lundi 25 avril 2016

Carnets de notes: le plus beau roman de Pierre Bergounioux?

DR Retour sur les premiers Carnets de Pierre Bergounioux, dix ans après leur publication



Dix ans de la vie d'un homme, de 1980 à 1990. La vie de Pierre Bergounioux, écrivain français né à Brive-la-Gaillarde en 1949. Homme dont le journal (le premier Carnet de notes, trois autres ont paru ensuite chez Verdier, jusqu'à la mort de sa mère, Mam, le 12 novembre 2015, veille des attentats de Paris) nous révèle les vies multiples : professeur, père de famille, entomologiste, pêcheur à la mouche, sculpteur qui transforme les dents de faucheuses en divinités africaines. Car cet écrivain est d'abord un paysan fasciné par le fer, l'outil et la modernité.
Mais pourquoi écrire son journal ? A la recherche de quel mystère? "Le Corrézien de Gif-sur-Yvette" répond à la question dans sa première note, le mardi 16 décembre 1980 : «Parce que je sens que s'effacent, à peine posées, les touches légères qui confèrent aux heures de notre vie leur saveur, leur couleur. Il ne subsiste plus, avec l'éloignement, que des blocs de quatre à cinq années teintés grossièrement dans la masse. »

Comment le lire?

Et pourquoi le lire? Je me pose cette question dix ans après, en revenant sur la présente chronique, écrite alors que l'ouvrage venait de sortir, en 2006. Et que sa dimension d'événement littéraire n'avait pas encore éclaté. Pourquoi, mais aussi comment le lire? Quels transversales, quelles lignes de crête, quels défilés, quelles pistes balisées suivre dans 1000 pages de vie écrite au plus près de l'existence matérielle, sans jugements, qui tiennent le monde à distance, n'évoquent l'actualité qu'avec retard?
J'y reviens en 2016 après une soirée entre amis, où il fut question du livre. Les Carnets ont leur fanclub, ils offrent à leurs lecteurs une singulière familiarité avec cet homme à la volonté surhumaine, ses chagrins, ses doutes, sa mélancolie et son refus du divertissement.
Dans une courte première mouture, j'avais gardé pour moi l'élément le plus sombre de cette décennie, pour l'auteur. J'avais réglé ma focale sur la vie débordante du «monde rieur», les presque-rien qui composent l'ordinaire de l'auteur. Je n'ai même pas osé aborder la tragédie familiale cachée dans ce livre, ne trouvant pas les mots justes, préférant m'amuser de ce que l'activité de l'écrivain y soit rejetée aux marges, par exemple dans la mention des premières lignes du premier roman jetées au dos d'une facture de vidange. Il est passionnant de voir comment l'écrivain ne dit mot de son oeuvre, s'en tenant à ses manifestations profanes et au rituel des levers matinaux; aux lectures, aux insectes, aux maladies. Mais le "diary" du romancier est aussi un roman secret. En 1986, le coma du beau-frère Norbert change la nature du journal intime: "Ninou nous raconte l'accident, le saut inconsidéré de Norbert par-dessus la crevasse, la glace, de l'autre côté, sur laquelle il glisse. Il découvre l'abîme, sous lui, se retourne, échange, avec Ninou, pétrifiée, un dernier regard, d'épouvante, puis tombe, heurte la paroi, rebondit, roule, inerte, au fond du gouffre où il s'arrête enfin." Le récit de ces jours d'angoisse s'infiltre ainsi dans la chronique quotidienne, qui demeure imperturbable: "Matin tiède, splendide. J'extrais Hegel". L'extraction consiste dans la lecture matinale, approfondie, plume en main, des grands philosophes. "Pas de la rigolade", commente un de ses amis qui l'a vu se lever aux matines pour plonger dans Kant.

Le bonheur océanique

La vie est ainsi faite qu'elle compose avec l'insignifiant et avec le tragique, nous plaçant dans ce terrible entre-deux, à mi-chemin entre une facture de garagiste et les tentatives vaines pour ramener un homme à la conscience.
Et j'en reviens à ma chronique: Nous sommes à ras d'existence, au cœur de l'énigme de vivre, là où ça se passe. Les coléoptères, la vieille R18 qui claque son joint de culasse, tout est là, sans pourtant que le regard ne perde l'horizon d'universalité : « Le bonheur océanique, indicible, d'autrefois palpite faiblement dans le jardin. Vivre est un déchirement. » Et s'il écrit, c'est pour jeter un peu de lumière sur sa propre vie, donner du sens aux instants d'insouciance, comme lorsqu'il se revoit adolescent pêchant à la ligne : « J'ai eu ces heures, sur la Dordogne, et puis j'ai découvert, à dix-sept ans, qu'il semblait permis de comprendre ce qui nous arrivait, que cela se pouvait, et j'ai cessé de vivre. » De sa Brive natale à l'École Normale Supérieure, Bergounioux déniche ce dont il n'avait pas mesuré la grâce tremblante, et y trouve sans doute, comme nous lecteurs, le bonheur de l'après-coup. Ceux qui ont lu tous les livres de Bergounioux pensaient alors que celui-ci était son plus beau.
Daniel Morvan
Carnets de notes, Verdier, 960 p., 34 €.