mercredi 4 mars 2015

Paul Ariès, objecteur de croissance



Entretien
Paul Ariès, philosophe
Comment le bien-vivre et l’hyper consommation ont-ils été associés dans l’histoire des sociétés ?
Nous sommes collectivement victimes d'un piège sémantique. Nous sommes abusés par ce que je nomme des mots poisons. Le terme de société de consommation nous fait croire qu'il ne s'agirait que de consommer davantage. Toutes les études prouvent que la société de consommation, ce fut d'abord la destruction des cultures populaires, des autres façons de rêver et de vivre.
On est hypnotisé par la question du niveau de vie et on oublie celle du style de vie. Nous sommes passés d'une approche qualitative à une approche strictement quantitative. Le second piège est de confondre le bien vivre avec le bien être à la sauce occidentale. Nous prenons notre situation pour la seule possible et pour l'objectif de 8 milliards d'humains. On a oublié qu'il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. La croissance économique des trente glorieuses ne reviendra pas et c'est tant mieux.
la croissance n'a pas résolu les inégalités sociales et à bousillé les écosystèmes. Il faut donc inventer des réponses en dehors du mythe de la croissance salvatrice? Mon grand espoir tient dans un constat simple : les gens ordinaires ne sont pas des riches auxquels il ne manquerait que l'argent.
On accepte trop la définition des milieux populaires, des gens ordinaires qu'imposent les enrichis.
Une définition uniquement en termes de manque : en économie,; le manque de pouvoir d'achat, en culture, le manque d'éducation, en politique, le manque de participation... Tout cela est en partie vraie mais passe à côté de l'essentiel.
Les gens ordinaires ont un autre rapport au temps, à la nature, à l'espace, au travail, à la consommation, à la maladie, au vieillissement, à la mort donc aussi à la vie. La première richesse des gens du commun ce sont les biens communs, le service public. Ce sont les enrichis qui s'imaginent que les pauvres voudraient vivre comme eux. Les gens ordinaires aspirent simplement à vivre bien... ce qui est tout autre chose.
La gratuité des services publics, des trains, du téléphone et du net est-elle un objectif réaliste ?
La seule chose irréaliste serait de penser qu'on puisse continuer dans la même logique.
La force du système mais aussi sa faiblesse est sa capacité à insécuriser les gens, à nourrir la peur pour eux-mêmes ou pour ses enfants ou ses petits enfants (peur du chômage).
On ne peut faire de la politique que de deux façons soit en jouant sur les peurs et la haine de l'autre et on renforce alors les extrémismes, soit en misant sur l'espoir, sur des Utopies concrètes La France à genoux économiquement en 1945 mais debout politiquement a su instituer la sécurité sociale.
Notre société n'a jamais été aussi riche. Nous devons donc aller encore plus loin..
Je ne crois plus aux lendemains qui chantent parce que je veux chanter au présent.
Le grand combat pour ce début du 21e siècle c'est de défendre et d'étendre la sphère de la gratuité car c'est la meilleure façon de commencer à répondre à l'urgence sociale, écologique, politique et même anthropologique.
La gratuité ce n'est pas le produit ou le service débarrassé du coût mais du prix.
L'école publique est gratuite mais payée par l'impôt.
Il n e' s'agit pas davantage de tout rendre gratuit.
Je suis pour la gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage.
Pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine privée ?
ce qui peut valoir pour l'eau peut aussi s'appliquer pour l'en,semble des biens communs.
Il n'y a pas de définition scientifique et encore moins moraliste de ce qu'est un bon usage et un mésusage.
la seule définition est ce que les gens choisissent démocratiquement.
J'aime ces maires qui interpellent la population et qui disent : compte tenu des moyens limités qui sont les nôtres, préférez vous que l'on maintienne la gratuité du stationnement pour les voitures ou qu'on adopte la gratuité de l'eau vitale, des transports en commun, de la restauration scolaire, des services culturels, voire même, comme à Mouans-Sarthoux des services funéraires.
Nous devons nous mettre à l'écoute des expériences mais aussi des propositions.
Il serait ainsi possible de donner à chacun la gratuité d'une certaine quantité de bande passante (correspondant aux usages ordinaires d'internet) plutôt que de rendre délinquants 90 % des jeunes Français qui téléchargent illégalement.
Réfléchissons sur cette base à d'autres modalités de rémunération de la création intellectuelle.
Cette gratuité construite (économiquement, culturellement, politiquement) c'est déjà une façon de commencer à "déséconomiser" nos existence, c'est une façon de renouer avec la logique du don et du contre-don.
C'est une façon d'assurer à chacun de quoi vivre même sans emploi car le plein emploi ne reviendra pas.
Il ne s'agit pas de rendre gratuit les produits et services existants.
On ne va pas rendre gratuit la malbouffe de la restauration collective.
Il faut relocaliser, resaissonnaliser, assurer la biodiversité, faire une cuisine sur place servie à table..
On ne va pas rendre gratuits les réseaux de distribution d'eau avec des pertes d'eau de 30 %.
La gratuité c'est aussi l'occasion de promouvoir des produits et services à forte valeur ajoutée sociale et écologique.
A quelle tradition vous référez-vous en prônant une éthique inverse, celle d’une gourmandise sobre ou d’un bonheur moins associé à la pénurie qu’à un autre mode de consommation ?
La simplicité volontaire est revendiquée depuis des millénaires dans le cadre d'approches religieuses, anthropologiques, politiques, utopiques. Je me sens donc aussi proche d'Epicure que de Paul Lafargue et de son droit à la paresse. il ne s'agit surtout pas d’appeler les gens à se serrer la ceinture un peu, beaucoup, passionnément ou à la folie. C'est l'idéologie croisanciste qui organise d'ailleurs l'austérité !
C'est elle qui est responsable du chômage, du sentiment d'inutilité, de la misère.
La simplicité volontaire, cette frugalité gourmande, prône la relocalisation contre les délocalisations, le ralentissement contre le culte de la vitesse, l'idée coopérative contre l'esprit de concurrence, etc.
Cette stratégie est un pari....je ne sais pas si nous allons arriver à éviter la catastrophe mais j'ai foi dans l'intelligence collective, j'ai foi dans la possibilité de faire renaitre d'autres façons de vivre.
 Pourquoi les hommes, qui sont en majorité victimes de l’inégalité du partage, ne parviennent-ils pas à renverser cet ordre des choses ?
Je suis un objecteur de croissance amoureux du bien vivre. C'est à ce titre que j'invite les gens à décoloniser leur imaginaire. On restera impuissant tant que les appauvris seront convaincus d'être responsables de leur situation. Les 99 % sont majoritaires et rien ne bouge car nous sortons à peine de la tragédie historique de ce que fut le stalinisme....
Il faudra du temps pour reconstruire un projet, un nouveau langage.
Je suis aujourd'hui très à l'écoute de tous ces nouveaux gros mots qui émergent à l'échelle mondiale pour dire les nouveaux chemins de l'émancipation :
Le "buen vivir" sud-américain le "plus vivre" de la philosophie négro-africaine de l'existence, l'écologie des pauvres en Inde, etc Je fais le pari que les gens ordinaires peuvent aussi chez nous sauver la planète.
Les principaux concepts pour penser la nécessaire transition viennent aussi du sud.
L'anti-extractivisme Sud-américain qui rappelle le refus des grands ""éléphants blancs""
comme les Africains nommaient les méga-projets profitables à une petite minorité.
la lutte contre les Grands Projets Inutiles imposés en est la traduction européenne.
Le système actuel soumet la vivant aux lois de l'économie.
Nous voulons soumettre l'économie aux lois du vivant...