lundi 18 janvier 2016

Peintre de la reine, rescapée de la guillotine: Vigée Le Brun

Souvenirs, lettres, listes d’œuvres : étrange assemblage en vérité que ces Souvenirs de la grande portraitiste de l’Europe galante, dont l’exposition se poursuit jusqu’au 11 janvier 2016 au Grand Palais. C’est la première rétrospective française consacrée à Élisabeth Louise Vigée Le Brun, qui fut d’abord saluée par les États-Unis. Les 130 œuvres présentées à Paris composent aussi un véritable tour d’Europe en portraits, au fil des déplacements de l’atelier itinérant que Vigée Lebrun promenait de cour en cour. Dans ses souvenirs, publiés de son vivant, elle fait d’abord œuvre de mémorialiste, non sans évoquer sa formation d’artiste, comme cette visite à Rome où elle évoque l’habitude qu’elle juge déplorable des étudiants de calquer Raphaël à même ses œuvres. Aussi aime-t-on trouver en fin d’ouvrage ses « conseils sur la peinture du portrait » qui nous la montrent au chevalet.
On pouvait donc être à la fois cette grande snob et ce peintre de génie… Et nous tombons d’accord avec le goût de ses contemporains. Ce que ses propres tableaux avaient de si particulier, ils en étaient frappés de la même manière que nous : on célèbre la beauté de ses carnations, le fondu des couleurs, le sentiment de voir le sang animer les chairs de ses portraits. Et son autoportrait au chapeau de paille sera un triomphe féminin… Ce qui ne suffira pas à l’artiste, devenue une star, à réintégrer l’Institut de France, celui-ci étant fermé aux femmes dans cette période post-révolutionnaire où elle est « condamnée » à un vagabondage de luxe. Peintre officiel des monarchies, elle cultive une sacro-sainte terreur du peuple et de l’émeute, et prise le cocon des cours européennes. Descend-elle parfois de son piédestal ? On sait d’elle qu’elle sut exploiter habilement sa beauté, mais aussi qu’elle témoigna d’une forte endurance physique. Ce en quoi ses Souvenirs rejoignent intimement son œuvre, c’est dans son goût pour les paysages, si singulier chez l’une des plus grandes portraitistes de l’ancien régime : peut-être y voyait-elle un autre visage du monde, celui que le romantisme allait bientôt découvrir ?
Daniel Morvan

Élisabeth Vigée Le Brun, Souvenirs 1755-1842, texte établi et annoté par Geneviève Haroche-Bouzinac, Paris, Honoré Champion, 860 pages, 25 €.