le présent au passé et au futur, et un point de vue immergé dans le temps de l'histoire, même naïf ou incomplètement renseigné, au point de vue nourri par soixante-dix ans de recherches.

Cette critique est d'ailleurs partiellement injuste. Wieviorka nous montre Eric Schwab à Meyer Levin franchissant les portes d'Ohrdruf, après avoir entendu la description fébrile d'un Polonais parlant yiddish. Ils sont à bord de leur Jeep, elle porte un petit nom, comme les B 17: Spirit of Alpena. Ils sont dans le sillage de la 4e DB qui a débarqué à Utah Beach, et approchent du "noyau de ténèbres", vers lequel les entraîne cet homme qui les tire par la manche: "Nous avons désormais percé le coeur ténébreux de l'Allemagne", télégraphie Meyer Levin, le 7 avril 1945, à son agence de presse.
Ils sont à Ohrdruf. C'est le point zéro de l'onde de choc mondiale. La décision est prise de faire visiter le camp à la population environnante, qui sera réquisitionnée pour ensevelir les corps. Ohrdruf est aussi, indique Annette Wieviorka, le point de départ d'une "intense médiatisation (...), opération fondatrice d'une image unifiée des camps nazis, tous identiques, tous lieux de mort de masse pour l'ensemble des internés", une représentation unifiée qui fait d'Ohrdruf l'emblème des camps.
C'est l'autre aspect passionnant de ce livre: la construction d'un modèle médiatique standardisé des camps, qui a puissamment informé l'opinion de l'après-guerre. Et dont les images continuent de nous hanter. Ce sont les photographies d'Eric Schwab: crématoires, survivants faméliques et cadavres. On ne parle pas encore d'Holocauste, le mot universel pour désigner le processus de destruction est celui de camp, et le camp-type sera tour à tour Ohrdruf, Buchenwald, Dachau, puis Auschwitz, qui deviendra "la métonymie du génocide des Juifs et de tous les camps".
A Buchenwald, un bureau international de presse est organisé, qui orchestre désormais les reportages. Les journalistes ont leur camp de presse. Les premiers attachés de presse internationaux de l'Europe libérée réapparaissent à Buchenwald. Meyer Levin estime alors en avoir terminé avec son travail en Europe, alors qu'il a collecté nombre d'histoires extraordinaires qui ressurgiront plus tard, dans le cinéma populaire. Celle du jeune Stefan Zweig (homonyme de l'écrivain), sauvé par les détenus résistants, et dont l'histoire inspira un film. Un récit mis à mal par la découverte des archives de la RDA, où l'on apprend que l'enfant avait été sauvé par le remplacement de son nom par celui d'un jeune tsigane. L'autre histoire est celle de Josef Schleifstein, portée à l'écran dans La vie est belle (Roberto Benigni, 1997). Un enfant protégé par son père qui lui fait croire que le camp n'est qu'un jeu.
Pourtant, le périple européen de la Spirit Of Alpena n'est pas terminé. Schwab, qui cherche sa mère, tourne pour la première fois son objectif vers les femmes de Dachau. Mais aucune juive allemande parmi nous, disent-elles. Peut-être à Terezin.
C'est dans le quartier des enfants de Terezin qu'Eric trouve sa mère, Elsbeth.
Elle jouait avec eux, elle leva les yeux sur lui en répétant son nom. Sans y croire.

L'après-guerre de Meyer Levin est consacré à l'écriture, cinéma et théâtre. Son épouse lui offre le journal d'une jeune fille de 15 ans morte à Bergen Belsen. Peut-être se trouvait-elle dans les corps vus là-bas. Meyer abandonne tout projet d'écrire l'histoire des Juifs d'Europe et se consacre à Anne Franck. Un combat dont il gagne le premier round, en contribuant de manière décisive, comme agent officieux d'Otto Franck (le père d'Anne), au succès du livre aux USA.
L'adaptation théâtrale que propose Levin est récusée, mais plagiée par Broadway. Cela le rend à demi-fou, son épouse pense que l'esprit d'Anne Franck s'est attaché à lui à son passage à Bergen Belsen. Peut-être a-t-elle raison.
Daniel Morvan

Annette Wieviorka: 1945, la découverte. Le Seuil, 284 pages, 19,50€.