vendredi 6 mars 2015

Notes pour Julia Kerninon




Son sens du tempo et du phrasé lui vient du slam, l’art de scander des poèmes avec classe, sa culture d’origine. « je suis née avec le slam nantais, j’ai démarré toute petite en 2001, au Lieu Unique. Les vieux slameurs ont fait mon éducation, ils m’ont appris à me vernir les ongles, ils m’ont ouverte au choc du texte qu’on balance et qui devient réel devant un public ». Julia Kerninon carbure à l’adrénaline : la preuve, son premier roman scandé de bout en bout. Buvard, l’histoire d’une élève qui vampirise le maître, et, issue d’un milieu pauvre, devient une légende de la littérature. Ce n’est peut-être pas toute l’histoire de Julia Kerninon, mais la nantaise née en 1987 s’est elle aussi taillé un succès et un début de légende.

Ses parcours nantais portent tous le double signe astral de l’enfance et de la nuit : celle qui fut la Galatée des Pygmalion slameur du Lieu Unique a d’abord hanté la fête foraine du cours Saint-Pierre, « le truc le plus cool de Nantes, parce qu’on peut y être seule dans une nacelle », les séances de cinéma Connaissance du monde à La Cité avec sa grand-mère, la Patinoire avec son papa, les visites passionnées aux coléoptères du Museum d’histoire naturelle, avec Pierre, l’ami d’enfance. Elle a pédalé dans les voitures pour enfants sur le toit des Galeries Lafayette : « j’y allais avec ma mère, toutes les deux en manteau léopard », avant d’aller prendre un chocolat chez Marnie. Et puis les souvenirs de collège et de lycée, à Jules-Verne : « le café Budapest (16, rue de Budapest), j’allais y dévorer des petits Lu. Les plus forts souvenirs, puisque c’est ce café qui m’a fait aller à Budapest, où j’ai écrit Buvard en deux semaines. » Le rock, le théâtre ? Rien. Ses amis rockeurs, elle ne les suit pas en concert, elle les invite pour des brunchs somptueux : sa Bohème à elle, c’était rue Sarrazin, près de Viarmes. Aujourd’hui, plongée dans une thèse à finir sur les romanciers américains et son prochain roman, Attila Kiss, elle revient au bar à tapas et resto « Et la fourmi » (2, rue Grétry), qui fut son point de chute nantais, après un parcours de formation ayant pour étapes Budapest, Birmingham et Berlin. Une « année blanche » où, comme serveuse, elle allait explorer les ressources de la nuit nantaise, entre les after du Pickwick’s (3, rue Rameau) et les nuits à l’Elephant Club (10, place de la Bourse). Et les huîtres de Talensac, souveraines après les nuits folles, ou la piscine Léo Lagrange… Mais Julia n’y aura puisé aucune posture de romancière noceuse, ni calqué l’image de Françoise Sagan (et Buvard a reçu le prix Sagan 2014). Cette vie trépidante ne l’empêche pas de se définir aujourd’hui comme une « femme d’intérieur : on aimerait tous une maison au bord de la mer, mais c’est un rêve, car on écrit toujours chez soi, comme un fonctionnaire, avec plein d’autres choses à faire, qui attendent. »

 Daniel Morvan