jeudi 21 avril 2016

Maria Republica: une grande héroïne d'opéra est née


1. La création de l’opéra de Nantes (première mondiale le 19 avril 2016, meilleure création musicale de l'année) a pour personnage central une orpheline dont les parents furent victimes de la répression franquiste. Née sous la plume du romancier andalou Agustin Gomez-Arcos (roman paru en 1983), Maria Republica devient au théâtre Graslin (Nantes) une magnifique héroïne d’opéra : La partition hypertendue et vénéneuse de François Paris (c'est le premier opéra du compositeur), la mise en scène du jeune Gilles Rico, les voix de Solistes XXI et l’Ensemble orchestral contemporain s’allient dans la construction d’un chef-d’œuvre de notre temps.
« À ceux qui luttent contre tous les fascismes », dit la dédicace du compositeur. En moins de deux heures, l’opéra raconte comment Maria, qui fut contrainte à la prostitution, est jetée dans un couvent franquiste, microcosme de l’État nécrophile. Elle feint d’accepter d’être « régénérée » mais continue d’incarner dans la vie cloîtrée la flamme de la liberté.
Prostituée résistante, elle y croise les âmes damnées d’une religion d’État préposée au lavage des cerveaux. Dans des décors de claustras qui évoquent Goya, portée par une musique intense qui reflète les violences de l’oppression, Maria Republica porte l’étendard des Républicains.
Ceux de 1936.


photo Jef Rabillon, Angers Nantes Opéra

La "putain rouge" affronte la dictature noire



2. La religion n'est pas ici "le soupir de la créature opprimée" mais un autre masque de l'oppression. Et nous découvrons la réalité de ce couvent imaginé d’après le roman d’Agustin Gomez-Arcos : c’est la dictature noire, primitive, irrationnelle.
Une sœur camée attend ses injections de morphine, pendant que la supérieure joue aux tables tournantes érotiques. Maria est jetée en pâture à un Christ aux outrages à tête de bouc. L’opéra de François Paris (livret de Jean-Claude Fall) prend ses distances avec l’Espagne de Franco, pour mieux nous parler d'aujourd'hui. Au-delà de cet horizon historique, c’est de l'essence du projet totalitaire que traite Maria Republica : L’État, le couvent comme machine à laver les cerveaux, à bénir les armes d’oppression.
Le spectacle installe une puissante emprise sur le public, par une scénographie (Bruno de Lavenère) et des décors de claustras qu’on dirait conçus par un Fritz Lang qui aurait rêvé de Goya. Et jamais on n’a autant voulu aller vérifier dans la fosse d’orchestre quels crotales, quelles systèmes ventilatoires toxiques sont requis pour créer ce flux sonore dont les torsions brusques, les accalmies, les intervalles anxiogènes évoquent autant Wagner qu'un QHS. Et laissent planer les volutes d'un feu couvant qui éclate dans un final assez prodigieux, sans paroxysme mais au contraire joué en demi-teintes crépusculaires.

On regrette quelquefois une lisibilité limitée de la continuité du récit, des épisodes obscurs, des détails inaperçus (comme la main coupée de la sœur gardienne). Cela tient pour partie à la densité d'une œuvre baroque, chargée de signes et de phénomènes sonores mystérieux, comme cette voix des anges inventée par François Paris: un tel spectacle ne s'épuise pas en une vision, une écoute. Epuisé par ses stridences, ses nécromancies et ses délires kitsch, une écriture vocale virtuose, des sons électroniques en temps réel, le spectateur ne s'en réveille pas facilement. Sommes-nous encore dans ce cauchemar : le Couvent des Régénérés de la Très Sainte Droite ?
Si oui, remettons-nous aux pouvoirs de Sophia Burgos, soprano américaine qui prouve ici sa capacité extraordinaire à donner corps et voix à une belle héroïne libertaire, pleinement contemporaine.
Daniel MORVAN.
Jeudi 21, dimanche 24, mardi 26, jeudi 28 avril 2016 au théâtre Graslin. En semaine à 20 h, dimanche à 14 h 30. Théâtre Graslin, rés. www.angers-nantes-opera.com