lundi 2 mai 2016

Manuscrit (texte intégral) Le journal de Finis Terrae





Daniel Morvan





Le journal de Finis Terrae


roman



























Tous les hommes se jugent dignes des plus grandes places ; mais la nature, qui ne les en a pas rendus capables, fait aussi qu'ils se tiennent très contents dans les dernières.

Vauvenargues, Maxime 87.


On n'entendait que la mer, comme une très lente locomotive.

Jean Epstein: L'or des mers.

















I. En route vers l'île d'Holly


J'ai décidé d'aller à Finis Terrae.

Le moyen le plus simple pour s'y rendre est d'embarquer sur le remorqueur Morgane IV. Après une petite heure de mer, la coupole d'Awen Bell est en vue.

"Le voilà, me cria le pilote à travers le bruit des moteurs, le voilà votre phare, monsieur Boyce. Terminus, tout le monde descend. Après, c'est de l'eau jusqu'à Manhattan. Ici se trouvent vos morganes."

Quand j'avais parlé d'un article sur les morganes, à l'embarcadère, le patron du remorqueur avait ri. "Faut de tout pour faire un monde, des morganes pour les veillées d'hiver et des journalistes pour raconter des histoires, pas vrai?"

Il me prit l'épaule en me serrant la main, et se présenta, sur le même ton enjoué: "Je suis chargé de la maintenance du phare. Deux éclats blancs, portée: au-delà de l'horizon. Mon nom est Michel Myerscough. Comme le numéro 4 des Cornish Pirates."

Les Cornish Pirates sont un petit club de rugby évoluant en seconde division à Penzance. Je me présentai à mon tour en continuai de plaisanter: "Lewis Boyce, comme sans doute leur numéro 25 ou 26, journaliste aux Britton News et à la Cornish Review. Et à Paris Normandie, nul n'est parfait.

- De cette façon, vous avez un pied de chaque côté du Channel.


Le commandant Myerscough conservait depuis le départ du continent la même humeur joviale. Nous nous connaissons parfaitement. Nous présenter comme des inconnus est une sorte de jeu, un gag à répétition.

Il m'avait dit: Vous avez beaucoup de chance, il se trouve que je dois me rendre à Holly aujourd'hui même, temps permettant. Et le temps permet jusqu'à midi. Ce mardi tombe en morte-eau. On annonce ensuite un coup de vent. J'espère que vous n'avez pas prévu un long séjour, je rentre sur le continent en début d'après-midi. Car c'est pour un reportage que vous y allez, pas vrai? Il n'y a qu'un journaliste pour porter ce sac photo usé, qui glisse sur l'épaule. Et ces vieilles Docksides aux pieds.


Il se passe rarement quelque chose d'important sur Holly, pas plus que sur aucune des îles du triangle Sorlingues, Ponant, Finis Terrae, hormis les accidents de mer, naufrages, cargos en avarie ou coursiers transocéaniques faisant escale pour réparer. Alors, la presse fond comme une nuée de moustiques. Les seules occasions où cela n'a pas de rapport avec la mer, c'est quand un couple princier se donne en spectacle pour les bonnes œuvres. Et ça ne dure jamais plus de deux heures, trois fois par siècle.

J'y étais quand Lady Di assista à la messe des naufragés, sa nuque blonde inclinée vers une fontaine qui mirait ses grands yeux vers quoi les objectifs étaient tournés, je dirais vers 1993, sans être sûr. Bien après, en tout cas, l'histoire que je vais raconter ici. Cela m'avait rapporté un peu, les photographies surtout. On voyait Lady Di tremper ses doigts dans la fontaine de la Main de la Reine, celle qui porte chance aux filles à marier; les tabloïds avaient finement titré: Lady Di, une main à saisir.

Le reste du temps, quand il n'y a pas la main de Lady Di, il faut trouver. C'est à des journalistes comme moi qu'il incombe de raconter les choses qui n'ont pas l'air d'arriver mais qui arrivent. C'est un peu cela, le principe de mon activité de journaliste.

Holly est la maîtresse île de Finis Terrae, la plus à l'ouest et la seule habitée de l'archipel, entre les Cornouailles britanniques et l'Armorique. Après la fourche de séparation du trafic maritime de l'Angleterre sud, les approches de Finis Terrae sont signalés par des balises radar: Bell Rock, Grimpel Reefs et Wolfe Stone, qui sont des tours à lanternes noires avec, pour la dernière, une plateforme d'hélicoptères. En raison de la force et de l'imprévisibilité des courants de marée, les chenaux sont réservés aux petits navires côtiers ayant une bonne connaissance des dangers, la Morgane IV faisant exception par la puissance de ses moteurs. On atterrit derrière les Grimpel Reefs en passant par le chenal appelé sound Awen. A condition de disposer d'un pilote assez astucieux pour jouer avec les courants, on peut passer entre les récifs et mouiller dans la petite baie, devant le phare posté au centre du dispositif de séparation du Channel. Tout cela n'a peut-être aucune importance dans cette histoire, mais je note ces précisions pour indiquer que ce que je vais raconter ne se déroule pas dans le bassin du Luxembourg ou de Trafalgar Square.

Lorsque je pars aux îles, je ne cherche pas des faits sensationnels en eux-mêmes. A chercher l'extraordinaire, on s'éloigne du solide et du vérifiable. Je préfère miser sur des angles journalistiques aigus, comme les différentes couleurs de leurres employés pour la pêche à la mouche dans les îles Hébrides extérieures, ou le sentiment de la nature dans les ballades populaires de la joyeuse Angleterre, n'emportant avec moi qu'un peu de linge, un carnet de notes, mon antique Nikon F et quelques rouleaux d'Agfachrome. J'ajoute par habitude un vieux Conan Doyle qui supportera bien d'être lu sous les embruns de la traversée, parfois un Dickinson ou un Racine datant de mes années universitaires, que l'excitation du voyage me fait désirer relire, et que n'ouvre jamais; il y a toujours quelque chose de mieux à voir dehors que ce qui est enfermé dans un livre.

Le phare ne présente aucune surcharge de balcons, la sobriété même: Il affronte la lame et, posté entre les deux rails de navigations, signale la présence d'une terre et de ses écueils. Myerscough allait sur Holly pour la matinée, afin de recharger les batteries du phare automatique et de ravitailler l'hôtel de l'île.

"Vos morganes, des gens de l'île y croient encore, me cria-t-il à travers le bruit des moteurs. Il y a même des touristes qui viennent les chercher dans leurs jumelles, des fois qu’ils ne verraient pas une de ces petites femmes qui vivent sous les flots. Je suis né là-bas, et on croyait tous à ça quand on était gosses: les morganes viennent faire des pâtés de sable au clair de lune. Et prendre des maris parmi les terriens. Tu parles que ça les intéressait, les gars de l'île. Tu peux les voir à la pleine lune, disaient les vieilles. Ma mère me disait ça: Tu les voyais le temps de cligner de l'œil. Pas davantage. Après, c'était fini. Séance terminée. Je ne vais pas vous mentir, monsieur le reporter: j'ai l'air crâne comme ça, à la barre de ce remorqueur. Mais quand j'étais en culottes courtes, elles me filaient la trouille, vos morganes.

- Et vous en avez vu?

- Vu? Oui, une fois. Une vraie. Un bébé morgane, elle venait des Pays-Bas. La maman venait rejoindre son homme, à ce qu'elle disait. Il n'est jamais venu, le garçon. Elle l'a attendu des semaines, au bout de l'embarcadère. Et après... Une triste histoire. La petite Hollandaise, Anna, a perdu sa mère. Elle fut recueillie à l'orphelinat. À Holly, il y avait un grand orphelinat. Ensuite, elle s'est engagée comme barmaid à l'auberge d'Odette, et elle a commencé à monter au phare, jusqu'à le tenir, ou tout comme, mais vous savez déjà tout ça, non?"

Le pilote me fit signe de m'accrocher.

Tenez-vous bien, ça va secouer. On passe le Stromveur."

Le remorqueur fut soulevé par une lame nerveuse qui gonflait autour d'une barre sous-marine striée d'écueils. Hissé au sommet de cette dorsale qu'hérissait un petit vent sec, le bateau survolait un semis de récifs à l'ouest de l'île d'Holly. Le phare était à portée de main, comme un jouet, avec sa coupole de verre ceinte d'une galerie, et portant sur le flanc ce que les tempêtes avaient bien voulu laisser subsister de son nom, tracé comme au harpon sur un flanc de baleine: Awen Bell.

"Eh, vous êtes tout blanc! Ça fait toujours son effet le passage des brisants."

Je ne savais rien "de tout ça", comme disait le pilote. Cette histoire de morgane n'était qu'un prétexte pour aller fouiner dans les journaux du phare. Ces lighthouse keeper's diaries autour desquels s'était formée une sorte de société secrète: les amis d'Anna Berg. Certains prétendaient savoir. D'autres ne voulaient pas savoir. Personne ne les avait lus.

J'étais là pour les lire.

La Morgane IV avait donné toute la puissance des machines pour déjouer les nœuds bouillonnants et passer entre les chaudrons vicieux du Stromveur; parfois, de ce maelström, quelques gouttes d'eau étaient projetées sur le livre ouvert, aussi anodines qu'un flocon, quand cette même eau avait le pouvoir d'engloutir. Une fois le navire amarré à son coffre rouge, le pilote me conduisit vers le phare, non sans avoir échangé un bref salut, salut Odette, avec la patronne de l'hôtel qui étendait son linge. Sur la façade, une banderole indiquait: Boxing week. "Si vous vous ennuyez le soir, ça vaut le détour, c'est des sacrés lutteurs les gars d'Holly", dit le pilote en mimant un coup de tête pour me montrer. Je n'avais jamais vu ces combats de boxe locale, ça pouvait faire un deuxième sujet de papier. Je grimpai après Myerscough les marches qui mènent à la chambre de veille, sous la lanterne.

"Voilà, les 204 marches y sont toujours, me voilà rassuré. Vous voulez toujours savoir l'histoire de la morgane d'Awen Bell?

- Oui, je viens pour ça, commandant.

Il alluma une lampe tempête.

"Ça doit se trouver dans les tables à cartes. Personne n'y a touché depuis."

Il fouilla un instant et revint avec quatre ou cinq volumes, ressemblant à des livres de compte.

"Voici, dit-il. Ce sont les livres de bord du phare. Lucien, le dernier gardien, est arrivé en 1974, et est resté jusqu'à sa mort en 1989. Ce que vous cherchez doit se trouver là-dedans."

Il ne m'en aurait pas dit davantage. Les livres relataient la routine des relèves, du ravitaillement et de l'entretien de la lanterne. Ainsi que les tempêtes et les incidents de mer. De légendes du peuple, point. Je cherchai les dernières années pendant lesquelles Awen Bell avait été habité. Une écriture enfantine les avait remplies. Je me reportai au cinquième livre de bord, le plus récent: l'écriture avait changé, mais elle continuait de courir. Il semblait que cette écriture avait grandi à la mesure de l'enfant qui avait tenu cette plume. Mais c'étaient les mêmes lettres rondes et hautes, qui couvraient les pages, une marée d'encre juvénile qui bouillonnait. Je n'eus pas à cœur de lire les dernières lignes. Je ne voulais pas commencer l'histoire par la fin.

Myerscough m'abandonna avec un peu de rhum qu'il avait déniché dans les tables à cartes. Allez, Lewis, me dit-il, je vous laisse à votre lecture. Je repars dans trois heures. Je donnerai de la sirène pour vous prévenir.

J'ouvris sans préambule le premier livre de bord. Sur la première page, une petite main avait commencé son récit par un titre: Histoire d'une Morgane. Le livre de bord de la morgane de l'île de Holly débutait en 1985. Je lus ce premier livre d'une traite. La sirène du remorqueur ne m'arracherait pas à ça.













II. Livre de bord d'Awen Bell: 1985.



Mon nom est Anna Berg. Je suis née à Amsterdam. Je suis parvenue sur Holly dans un couffin, alors que je n'avais pas un an. J'en ai treize maintenant. Treize ans, pas de mère. Lucien, le gardien de phare, passe son temps le nez dans des livres d'art. C'est ma distraction de prendre de la hauteur en venant le visiter là-haut à Awen Bell, lui qui s'endort dans ses ouvrages, alors que tout ce que le monde compte de navires a sa confiance. Mais, dit-il, il n'a pas choisi d'être vieux, ni d'être faible. Pour m'occuper, il me dit que je peux aussi écrire dans le livre de bord ce qui m'amuse, y compris ce qu'il me dit en ce moment. Une seconde, monsieur le gardien, je n'écris pas aussi vite que tu parles, nous avons tout notre temps, je répète: nous avons tout notre temps.

Écris, petite. On ne tient plus de livre de bord ici, à quoi bon? Toujours les mêmes histoires. Il ne se passe jamais rien dans un phare.


Personne ne lit ces logbooks. Les plus anciens ont été ouverts un siècle avant notre arrivée, maman et moi, sur l'île. Ce ne sont que des histoires de lampe qu'on allume, de tempête, de brumes sur les récifs, d'aigles de mer foudroyés par un éclair, de ravitaillement, d'huile de colza et autres carburants, de vitres brisées, de relèves, sans parler de la petite vie des gens d'en bas, ceux du sol. Puisque, dois-je le préciser, nous nous trouvons à l'instant où je vous parle à quarante-sept mètres au-dessus de l'eau.

Et alors, Lucien, en quoi consiste ton travail? Je suis Anna Berg, reporter pour Awen Bell News, édition du soir. Je vous écoute, M. Lucien, gardien en chef d'Awen Bell. Parlez bien dans le micro, je vous prie.

(Ici, je retranscris à mesure que monsieur le gardien en chef parle, ou disons, bougonne): Oh, ici, c'est comme dans la Royale: tu salues tout ce qui bouge et tu repeins le reste. Enfin, presque. Il n'y a personne à saluer sur un phare. On passe son temps à le peindre. Et à vérifier qu'il tourne bien. Le reste du temps, je regarde des images. On peut regarder ces images sans craindre de passer à côté d'un événement.

Qu'est-ce que je peux bien écrire dans ce livre? Par exemple l'histoire des Morganes, elle est intéressante celle-là, et les gens y croient encore. Tu peux même imaginer que tu en es une de Morgane, si cela t'amuse. Aujourd'hui tu peux faire ce que tu veux, c'est ton anniversaire.


Nous allons commencer par décrire le phare (en nous aidant d'un livre que me prête Lucien, le règlement interne du château à feu d'Awen Bell, ça n'a rien d'un conte de fées, mais ne dites à personne que j'ai triché dessus). Au sommet se trouve la lanterne, qui tourne sur elle-même par un mécanisme d'horloge. La lanterne se trouve dans une coupole de verre posée sur une plate-forme, dont le gardien doit faire le tour, afin de nettoyer les lentilles, en longeant une galerie à balustrade. Il est, dit le règlement, d'une grande importance que la poussière ne séjourne pas dans la lanterne. Le point essentiel pour obtenir une belle lumière est la propreté. Dans ce but, la chambre à rayons est dallée de marbre. Les gardiens sont tenus de balayer et d'essuyer quotidiennement la galerie de service et la cage à feu. Les marches sont balayées le samedi et lavées deux fois l'an. On ne fume pas de poisson. Les gardiens vivent en bonne intelligence ensemble. Ils ont devoir d'occuper leur veille par la lecture, l'écriture ou par jeu de cartes qui ne sont pas d'argent; ils évitent la contemplation de la mer lorsque sa monotonie est de nature à les affecter. Ils se parlent sobrement, sans s'accabler de bavardage ou d'idées fixes, car nul n'a assez d'esprit pour ne pas lasser. Et il en est qui, par excès de brillance, laissèrent s'éteindre leur phare. S’il arrive quelque accident par le défaut du feu, les gardiens sont punis corporellement suivant les ordonnances. Dans le cas où le gardien est seul, il informe sa hiérarchie du châtiment (restrictions, afflictions) qu'il a choisi.

Sous la lanterne se trouve la chambre de veille, où vit le gardien, et où je vis moi aussi, du moins tant que captain Lucien, gardien du phare, supporte mes bavardages de gamine. C'est bien ce que vous venez de dire, captain? Mes bavardages de gamine.

Il dit qu'il n'est pas plus capitaine que moi princesse de Galles.

Ça reste à voir, mon cher Lucien. Je suis peut-être duchesse de Holly et vous n'en savez rien.


Facile de recopier le livre sur les phares et de balancer des mots savants comme lanterne, coupole, galerie, balustrade. Vous aurez remarqué, chers lecteurs des informations nouvelles d'Holly, édition du soir, que ces mots savants sont composés de trois syllabes avec un "e" muet à la fin: lan-ter-ne, cou-po-le... Maintenant, ma chère petite Morgane, dont j'aperçois le reflet dans la fenêtre, petite qui êtes moi, voyons comment nous nous en tirons sans copier. Nous allons observer, je dis bien ob-ser-ver l'île de Holly depuis le phare, à travers les deux étroites fenêtres qui éclairent cette chambre, et tournées du côté opposé aux vents régnants, soit vers le sud et vers l'est.


Si j'avais une amie dans un autre pays, à qui il faudrait expliquer comment Holly est faite, je lui dirai d'imaginer une horloge. Au centre se trouve le village de Syllan. 83 habitants à la belle saison et aux enterrements. Syllan, ses écuries désaffectées, son haras avec la grande horloge aux bras en forme de chevaux au galop, et sa longue ruelle des maisons pauvres et basses, peintes à la chaux. Tiens, cela vous donnerait presque envie d'être née là, juste pour savoir combien il est affreux et délicieux de ne rien connaître d'autre. Ce que ça fait de vivre comme les poules, sans trop le souci d'espérer une vie meilleure. Mais en y pensant, n'est-ce pas mon cas?

À midi de cette horloge, le phare d’Awen Bell, là où je suis en ce moment. Il est planté bien haut sur son rocher, mais à petite distance de la terre ferme, un kilomètre. Le phare est relié à la côte par la chaussée d’Awen, un sentier de roches plates qui, à marée basse, mène à l’auberge. La femme qui tient l'hôtel se nomme Odette Merveilleux. Ce n'est pas ma mère. C'est ma tutrice, et ma patronne.


Je suis revenue ce samedi (celui qui suit mon anniversaire, le 3 avril) pour terminer cette page sur l'île de Holly. Lucien assure que je ne le gêne pas. Il veille la nuit, s'endort sur des livres de peinture hollandaise. Je le trouve assoupi au milieu des éclats. Il veut se déshabituer de la nuit en ma compagnie. Il dit que c'est plus facile quand il m'entend gazouiller. Gazouiller! Il me prend pour une enfant. Il dit qu'il voit de grands oiseaux tourner la nuit autour du phare, des aigles qui observent afin de voir s'il y a du monde à travers la coupole. Et quand il parle du tournoiement des aigles de nuit, ce sont comme des visions d'abîme qui lui passent dans les yeux, il devient pâle.


Toujours à midi de notre horloge, les brisants du Grimpel forment une longue mâchoire tendue vers les proies qu'elle suspendra à ses crocs: avant le phare, des navires égarés en pleine tempête y furent jetés, et s'ouvrirent comme de simples boîtes de conserve en laissant s'écouler de son flanc une hémorragie de noyés. On retrouvait les épaves sur les rochers, comme des coquilles brisées d’oursins. Il y eut un musée des épaves, qui servait à montrer l’utilité du phare. De cet ancien musée, Grimpel Shipwreck Museum, il ne reste qu'une épave de musée.

Entre trois et quatre heures de l’horloge, de hautes falaises habitées par les grands corbeaux. Entre quatre et six, les plages de Shoreham Terrace, avec ses maisons à colombages et sa prairie de courses qui sert très peu, me dit Lucien, une fois l’an. Le reste de l’année, on y fait paître des moutons noirs. La station de Shoreham fait partie de ce qu’on appelle la Main de la reine. Pourquoi ce nom? Je l'ignore. En tout cas cette main-là est grande, et verte. A six heures, les serres de maraîchage et les tulipes. A neuf heures de cette horloge, Port-Abraham et le bâtiment à trois étages de l’orphelinat, dont les plus hautes fenêtres embrassent toute l’île, ses faisans et ses cerfs, ses renards et ses aigrettes.

A Port-Abraham, se trouve le débarcadère des vedettes du continent. La presqu’île de Lysangée se trouve à trente miles nautiques.

Quelques minutes plus tard, sur cette côte ouest de l'île, les carrières de marbre.

Tous ces points de l’horloge de Holly sont reliés par un sentier à papillons qu’empruntent aussi les calèches. Comme vous le voyez, le tour de l'île d'Holly est vite bouclé.

Voilà, captain Lucien, les dernières informations toutes fraîches. Holly est toute ronde et nous sommes dedans comme l'oiseau dans sa cage. Je vous soumets ma copie avant l'impression de notre édition du soir.


Lucien est peu bavard. Il bougonne: Tu m'avais dit que c'était seulement pour ton anniversaire. Et te voici maintenant presque tous les mercredis. Après tout, je ne suis pas ton père.

Là, il sait qu'il a gaffé, parce que je n'en ai pas, de père. Resté derrière, en Hollande, il nous a posé un lapin. Comme qui dirait, ta mère c'était une fille-mère. Eh bien oui, capitaine Lucien, à la barre de votre navire de granit, vous avez à votre bord une misérable orpheline, sans père ni mère. Mais c'est injuste de dire "ni mère": après l'orphelinat, Odette m'a recueillie, et Odette est un peu ma mère. Elle me permet de l'aider à l'auberge. Connaissez-vous Odette Merveilleux? Savez-vous, monsieur mon capitaine, quelle belle personne elle est?

Si je la connais! Odette, je la salue tous les jours depuis mon petit chez moi à 47 mètres de haut, il me suffit de regarder par cette fenêtre, en direction du sud. L'auberge d'Odette est la première chose que l'on voit depuis ce phare, la première habitation. Elle se lève tôt, Odette, pour préparer le déjeuner des ouvriers. Je lui fais signe, elle me fait signe. Nous sommes voisins de phare. Son auberge est aussi une sorte de phare, c'est une lumière qui guide les gens sur la terre ferme.

Qui croirait qu'il nourrit autant de monde, l'estaminet du bout du monde? Bell Rock Inn: trente couverts par jour. La plupart des carriers de Port-Abraham, ceux du marbre, viennent déjeuner ici. Rares sont les jeunes hommes qui mangent dans leur gamelle de fer-blanc, assis à l'écart, sur les rochers. Les autres, qui n'ont plus la tête à rembourser je ne sais quoi, veulent la bonne cuisine ouvrière d'Odette, avec son pot de bière. Et le soir, Bell Rock est l'unique pub de l'île.

Ne lisez pas ça, Lucien, c'est entre moi et moi. Je vous donne les nouvelles tout à l'heure. Ça parle de vous: vous êtes la vedette du prochain bulletin d'information. Vous êtes prêt, capitaine?



Conseils à un gardien novice


 Lucien me dit: au début quand tu gardes un phare, sois modeste. Tu ne te dis pas à toi-même que tu es gardien de phare. Tu n’es pas maître des flots ni des vents. Tu es dans un phare et tu fais en sorte qu’il en jaillisse un peu de lumière. Tu fais les choses comme on te l’a dit. Et tu t’aperçois, quand le matin arrive, que tu as passé ta première nuit de gardien de phare. Tu n’as pas vu la mer, tu as seulement vu la nuit.

Je lui demande s’il en est ainsi pour les choses qu’on ne sait faire, pour lesquelles on n’a aucune instruction. Il me dit : pour ces choses-là, fais comme si tu avais le mode d’emploi.


Je voudrais aussi raconter une petite histoire. J’avais sept ans. A l'époque il n'était pas question pour moi d'aller au phare. Interdit aux femmes et aux enfants. Le câble jumeau qui sert à acheminer les vivres (le va-et-vient) était bloqué par le gel.

Un cri d’épouvante. Ma mère adoptive, Odette, n’osa pas le moindre geste vers moi. Le panier m’équilibrait, je traversai jusqu’au phare en marchant sur les deux filins d’acier. A l’autre bout, loin là-bas à la porte du phare, Lucien me regardait aussi. Je dus leur promettre de ne jamais le refaire. Elle fut si facile, cette première marche sur le câble.

Un pied devant l’autre, mais jamais lorsqu’Odette regarde, je m’avance sur le garde-fou qui entoure la galerie du phare. Tu dois avoir du sang indien, dit Lucien, pour ignorer à ce point le vertige. J’ai du sang de mouette, lui dis-je, en poursuivant ma petite promenade, regardant entre mes pieds les flots qui battent les rochers comme de la crème fouettée. Et je dérange une vraie mouette qui s’écarte à petits pas chassés, l’air fâché.


Voilà, Lucien, que pensez-vous de mes nouvelles? Oui, on m'a toujours dit que j'écris grand, très grand. Et très haut. C'est dans la nature des gens d'écrire comme ils le font, et pas autrement.

Je pense que Lucien aime ce que je fais. Rédiger le journal de bord d'Awen Bell, c'est une chose qu'il ne fait plus. J'ai jeté un coup d'œil dans la table à cartes, où se trouve le journal de cette année. 1985: seulement quelques lignes, où Lucien se plaint de ne pas être relevé, à son âge. Qu'entend-il par "être relevé"?

Après cela, rien, pas d'autres lignes que les miennes.

Non, écrire un journal n’est pas un privilège réservé aux gardiens de 1881 ou de 1940. J'ai l'autorisation d'écrire ces journaux qui sont l’Ancien testament d’Awen Bell. Continue donc, comme si tu avais six ans, à écrire à la suite des textes sacrés. Ainsi, nous pourrons croire qu'Awen Bell vit encore. Vas-y, Anna Berg, trace tes lignes.

Lucien pense que tout cela n’a plus d’importance, puisque tous les phares seront un jour commandés à distance.

Être relevé signifie être remplacé. Il dit que personne ne veut plus garder les phares. C'était bon avant-guerre, quand les hommes acceptaient n'importe quel métier. Il dit qu'il va mourir dans son phare et que ce sera bien comme ça.


Aujourd'hui, 15 décembre 1985, je ne sais qu'écrire. Vertige devant ce vaste océan. Lucien: Si l'actualité est creuse, tu peux traiter des sujets légers.

Lucien me dit qu'il a, il y a longtemps, quand il était gardien de phare en Amérique, écrit pour un journal qui s'appelait The Lighthouse. Il n'avait pas tous les jours des histoires de tempêtes, de phares battus par des vagues géantes. Parfois même les souvenirs des anciens, qui avaient connu les attaques d'avions ennemis ou les essais d'artillerie, venaient à manquer. Alors on faisait avec les moyens du bord.

Lucien me propose une idée: énumérer, l’un après l’autre, les lieux d’Holly selon la taille de ses composants. Allons-y: d’abord les rocs à granulats (encore un mot à trois syllabes que m'apprend Lucien) du raz d’Awen, puis les monuments préhistoriques de Syllan, puis les marbres de Port-Abraham, puis les cailloux des sentiers, puis les grains de sable de Shoreham Terrace, la poudre des ailes des papillons tournoyant autour des orphelines endormies sous le  chêne de la Main de la reine, l’été.

Et selon sa lumière, de l’éclat le plus vif à la lueur la plus douce : d’abord le phare, puis les quatre vieux projecteurs de la défense anti-aérienne restés là depuis l'occupation allemande, puis les lustres vénitiens du casino de Shoreham Terrace, puis ceux de l'auberge d'Odette, puis les petites lumières pâles des dortoirs de port-Abraham, et les lucioles des chemins.


Voilà, ce sera tout pour 1985.




III. Intermezzo. Chambre avec vue à Bell Rock



La sirène du remorqueur m'avait arraché à ma lecture. Je ne sais pas ce que je feuilletais stupidement, la tête ailleurs, comptant les syllabes. J'étais resté longtemps devant cette dernière ligne: Voilà, ce sera tout pour 1985.

Une fillette jouait à l'apprentie gardienne de phare avec Lucien,  vieux loup de mer.

Mais son journal avait fait naître en moi plusieurs images, je voyais l'enfant assise à la petite table de bois, devant les grands livres de bord, et le gardien, devant sa table à cartes, observant des navires aux jumelles, occupé à quelque réglage des optiques, et lisant ses albums.

Je décidai de ne pas reprendre la Morgane IV comme je l'avais prévu. Je voulais continuer de compulser les logbooks d'Awen Bell. Le ciel se couvrait sur l'ouest et des grains zébraient l'horizon, sur la mer. Myerscough me confia les clefs du phare, sur la simple confiance que me valait notre vieille complicité, et vers midi, il reprit la mer, sur un dernier salut. Parfois un grêlon tombait seul, en avance sur son temps. Malgré l'apparente légèreté des premières pages écrites par Anna Berg, l'histoire dont je venais de feuilleter les premières pages laissait deviner davantage d'étrangetés qu'aucune de celles que j'avais eu à traiter auparavant; même l'histoire de l'acrobate aveugle des landes d'Ortach, ni celle de la chasse à courre des bois de Laz, où un paysan gallois avait été embroché par un cerf, ni encore celle du dynamitage des rochers remarquables de Goldophin Island, aucune de ces affaires ne semblait pouvoir égaler ce que me laissaient deviner le journal de cette jeune hollandaise.

Je pris une chambre à l'hôtel Bell Rock, situé à proximité d'Awen Bell. Un petit kilomètre à pied, après avoir descendu l'escalier en colimaçon, et j'y étais. Il était ouvert de février à octobre, et ouvrait de 11h50 à 23 h 45. Il comportait cinq chambres, c'était le seul hôtel touristique de l'île. Chaque chambre portait un nom musical, inscrit sur le tableau de clefs: intermezzo, allegro, vivace... Une femme m'avait salué en se présentant: Odette Merveilleux, je tiens cet hôtel, j'aurai bientôt une médaille pour ça. Pas grand monde en cette saison, nous ne sommes que début février. Ravi d'accueillir mon premier client pour la nuit. Vous êtes de la presse, m'a dit le pilote?

- Lewis Boyce, je travaille pour Paris Normandie. Et aussi pour un journal anglais.

- Oh, pour West Britton, je parie? dit-elle, en faisant chanter sa voix à la manière anglaise. J'ai lu qu'ils ont dû annuler les matches de rugby du Groundhog day, à cause de la pluie. J'ai un neveu qui joue ailier droit chez les Cornish Pirates, vous le connaissez sûrement si vous êtes de la presse. Il s'appelle Jonah Holmes.

Je ne connaissais pas Jonah Holmes, et j'ignorais tout de l'actualité du rugby, même si j'avais joué pilier dans l'équipe d'Oxford, il y a tellement longtemps. L'hôtelière enchaîna: "Vous préparez un reportage sur nos îles?

- Oui, un petit article sur les morganes, vous savez, cette légende celtique. C'est léger, de l'avance pour la période de Pâques, toujours un peu creuse pour les journaux. Peut-être allez-vous pouvoir me renseigner. Morgane, c'est juste un autre nom pour dire des sirènes, n'est-ce pas?"

Odette eut un hochement de tête réprobateur. "Pas exactement. Nous en avions une autrefois, de morgane. Une vraie. Elle s'appelait Anna. Une belle enfant. Elle est venue comme vous, par bateau, avec sa mère. On s'est habitué à elle et..."

Elle fit claquer ses doigts: hop, envolée! Pas une carte postale, elle ne savait même pas son groupe sanguin, la petite.

- Le pilote m'a parlé d'elle, dis-je. C'est la jeune fille du phare?"

Elle ne répondit pas. Son visage se referma et elle disparut un instant dans une autre pièce. Revenant avec un plan de l'île, elle ajouta, d'une voix altérée: voilà pour vous, vous ne risquez pas de vous perdre sur Holly mais au moins vous saurez ce qu'il faut voir. Combien de nuits restez-vous?

J'indiquai distraitement: je resterai cette nuit et peut-être demain soir. Mardi et mercredi, disons deux nuits. Peut-être trois. Comme vous voulez, dit-elle, il n'y a encore personne.

Ses boucles noires ondulaient sur ses épaules alors qu'elle se tournait vers le tableau de clefs: "je vous donne la chambre Intermezzo, dit-elle d'une voix plus sourde. On les appelle comme ça à cause de la reine d'Italie, qui est venue nous voir il y a longtemps. Vous aurez une belle vue sur l'île. La nuit, c'est très calme. Vous entendez seulement le bruit de la mer, sur les récifs du Grimpel. Des fois c'est la fanfare sur les brisants. Là, rien à faire, c'est la mer qui veut ça. Très rarement, l'hélicoptère de Penzance. Pour le téléphone, ici c'est le 072 04, et si vous désirez appeler, demandez-moi, je vous mettrai en ligne."

Je remerciai et m'éloignai silencieusement, intimidé par ses yeux gris et sa tristesse.

Il me semblait qu'il était bien trop tôt pour espérer comprendre ce que cachait l'émotion d'Odette, à l'évocation de la jeune Anna. "Je peux vous installer là, dans le lounge, près de la fenêtre. Nous n'aurons pas grand monde, c'est mardi. Mais vous verrez les ouvriers carriers. Et puis nous avons la boxing week, c'est assez amusant. Ils luttent à mains nues, sans cogner. Cela se passe ici. Mais n'allez pas dire qu'ils ne se font pas de mal, il y a des fois où ils cognent quand même."

Après avoir déposé mon maigre bagage dans la chambre Intermezzo, je m'installai à une fenêtre avec un livre que je n'ouvris pas, devant un café. Alors que j'observais la silhouette du phare cinglé par les averses, d'une violence à laquelle je n'étais pas habitué dans les molles provinces que j'avais pour coutume de parcourir, une troupe d'hommes fit son entrée. Depuis le dehors la nuit empiétait sur la quiétude de l'auberge.

J'avais assez travaillé dans des cafés, choisissant un coin isolé pour rédiger, pour reconnaître le bruit d'hommes en bordée. Les ouvriers annoncés par Odette étaient d'énergiques garçons. Ils commandèrent, burent, dansèrent au son d'un accordéon diatonique.

Seul à l'écart du groupe, bien qu'il en fît partie, un homme appuyé à une fenêtre regardait pleuvoir. Il portait la même tenue que ses compagnons carriers, bleu de travail, vareuse. Les hommes avaient constitué un ring formé de quatre chaises, et luttaient par deux, comme des chats, sans brutalité. L'un des deux lutteurs avait une main liée et jouait des épaules. Ils convièrent l'homme silencieux à les rejoindre: Vanka, un round?

Ils laissèrent tomber devant l'humeur sombre du garçon.

Ses yeux étaient fixés sur le phare. Les éclats blancs réguliers trouaient la nuit, striée de gifles froides.

Odette passa près de moi, je passai commande d'une pinte de bière. "Que fait-il, demandai-je, il regarde seulement la pluie?

- Oh, Vanka... Lui non plus ne s'en remet pas, il est comme moi, depuis que la petite a quitté l'île. Même après toutes ces années, douze ans au moins, on ne s'habitue pas. On n'a plus de goût, que voulez-vous. Et puis Vanka et eux, ce n'est pas le même monde. Pas la même planète. Une autre que celle-ci."

Je suivis son regard circulaire, balayant le décor: feu de tourbe, décor de maillots de rugby, écharpes de supporters étendues au-dessus du manteau de cheminée, télévision, coussins brodés, abat-jours d'opaline verte, miroirs usés, cuisinière où quelques casseroles mijotaient.

Ce que j'avais lu me revint en mémoire: la fillette arrivée de Hollande avec sa mère, la mort de cette dernière, l'orphelinat de Holly, ses débuts à l'auberge d'Odette. Ici-même, celle qui se désigne comme la morgane avait fait ses débuts comme serveuse, en se liant avec le vieux gardien-chef qui désespérait d'être relevé. Comment expliquer la présence de l'enfant auprès du gardien? Le journal de bord témoignait d'une complicité entre eux, d'un lien similaire à celui qui unit mousse et capitaine. La petite Anna était animée du goût d'écrire, sa gaîté et son tempérament vif avaient conquis le vieillard taciturne. À soixante ans passés, Lucien devait se sentir las du ciel haillonneux et des récifs, entre les murs suintants de sa tour à feu. Rêvait-il de poser sac à terre dans une maisonnette sur un chemin de halage, d'un pavillon? Les quelques notes de l'année 1985 ne répondaient pas à toutes les questions.

Odette posa devant moi une pinte qui exsudait une sorte de goudron: de la part de monsieur, dit-elle avec un sourire, en désignant l'homme taciturne. Je lui fis signe de la tête, et il vint s'asseoir. Il était plus parleur qu'il ne semblait.

"En reportage, m'a-t-on dit? Je crois vous avoir déjà vu...

- Lewis Boyce, enchanté.

- Vanka, Vanka tout court. Il y a du sensationnel dans l'air?

- Guère, mais ça s'invente. Je suis déjà venu en reportage, il n'y a pas si longtemps, quand le phare a été automatisé. Il y avait eu une cérémonie. Un hommage aux bâtisseurs d'Awen Bell, les trois ingénieurs qui l'ont construit. Son mécène, le célèbre docteur écossais Joseph Bell. Et la longue cohorte des gardiens.

- Oh, pour eux, après les phares de pleine mer, c'était une sorte de maison de retraite, dit-il. Awen Bell n'est pas vraiment coupé du monde. Vous avez connu le vieux, Lucien?

- Non, je ne l'ai jamais vu. Et vous?

- Oui, c'était un homme du temps d'avant, quand les choses étaient moins compliquées. Vous n'avez pas connu Anna non plus, alors?


A nouveau le même silence douloureux. Comme celui d'Odette. Anna Berg avait laissé un vide. Si elle était partie après la mort du gardien, elle devait alors avoir dix-sept ans, et avait simplement suivi sa destinée en quittant Holly. Elle devait donc avoir trente ans aujourd'hui. On ne pouvait parler de disparition, mais de vide. Ce qui était pire encore. J'observai à nouveau le décor de la grande salle du restaurant, découvrant des éléments que je n'avais pas encore repérés, quelques photographies sous verre, exposées sur un pan de mur : la prairie de courses de Shoreham Terrace, des champs fleuris en noir et blanc, image pittoresque de l'après-guerre, la photo d'une coupure de journal datée du 15 février 1945, date où une vague abyssale submergea Awen Bell, soufflant la lanterne. Puis deux photos plus énigmatiques: près d'une sorte de colonne mégalithique, une femme avec son enfant, une fillette en pantalon bleu qui portait une casquette passementée d'ancres d'officier, comme un petit amiral; un couple. A y regarder de plus près, c'est Odette Merveilleux jeune femme, vêtue d'un caban boutonné à gauche, style années 1970, auprès d'un homme jeune, lui aussi. Il sont à la porte du phare. "Quoi, vous ne saviez pas?

- Que devrais-je savoir?

- Eh bien, qu'Odette et Lucien, le gardien-chef, étaient mari et femme."


Ainsi, Lucien n'était pas le célibataire toqué que j'avais commencé d'imaginer, l'homme sans vie terrienne, sans amour, sans maison où se retirer, sans autre compagnie qu'une lampe à pétrole, les mots croisés et les blagues de l'almanach, sans aucune présence qui lui permette d'accueillir les matins plus clairs. Lucien était un homme comme tous les autres, que la perspective d'une terrine de lièvre et d'un pot de vin pouvait ragaillardir. Odette était sa femme. Mais aussitôt, venait la question: n'avaient-ils pas eu d'enfant?

Ce nouvel ami taciturne me devina et répondit dans mon silence: aucun enfant, c'est peut-être pour cela, dit-on, qu'ils se sont tant attachés à la petite, la morgane. Pour Odette, c'était sa fille. Elle les reliait l'un l'autre, lui dans son phare, elle à l'auberge. Quand Lucien a commencé à se renfermer, la petite Anna était son seul lien avec la terre.

"Il a souffert de mélancolie, comme tant d'autres gardiens. Et vous, dans cette histoire? Qui êtes-vous?

-  Moi c'est Vanka. Je suis arrivé de Novossibirsk, au hasard des routes, pour chercher du travail. La petite était déjà serveuse ici, avec Odette. Elle n'avait pas plus de douze ans à l'époque mais elle était efficace, et si gaie. J'ai trouvé du travail à l'hippodrome, le premier été, puis comme tous les autres, aux carrières de marbre. Je travaille au sciage des dalles.

- Mais vous vous tenez à l'écart des autres?

- J'aime pas les cartes, ni la bagarre, mais la bière, oui, et le vin, davantage encore. Je ne sais plus ce que je fabrique ici. Parfois, j'ai moi aussi l'idée d'habiter un phare, d'être là-dedans au milieu d'un orage de flocons, seul avec une lampe. Ça pourrait m'amuser, qui sait. Et vous, c'est l'écriture?"

Il n'avait pas répondu à ma question sur son rôle dans l'histoire. Il avait connu Anna, et je ne pouvais me défaire de mes idées romanesques, ni m'interdire de me représenter la jeune fille attendant de Vanka un regard, un mot, et pâlir à sa vue... Mais supposer une liaison était hautement fantaisiste. Anna n'était qu'une enfant, celle peut-être qui posait sur l'autre photographie, en compagnie de sa mère. "C'est en effet la petite morgane, confirma Vanka, qui m'avait suivi dans le lounge enfumé jusqu'au pan de mur. Mais ce ne peut pas être sa mère, Esther. Elle est morte, un jour de tempête."


Vanka laissa le temps à ces derniers mots de se dissiper, avec l'image qu'ils suscitaient, ceux d'une jeune mère emportée par une bourrasque. Nous regagnâmes notre table dans l'angle du salon, en évitant le ring. "Vous ne m'avez toujours pas répondu: et vous, l'écriture?"

Le vent martelait les vitres; le grain avait viré au coup de chien et la criblure saline filtrait à travers un carreau fissuré.

- L'écriture, dis-je sans chercher à éviter la question, c'est fini pour moi. Vous savez, rien ne m'intéresse vraiment, ni les faits divers, ni la politique nationale, ni l'internationale, ni le rugby. Je n'ai pour moi, tout compte fait, que le goût du tragique et les romans policiers à l'ancienne. En dehors de Racine et Conan Doyle, rien. Mais pas la force de m'inventer une vie autre. Je vis de reportages autour du tourisme, des légendes, de l'art culinaire, des portraits de cuisiniers, ce genre de choses. Rien ne peut charmer l'ennui qui me dévore, cher Vanka. Vous prendrez un verre de bière, ou un vin australien?"

Quelques verres plus tard, toute cette aigreur avait disparu. Autant qu'il m'en souvienne, Vanka parvint à me convaincre qu'on pouvait, avec un peu de talent, tirer une symphonie d'un simple chant du coucou. Partant, l'île d'Holly pouvait donner lieu à un opéra. C'était le beau projet d'un mercredi soir sur l'île d'Holly, dans l'odeur de tourbe du pub d'Odette Merveilleux.

Le lendemain matin, sitôt dissipées les brumes de la veille, le coup de tabac se renforça. L'humeur attisée par les hurlements de la bise, je n'eus de cesse que de retourner aux livres de bord. J'étais dévoré d'un désir que je ne me souvenais pas d'avoir jamais éprouvé aussi vivement: celle de connaître la suite.



















IV. Livre de bord d'Awen Bell: 1986.




Qui prétend escalader les 204 marches doit apporter quelque chose au gardien. Une bouteille, une poule ou un regard. On voit la mer.


Janvier. J’écris ceci sur mes genoux, dans la lanterne du phare. Parfois, il m’y laisse seule.

Il descend dans la chambre de veille, large de six pas, toute peinte en bleu.

Il vient de mettre le mécanisme en route, de surveiller la régularité du mouvement d’horlogerie qui commande aux quatre éclats.

La tempête a fissuré l’une des vitres de la coupole, le veilleur y passe une main tremblante, pour sentir l’air et la retire toute blanche : « regarde, la farine de mon moulin. »  Lucien dit qu'il va les changer.

Odette est mon autre mère, celle du monde des vivants. Mon adoptive.


Si petite qu’elle n’est pas désignée sur les cartes, Holly possède cependant un casino. Ses briques rouges piquées de lichen jaune ont un air de Cornouailles, pour qui connaît la Cornouailles. Ou qui en a vu des images dans les revues. Pour moi, Shoreham Terrace n’était rien de plus qu'une frange de sable, comme un bas de robe d’été qui traîne dans la mer et qui parle anglais. Je ne connais pas la Cornouailles, mais ce qui peut y ressembler, sur Holly, se nomme Shoreham Terrace. A partir de Shoreham Terrace, on peut se faire une idée de la Cornouailles, disent les gens chic: quelques gouvernantes à la peau très blanche affrontent l’air salin, au milieu d’escrimeurs gallois et de capitaines de corvette. Des fillettes de bow-window qui s’appellent Emily ou Siobhan attendent un goûter d’anniversaire en se pinçant les mollets. Cette vue de la partie orientale d’Holly, je la consigne ici sans la moindre ambition d’offrir une description des Cornouailles îliennes : Les guides touristiques débordent de ces tableaux idylliques. Et rien, dans cette apparence de luxe et de confort, n’est pour nous, les petites poules de haie, les orphelines.

La station de Shoreham Terrace est bordée de plages avec leurs cafés discos, mais notre orphelinat se trouve près des carrières de marbre. Le marbre n’est pas simplement une pierre. Il en existe un échantillon antique au temple de Syllan, une colonne de flagellation. On dit qu’on peut entendre, en faisant passer un stylet de gramophone dans les fines rainures de la colonne, des cris de suppliciés.


Lorsque glisse au long des rives de Port-Abraham une des barges à voile chargées de marbre, le franc-bord au ras de l’eau, chacun s’arrête. Le terrassier, le pêcheur, les enfants demeurent immobiles, les bras leur tombant le long du corps, pour admirer le marbre qui passe.


Février. Je viens de relire mes notes de l'année dernière, en marge du journal de 1881. Quelle gamine, comme Lucien a dû rire de moi.

J’écris comme les choses viennent et je ne reviens jamais en arrière pour combler les blancs. Aujourd'hui (nous sommes le 15 février 1986, il est 15 heures), Lucien m'a demandé de garder le phare, qui n'éclaire pas encore. Il doit acheter de la peinture, des lampes, des ampoules, dieu sait ce qu'il prépare.

En attendant son retour, je consigne ici quelques notes supplémentaires sur cette île où le destin m'a fait échoir.


Le plus bel endroit de l'île est Shoreham Terrace.

Parfois, on marche vers les plages simplement pour le plaisir de se dire qu’on va à Shoreham Terrace : rien que ces mots provoquent un fourmillement de plaisir. Les filles y chantent de vieilles ballades anglaises:

Bienheureux celle qui n’a pas connu l’exil hors de Holly

Bienheureux qui ne pleura jamais au nom de Holly

Dans un exil lointain en serrant contre elle

Un morceau de marbre des carrières de Holly

Bienheureuse celle qui n’a jamais quitté Holly

Et n’y vint jamais dans les souliers déchirés des proscrits

Et ne vit jamais s’ouvrir les portes de Holly sans père ni mère à ses côtés.

À Port-Abraham, où se trouve l'orphelinat où j'ai grandi, les religieuses ne savaient aucune chanson semblable à celles-là. Nos mères étaient seulement les mères de la chanson. Le sujet de la complainte, c’était elles.

Je me souviens d’un air ancien, une comptine que je traduis :

Tu as faim ? Cuis le pain.

Tu as soif ? Trais la chèvre.

Tu as peur? Ecris la chanson.

C’est tout ce qu’il me reste de ma mère, mais je ne peux pas me souvenir de cette ritournelle. Elle m’a mise au monde ici. Elle est morte ici, j'avais un an seulement. J’étais trop petite pour l’entendre chanter. Mais on me l'a rapportée.

Si petite : Je n’étais pas encore assez grande pour être aussi petite.

Je m’en souviens pourtant.



Nous sommes toutes deux venues d’Amsterdam. Peut-être devait-elle retrouver mon père à Holly. Nous avons été hébergées à Port-Abraham, dans l'ancien camp de la Wehrmacht, devenu ensuite centre de rapatriés des camps de Pologne, avant de devenir l'orphelinat, puis l'internat religieux, là où je vais à l'école. Maman était une fille de réfugiés. Aussi a-t-elle pensé à cette île, loin d'Amsterdam. Et peut-être mon père était-il d'ici? Je n'en sais rien, je ne puis que supposer.

Au cours de mes rêveries dans le phare, sous les pinceaux tournoyants de ses deux éclats qui frappent les lames blanches comme un écran de cinéma, je m'imagine dans les bras de ma mère à la descente du bateau, elle cherchant des yeux ce père et ne le trouvant pas. Se retourner vers le bateau et découvrir que personne n'en descend plus. Rien que le bruit de la houle. Peut-être ne savait-il faire que ça, prendre une fille, la prendre et la laisser, s'en débarrasser avec un rendez-vous impossible sur une île du bout du monde? Rejoins-moi à Finis Terrae! Il en rit peut-être encore, au fond des tripots d'Amsterdam, le méchant homme.


Mars. Ma mère n’a rien laissé derrière elle, pas même une sandale, pas même une robe déchirée. Il faut bien qu’elle m’ait laissé quelque chose – cette ritournelle :

Tu pleures ? Chante la chanson.

Certaines se voient en leur mère, se grandissent en elle, moi je me vois en Finis Terrae. Mais ce n’est rien qu’un village perdu derrière une muraille, et cette muraille est l’océan.


Lucien est rentré avec le matériel ramené par l'avitailleur Morgane. Il s'agit de vitres de rechange pour la lanterne, deux d'entre elles s'étant brisées au cours de la tempête de février dernier. Rien à voir, marmonne Lucien, avec celle de 1945. Comment peut-il s'en souvenir? Il n'est arrivé à Holly que vingt ou trente ans après. Pas difficile, me dit-il: lis le journal de bord que tu t'amuses à décorer. Regarde au 12 mars 1945. Pas bavards, à l'époque. Ils n'employaient que les mots nécessaires. Mais ce jour-là, ça a dû secouer.


 "11 mars. Annonce tempête. Le phare gîte. Une vague brise une vitre. 12 mars: Une lame arrive par l'ouest, remonte le goulet et frappe Awen Bell comme un boulet de canon. Mise en service du moteur de secours et d'un fanal de détresse, doublé d'un signal sonore que nous faisons connaître par radio. Lanterne détruite."


J'ai demandé à Lucien quelle hauteur pouvait faire cette vague.

"Sa crête devait atteindre le sommet du phare, soit quarante mètres. Des vagues de ce genre, ma chère Anna, on en voit une par siècle. Elle peut revenir demain. "Si elle arrive, nous irons à la campagne", disait mon prédécesseur par plaisanterie. Moi, j'espère bien être là quand elle reviendra. Je l'attends. Je prépare quelque chose pour elle. Et pour celui qui est derrière."


La mer est tout autour. Du bleu et du gris en réserve pour des millions d’années.

Il s'est passé aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire. Lucien a parlé des peintures qu'il admire. Je veux dire, il a articulé plus de trois mots à la suite à leur propos. J'ai entrevu un autre Lucien. Mais laissez-moi, chère Anna Berg (il faudrait que je m'invente une interlocutrice autre que moi), laissez-moi vous raconter.

Ce matin, Lucien vient de rentrer de son expédition à la coopérative maritime de Syllan. Il a garé son vieux GMC au bout de la chaussée d'Awen et est venu avec tout son matériel. Je l'ai entendu monter les marches en soufflant bruyamment. J’entends le rugueux frottement de sa main contre le mur d’escalier. Il redescend une nouvelle fois et remonte avec du matériel de projection. Je me demande ce qu'il mijote.

Il ouvre son livre de peinture, et me dit: viens voir.

Ce sont des filles en bleu qui lisent, assises à une fenêtre.

Regarde. Ce bleu outremer s’obtient en broyant des pierres colorées. Les yeux grands ouverts, cette petite Hollandaise nous regarde depuis l’au-delà des mers. C’est l’autre lumière, celle de l’autre bout du monde. Comme tous ceux qui ont regardé ce tableau, nous attendons, nous aussi, de connaître ce qu’annonce sa lettre.

Parfois, Lucien ne parle pas du portrait de la Hollandaise, il lui parle directement: "Alors, quelles sont les nouvelles du jour, femme en bleu ? Que s’est-il passé à l’autre bout du monde, à quel naufrage a-t-on échappé, quel prix a-t-on tiré d’un lot d’étoffes, quel comptoir a-t-on fondé de l’autre côté de la mer? Quand le fantôme de l’avenir va-t-il prendre corps ?"

Puis il se reprend, comme s'il regrettait d'avoir tant causé.

"La lanterne est faite de prismes qui réfléchissent. Le seul qui ne réfléchit pas ici, c’est moi."

Je lui demande ce qu'il veut faire avec tout son matériel.

Il me dit: "Je n'ai pas le talent de Vermeer. Mais tu verras."


Avril. Les filles de l’île savent tout faire. Elles savent tout, le miel, les abeilles, la cuisine pour les carriers, comment se vêtir avec modestie, l’épluchage et l’équeutage des légumes.

J’ai une photo. Je l’appelle ma mère. Une image. Je la nomme Esther. Je lui parle depuis toute petite. Et maintenant que j’ai quatorze ans, je lui parle toujours.


Mai. Esther veut dire la cachée. Le mien, Anna, est inscrit dans l’acte de naissance établi à l’orphelinat. Odette avait signé en dessous. Elle devenait ma mère officielle, ma fausse mère inscrite à l’orphelinat de Port-Abraham - Holly Orphan Home for Girls - comme celle qui me prendrait aux vacances et me donnerait du travail. Elle venait me chercher le dimanche et me faisait passer une robe trop longue. Elle me promenait en ville. Nous allions en calèche jusqu’à Shoreham Terrace, et au temple mégalithique de Syllan. Je croisais des jeunes filles de la bonne société d’Holly, qui marchaient en joyeuses bandes, raquettes de tennis sous le bras, pouffaient en avisant mon chapeau et ma robe, disaient petite traînée à mon passage, et l’on regardait les cerfs-volants sur la plage de Shoreham Terrace. C’était un peu jeune, douze ans, pour être appelée ainsi.


D’autres pensées, réservées au phare. Je voudrais rencontrer une forêt, que je n’ai jamais vue, et aussi les différentes sources d’un fleuve. J’ai d’humbles soifs: posséder l'ardeur d’une fleur d’armoise, d’un lièvre blanc et d’un clown.


Juin. Je suis assise au pied du phare et tout à l’heure, je monterai à la lanterne. Je veillerai près du veilleur. Nous sommes emportés tous deux dans un navire de brume. Ecrire? Sur ce point Odette a raison. Elle n’a jamais écrit, assure-t-elle, que dans son carnet de bal. Et encore, pas besoin de carnet de bal ici, quand tu as trouvé le danseur, tu le gardes. Regarde-moi ça, regarde-toi comme tu es jolie dans cette robe jaune, dès que tu l'auras décidé tu auras tout Holly à tes pieds.

Je fais cela par habitude, écrire, cela ressemble à l'allumage de la flamme. Quelquefois on a besoin d’avoir la trace d’un moment de sa vie, on ne le savait pas, on en a besoin pour plus tard quand il existera quelqu’un à appeler.

Septembre. Seule, orpheline, élevée par une marâtre dans une île ingrate : si j’étais un personnage d’opéra, on accuserait l’auteur du livret d’avoir forcé le trait. Il ne tient qu’à moi, pourtant, de tirer avantage de ces bonheurs. J’ai la chance de connaître un veilleur qui admire des tableaux hollandais, un homme rongé d’une passion sourde, à moins que son esprit n’ait été submergé par une croyance farouche dans les esprits, et qu’il soit devenu gardien de phare pour abriter une raison vacillante, cernée par des aigles de nuit qui frappent au carreau. Il regarde des gravures à genoux et semble prier devant elles.


Octobre. Je me souviens que je n’ai aucun souvenir de ma mère. Et qu’elle est enterrée là, dans le petit cimetière de l’île. Elle est morte sans avoir entendu de ma bouche que mon babil. C’est le plus souvent dans les nuits de grésil qu’il me souvient de sa voix. La première fois survint quand je marchais sur le câble du phare. Elle ne me disait rien.


Novembre. Lucien dit qu’Awen Bell n’est pas seulement une tour à lumière. Lucien prétend qu’il peut l’entendre gémir. Gémir de quoi, lui ai-je demandé. Il leva les yeux de son livre et s’essuya la barbe sans rien dire.


Décembre. Manquer de public gâche le plaisir d’être orpheline. Ce sera cela, avant tout, qui me poussera à quitter Holly. Je ne puis considérer le gardien du phare comme un public, il est presque aveugle et ne voit pas combien les Larmes du Premier Chagrin, cet introuvable fard des orphelines, peuvent me rendre charmante.

Voilà pourquoi j’irai, bientôt, dans cinq ans, battre les planches sur le continent, et vérifier ce que l’on dit – que l’infortune est la meilleure des comédiennes.











V. Intermezzo. Le boxeur aux mains liées



Ce mercredi au pub d'Odette, le deuxième soir de mon séjour imprévu à Bell Rock, une étrange scène se déroulait: un homme s'était fait attacher le bras derrière le dos et boxait d'une seule main avec un autre, râblé comme un docker.

Mais ce soir, on se sentait loin de la pâle clarté des cités continentales, et encore au milieu de l'hiver, auprès de la flamme discrète de la tourbe.

D'un coup de tête, l'homme au bras attaché régla son compte à son challenger. Les autres candidats hésitaient à rentrer dans le ring improvisé, deux hommes un peu éméchés, bravaches, s'avancèrent en proposant une nouvelle règle: deux contre un, les deux bras attachés dans le dos pour l'homme à vaincre.

"Il faut n'avoir aucune fierté pour proposer une règle aussi inégale". C'était Vanka, qui  rentrait des carrières de marbre. "Je peux?" je lui fis signe qu'il était le bienvenu et comme la veille, Odette passa prendre la commande. Nous nous en tînmes cette fois à la bière locale, noire et loyale.

"Alors, s'enquit Vanka, du nouveau?"

- Il est beaucoup trop tôt pour tirer la moindre conclusion, lui dis-je en buvant, tout gardant un œil sur la lutte qui s'engageait, au milieu du cercle de carriers. Je suis venu pour un simple reportage, et me voici devant une véritable intrigue à la Sherlock Holmes, mon cher Vanka!

Vanka sembla surpris. Nous bûmes un instant.

"Oui, je ne m'attendais pas à rencontrer des personnages aussi passionnés dans cette île... Je pressens, mon cher Vanka, quelque chose d'aussi vibrant et d'aussi beau qu'une tragédie. Et pourtant, les tragédies sont toujours simples. C'est quelque chose à partir de rien, qui donne lieu aux plus beaux vers: Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous?

- Soit, dit Vanka, perplexe. C'est très beau. Mais quel rapport avec l'histoire d'Anna Berg?

- La mer. Et Anna comme Bérénice se plie devant la décision royale: il faut régner. Ils ont Rome, Anna a Awen Bell. Les feux tournent et protègent le monde. Le veilleur veille sur le phare, la fille veille sur le veilleur, et Odette veille sur la fille.

- Je crois que cette bière vous fait de l'effet, s'amusa Vanka. Je ne comprends pas un mot à ce galimatias!

- Cette histoire est des plus simples. Regardez: une jeune orpheline née à Amsterdam, qui suit sa mère jusqu'à Holly, où elle doit retrouver un homme, sans doute le père du bébé. Hélas, à l'arrivée sur l'île, point de père. Il lui a posé un lapin, et ce n'est pas du Racine. Esther se sent trahie, ne pensez-vous pas?

- Tout juste, pour son malheur. Elle a fait toute cette route avec l'enfant, pour retrouver l'homme qu'elle aime. Elle parvient à une île ceinte d'écueils, avec de la lumière sans interrupteur, un phare. Tout cela respire l'espoir d'une vie recommencée, et elle y trouve une seconde patrie. Mais le phare ne protège pas des écueils. Il les signale. Elle s'est jetée d'une falaise.

Je vacillai presque sous le poids de ces mots.

J'avais pressenti dans la disparition brutale d'Esther un mouvement désespéré, mais Vanka m'annonça ces faits déjà anciens, auxquels l'île s'était habituée, d'une manière telle qu'ils semblaient être survenus le jour même. Cela m'accablait.

"Je suis arrivé bien après, poursuivit-il. On parlait d'une jeune mère désespérée, d'un suicide aux falaises d'Awen. Si c'est vrai, je n'ai jamais su pourquoi ils avaient choisi l'île d'Holly pour se retrouver.

Je regardai le mur où Odette avait épinglé ses photos souvenirs, et trouvai ce que je savais pouvoir trouver. "La réponse est sous vos yeux, mon cher Vanka".

Vanka parcourut des yeux la mosaïque de photographies, sans voir.

"Regardez celle-ci.

- Ce champ de tulipes? Oui, vous avez sûrement raison. Je n'ai jamais vraiment cherché. Ils sont Hollandais. Venir sur Holly cultiver la tulipe, fleur des Pays-Bas, cela tombe sous le sens. Holly, île maîtresse de Finis Terrae, s'appelle Holly à cause de la Hollande. Mais pourquoi le père a-t-il trahi sa promesse de rejoindre Esther?

- Cela, rien ne dit qu'on le découvre un jour: un lâche, qui n'aimait pas vraiment Esther. Un pleutre. Mais nous disposons déjà d'une amorce d'explication, qui éclaire aussi la personnalité ardente d'Anna Berg, dont je viens de terminer le journal de bord pour l'année 1986. Elle a alors 14 ans. Une jeune fille précoce, lisant beaucoup si j'en juge par ses écrits. La pure flamme de l'esprit entre deux gouffres, l'océan et la terre. On découvre des informations stupéfiantes dans ces journaux. Je tiens pour acquis qu'Esther, la mère d'Anna, venait à Holly commencer une vie nouvelle, libre des douleurs de l'histoire, car je ne vous l'apprends pas: Esther était fille de Juifs déportés.

- C'est exact, dit Vanka. L'orphelinat religieux accueillait des survivants des Lager. Après les retours de Pologne, il devint un camp de transit pour les rares immigrants qui choisissaient de s'y installer. Il s'y trouvait une petite école administrée par quelques sœurs. Anna y fut admise comme orpheline sous le régime de l'internat, avant qu'une tutrice ne lui fût trouvée.

La brasserie de Syllan fut construite par un Hollandais qui venait lui aussi d'Amsterdam. Les rescapés se mêlaient facilement aux immigrants irlandais, on était soudain de la même nation îlienne, Finis Terrae, et on vendait toutes sortes de choses, des parapluies, des chapeaux, des cartons à chapeaux, et des bouquets de tulipes.

- Mais nous n'en avons pas terminé, dis-je, avec la Hollande. Nous la retrouvons dans le personnage du gardien-chef Lucien. Celui-ci est en effet passionné de peinture flamande, et semble méditer quelque étrange projet. Anna Berg est attirée par le mystère de cet homme perché, qui lui parle de la Hollande. Lucien est attiré par cette adolescente née à Amsterdam. Ne poursuit-il pas, à travers elle, quelque lubie au sommet de sa lanterne? Quelque chose les relie, mais quoi? Peut-être le trouverai dans le journal de 1987? Vous savez, Vanka, que cette lecture tient parfois du conte de fées. Quelles sont les intentions de cet homme fantasque, que veut-il d'Anna: s'en servir comme modèle? La peindre comme une lectrice de Vermeer? Voyez-vous, lisant ces lignes, je suis comme un enfant qui s'attend à ce que l'ogre dévore la petite fille. Mais regardez-moi ces pauvres garçons, ils vont se faire assommer par un homme ligoté!

Etrangement, Vanka n'avait pas prolongé la conversation, mais se précipita pour défier le colosse aux mains liées.



















VI. Livre de bord d'Awen Bell, 1987



Janvier. J'ai découvert de quoi Lucien a peur: ce n'est pas de la mort, mais des oiseaux.

Je ne sais quelle intention diabolique il prête aux hirondelles de mer, ces sternes qui parfois se fracassent contre la lanterne. Mais il pense qu'elles le cherchent.

Cette terreur est une part de son secret.

Où passe tout le matériel qu'il apporte au phare?


Veiller dans un phare éveille d’étranges pensées. Tout cela ferait partie d’un tout. La mer et les rochers, la lumière et les ténèbres. Je crois que non: la lumière existe indépendamment de l’obscurité et la mer ignore les roches depuis des millénaires. Tout cela existe séparément et cette séparation est infinie. Elle va jusqu’aux grains de sable, qui s’ignorent aussi. De même nous vivons avec nos semblables, en croyant le sable fait pour aller avec le sable, sans rien d’autre pour voir au-delà des flots que cette lumière qui nous unit. De même nous vivons en espérant ne jamais quitter ce que nous allons quitter, et croyons avec ferveur cette douce illusion. Et pourtant l’on s’ignore si aisément entre mortels, quand le gouffre est sous nos pas. Nous ne nous connaissons même pas, nous dansons, nous allons mourir, et nous éclairons la mer.


Je suis sûre qu’en ce moment-même, un metteur en scène me cherche pour un rôle. Et je suis là, stupide, à écrire dans un livre de bord posé sur mes genoux, à gâcher ma vie à l’écrire, comme si on allait me rafler demain matin. Comme si on avait tiré mon nom pour la douche.

J'attends ce qu'attend le veilleur, mais je ne sais pas ce qu'il attend.

Je suis d’une nature qui agrandit toutes les peurs. Je pense aux pièces de théâtre que je jouerai sur le continent. Pourquoi ne pas les écrire ? L’océan qui nous entoure, le phare et moi, est un océan de théâtre. Le personnage principal est un navire sans matelots, sans capitaine et sans voiles. Craquant de toutes parts, vers quels pays et quels rivages le vent l’emporte-t-il, vers quel chant d’oiseau, alors qu’aucune âme ne l’habite plus? Mais peut-on tirer une pièce d’une idée pareille?


Février. Il m'arrive de jeter un oeil sur les anciens journaux de bord. 14 novembre 1886, 18h : force 9 annoncé, allumage de la lanterne avec une heure d’avance. Cargo en perdition à 3 miles nord-ouest.


Lucien me dit : parfois je suis devant l’océan comme devant une divinité implacable. Et qu’ai-je pour me défendre ? Les femmes de Vermeer et une enfant. Un jour, une sterne-pierre viendra fracasser la lanterne. L'oiseau-fronde annonce la plus haute des lames. Quand la sterne-pierre aura tué la lumière, la Grande Vague arrivera. J'ai préparé quelque chose pour celui qui se tient derrière tout ça. J'ai un message pour lui.


Il devient fou, la chose est certaine. Le phare continue d'éclairer mais lui, sa propre lumière s'éteint doucement. Une seule chose le maintient en vie, l'espoir d'être là quand la lame viendra faucher le phare. Il a quelque chose à dire à cette vague, c'est-à-dire Dieu.

Dois-je avouer que je souhaite connaître la fin de l'histoire? Mais je ne dois pas m'oublier moi-même. Ne pas me laisser happer par la folie de Lucien. Je dois veiller sur lui. Veiller sur le veilleur, peut-être est-ce le nom de ma propre folie.

Le phare veille. Sifflement doux des brûleurs. Le mécanisme d’optique tourne sans heurt dans son bain de mercure, au bruit des pages feuilletées. Lucien regarde son grand livre, il semble s’accrocher à ces portraits qu’entoure la pourpre des tentures, la rondeur des fruits, les lueurs de l’aube qui viennent atteindre une gorge pâle. Assis à la balustrade du phare, il regarde aussi naviguer les pêcheurs. Ils prennent leurs alignements et passent à frôler la roche, une erreur de trois mètres et la mer les avalerait. Il me dit : J’ai observé sur la terre nombre de contrées que la nature et l’homme ont façonnées ensemble, j’ai admiré ces vestiges des civilisations éteintes, des cryptes dans un linceul de sable que seuls connaissent les pillards. Jamais je n’ai contemplé de plus belle contrée que celle qui s’édifie et s’écroule dans le même mouvement, celle qui voit s’édifier les plus belles montagnes et s’effondrer les plus beaux palais - la mer, Anna.


Longtemps, le phare n’a pas existé pour moi. Il était comme la nuit pour la chouette, comme la Sibérie pour la neige. Ce n’était qu’une lumière éclose à la nuit tombée, qui balayait avec lenteur les chambres de l’orphelinat.

Puis un nom tomba: Finis Terrae. La fin des terres. Notre pays à nous.

Mars. Dans le dortoir, le pinceau d'Awen Bell nous offrait des moments de lecture intermittente. Nous profitions du faisceau blanc pour avaler une demi-page, laissions passer l'éclipse et attendions que la rotation du tambour nous illuminât encore. Un soir, la chambre à feu est restée aveugle. Une panne. Tiens, dit la vieille surveillante du dortoir, on n’avait pas vu ça depuis 1945. Ce grand moment de noir a éteint toute respiration dans le pensionnat, la religieuse disait: ils ont lancé la sirène, pas un bruit, les filles. Et dans cette atmosphère d’alerte, je continuai à regarder la mer enfler, se couvrir de hachures blanches, et à entendre mugir le signal de détresse. De là où je me trouvais, sous les toits, j’aperçus une lumière marchant dans la tourbière, un fanal à main. Elle courait maintenant: Un claquement bref et sourd de commutation a électrisé la lande. La lumière des quatre grands projecteurs anti-aériens éclaboussait l’océan. Odette avait enclenché les lampes de secours.


A bout de nerfs, démente, la mer charge. Un troupeau lancé dans la plaine, en face duquel le phare s'arc-boute pour éviter la dislocation: dans cette atmosphère de colère, je m’aperçois que je n’aimerais pas être gardienne. Pourtant je le suis, lorsque le gardien regarde ses images, l'esprit ailleurs, alors que les carreaux vibrent sous le choc des lames, et qu’il se nourrit seulement du regard de La Jeune Fille au turban, lorsqu’elle tourne la tête, surprise, avec cette étincelle de gaîté qui pâlit aussitôt. Comme si la nouvelle annoncée n’était pas si bonne. Alors, l’âme folle du veilleur a migré tout entière dans la maison Vermeer.


Avril. Longtemps, aucune de mes pensées ne s’est tournée vers le phare. Lorsqu’Odette commence à m’employer à son auberge, où elle nourrit une demi-douzaine d’ouvriers carriers, le mot Amsterdam frappe mon oreille. Jolie la petite Amsterdam – il s’agit de moi.

Mais aussi, si tu ne te penchais pas sur eux pour desservir, me tance Odette, en cuisine: il n’y a rien qui les énerve tant que de pigeonner en desservant. Mais aussi, dit-elle encore, qu’ont-ils tous avec Amsterdam ? C’est juste une ville. Une ville avec des filles. C’est comme lui, là-haut, il les préfère en peinture, les femmes.


Mai. Les inclinaisons hollandaises de Lucien sont comme celles d’un pionnier qui attend que passe la fièvre en contemplant longuement, depuis sa couche posée sur la terre nue, une carte des territoires vierges.

Un gardien de phare ne sachant ni lire ni écrire serait un homme perdu. Ce serait comme être moine et ne pas aimer chanter. Mais c’est une passion stérile que de contempler un portrait quand le noroît hurle dehors, et que les ondes courtes de la radio font grésiller les minutes molles dans le sel.


Il copie La jeune fille au turban, comme il peut, sur une plaque de verre, et me demande de poser pour le visage. Cela peut prendre une heure. Je ne regarde même pas le résultat. Puis il s'endort.


Ce que j’aime, lorsque le gardien somnole (ou qu’il croit ne s’être assoupi que quelques instants, quand ce sont de longues minutes), c’est de sortir sur la galerie et faire le tour de la coupole du phare, en marchant sur la balustrade. Je comprends ce qui a pu le pousser à rester ici, à ne jamais renoncer à ses possessions : le jour qui monte, le soleil jouant sur le dôme comme sur la coupole d’un temple, par-dessus la lande brûlée qui recouvre l’île, faisant luire les carreaux de faïence dans la chambre du feu. Alors il s’éveille en sursaut, son livre glisse de ses genoux sur le sol, ouvert à la page de la fille à turban bleu, se rendort - Vermeer, vert comme la mer, dit-il dans ses rêves.


Il s’éveille, sursaute, s’alarme, vérifie la course du faisceau blanc jusqu’au front de brume qu’il heurte parfois sur l’horizon, jusqu’aux longs trains de houle qui rincent le plateau rocheux, avec ses cubes qui s'érodent aux angles ainsi que des dés, et me regarde : le vent est-il encore au nord ? Oui, nordet ce matin, dis-je, depuis mon perchoir. Il ne m’a pas vue au-dessus du vide. Il n'a pas vu l'hirondelle de mer qui s'est perchée sur la balustrade, comme pour m'accompagner.


Quand il dort, le faisceau semble clignoter comme un téléscripteur à rêves se mettant en service – c’est alors le moment que choisissent mes propres rêves pour entrer en scène, bien que je ne dorme pas. Traversant la coupole, apparaît un garçon blond et très pâle. L’un de ceux que l’on voit adossés aux poteaux de la salle de bal, fumant une cigarette, peut-être furieux contre les garçons qui se sont invités et soufflent dans le cou des filles, déjà trop ivres mais toujours entreprenants ; l’un de ces garçons aux joues creusées par l'envie qui se détachent de leur poteau et vous entraînent sur la piste, dans le dos de qui vous plaquez votre main gantée et humide, ce dos musclé de garçon dont votre main gantée est déjà tombée amoureuse, continue de l’être quand il vous dit : tu sais je suis un raté, je n’ai jamais été capable de quitter cette île, j’ai vu des filles des autres îles, désirables comme les filles des autres îles, mais non, c’est vous que j’aime mademoiselle, je suis un peu ivre mais c’est vous que j’aime.


Juin. Quand je reprends le journal du phare, je vois que certaines pages portent mes premiers dessins d’enfant. Ainsi, j’ai illustré sans le savoir certains événements qui sont notés, auprès des menus faits du quotidien d’Awen Bell, comme le remplacement d’une vitre, une nuée d’étourneaux ou un arrêt de la lampe. On peut parfois, au fil des livres de bord, entendre la grande histoire qui frôle le phare, avec mes personnages coloriés, bateaux, mouettes, maisons, soleils, femmes et arcs-en-ciel qui dansent dans les marges: 1er novembre 1881 : La reine d’Italie rend visite à Holly et assiste à l’office religieux. Elle s'agenouille sur un prie-Dieu de la chapelle de Syllan. Elle plonge sa main baguée dans la fontaine de Shoreham, qu’on appelle en son honneur la Main de la reine. Depuis, cette fontaine est réputée marier les filles dans l’année. 15 août 1908 : essais en vol du Wright Flyer IIIA de Wilbur Wright sur l’hippodrome de Shoreham Terrace. 17 novembre 1919 : inauguration de l’orphelinat par le consul de Hollande. 14 mai 1934 : arrivée de la première voiture, une Léon-Bollée vert bouteille. 14 septembre 1944: une forteresse volante s’écrase au nord de l’île. 15 août 1946: l'orphelinat accueille les premiers réfugiés de Hollande et de Pologne.

Il existe aussi un journal secret des extinctions.

Et celui de mes faiblesses, que je n'écris pas, parce qu'il y a des faiblesses qu'on peut aimer, comme celles de Vanka.


Août. Ma vie rêvée d’actrice. Chemin de fer Paris Lyon Méditerranée. Premier rôle dans La Damoiselle élue. Prima donna fanfreluchée. Amphithéâtre romain. Ma suite à l’hôtel Continental, ses vastes couloirs, ses péristyles, ses faux tableaux de maîtres, sa carte du monde d’il y a cinquante ans. On y voit Holly, plus grande qu’elle n’est en réalité. Ce caillou est représenté grand comme l’Islande, alors qu’on en fait le tour en une journée. Ovations, bouquets de roses rouges. Les jours de relâche, champagne, piscine, garçons de bain, lavande. Mon premier rôle sera pin parasol dans Bérénice.


Septembre. Qui tomberait sur ce carnet me prendrait pour folle. Qui suis-je vraiment ? Une marie-quatre-sous fagotée comme une huppe qui se rêve comédienne. Je grandis dans un brouillard de rêves que je n'ai pas rêvés, qui me viennent d'un autre monde, comme ce gardien de phare qui s’endort sur des livres de peinture. Je rêve d’étendues désertes, je rêve de larmes qui couleraient sans jamais tarir. D’un chagrin qu’on ne me disputerait pas, de larmes qui seraient à moi, tirées de mon puits. Pleurer de toute mon âme, un luxe dont je rêve comme d’une suite dans un bel hôtel de Penzance.


Les langueurs, dit-elle, ça se soigne au bal. On ne passe pas sa vie dans un phare, forme aérienne du carrosse de fée - ou de sorcière. Descends donc de ton phare, clame Odette. Il y aura au moins Vanka pour danser.

"Mais Vanka, il est trop vieux, dis-je.

- Qu'importe, tu dois apprendre à danser. A cheval donné on ne regarde pas les dents."

Au demeurant, Vanka est beau garçon, hormis qu'il pourrait être mon père.


Novembre. Parmi mes pensées folles : je suis l’âme couronnée de roses d’une noyée. Mes gestes, habitudes, rêves sont tout ce qu’il reste de son corps criblé par la grêle, qui flotte entre deux eaux dans une affreuse crique entre deux carcasses de barques. Mon envie de danser avec Vanka est une des envies de cette jeune anglaise morte dans le naufrage d’une goélette, l’année dernière. Elle s’appelait Adèle et je suis sa survivance. Si je parviens à danser avec Vanka, quelque chose d’elle vivra. Tu seras l’âme d’Adèle valsant avec un fantôme de garçon.

Une autre folie : je suis la noyée dont une autre rêvera à son tour.


Décembre. L'année s'achève et je n'ai toujours pas répondu à la question posée en préambule de 1987: Quel est au juste le projet de Lucien? Quelle est la passion de jeune homme qui ravage ce vieillard? Qui est-il? Je ne peux pas considérer sérieusement cette histoire de réserver un message à celui qui se tient derrière tout ceci, comme il dit.

Lucien, écoutez-moi: je n'abandonnerai pas. Je serai là quand votre lampe s'éteindra. Je veillerai sur la lumière quand elle vous aura quitté. Je continuerai d’épier votre silence et vos vacillements, dans la vis de l’escalier de pierre ajouré de meurtrières, et je trouverai - je trouverai le nom de la femme. Le nom de celle qui vous a jeté ici, enfermé dans une tour avec la peinture flamande.


J'ai compulsé ses papiers, alors qu'il somnolait sur ses albums. Lucien avance en âge, son regard est froid comme un soleil d'hiver, son cœur ne bat que pour une chimère, quelque chose qu'il croit pouvoir évoquer par les images, afin de s'en enivrer encore, comme on danserait seul, se souvenant d'un bal ancien.

On n'entendait que le ronronnement de l'heure universelle, dans le boîtier vitré de l'horloge scellée du cachet rouge des Phares et balises, la seule qui fasse autorité. Je ne pense pas que l'on puisse cacher longtemps quelque chose dans un phare, surtout à une fille de quinze ans qui veut tout savoir. Cela fait donc plus de deux ans que je rends visite à Lucien, mari d'Odette. Cette dernière est inquiète pour lui. Elle se fait du souci pour sa santé mentale. Voici ce que je viens de découvrir.

Dans la table à carte, tous les éléments du plan de Lucien. Un système de projection. Celui dont il a parlé dans son rêve. Les plans étalés sous mes yeux témoignent que son cerveau peut encore engendrer des montages complexes, si leur destination demeure obscure. Mais quelle image entend-il projeter? La réponse est fort simple: une plaque de verre sur laquelle Lucien aura reproduit le visage de la fille au turban. Le portrait de Vermeer. Mais sur quel écran, dans un espace aussi confiné? Et puis, où se trouve tout ce matériel? Où met-il tout ceci au point? Dans la lanterne? Impossible. La chambre de veille? Elle n'est large que de six pas. Aucune trace de projecteur.


Les plans d'Awen Bell. Dans la table à cartes. Je les examine. Rien que je ne sache déjà à propos des différentes parties du phare. Cependant, je distingue une ligne minuscule, tracée à la mine de graphite: chambre des cartes. Elle se trouverait entre la lanterne et cette chambre-ci. Une loge dissimulée? Et soudain, la réponse: cette petite porte voûtée devant laquelle je passe souvent sans m'en préoccuper davantage que s'il s'agissait d'un passe-plat, sous l'escalier en colimaçon qui mène à la lanterne. Voilà où passe le matériel. Je pousse la porte. Fermée. La clef est au loquet. J'ouvre: la voilà, la cellule de folie de Lucien. C'est une sorte de chambre de guet. Une lucarne éclaire cette échauguette. Un projecteur, de la taille des projecteurs de la Flak allemande, est braqué vers l'extérieur. Au pied du projecteur, une boîte de plaques. Des portraits de Vermeer, peints sous verre. C'est avec ça qu'il entend répliquer au destin?






VII. Intermezzo: Le visage de la morgane




Vendredi soir à Bell Rock Inn, Vanka revint avec l'œil rouge et gonflé. La veille, le boxeur aux mains liées lui avait éclaté une arcade sourcilière.

"Je crois que j'avais présumé de mes capacités, hier. Ce type est d'une force peu commune."

Odette prit la commande en nous toisant d'un air légèrement narquois, comme deux nouveaux qui prenaient rapidement leurs habitudes. Il ne nous manquait maintenant qu'un échiquier ou un journal dont nous aurions commenté les nouvelles.

"Alors, il était bon pour le cabanon, votre gardien-chef?

- Il semble avoir bu de ce poison-là, un mauvais soir d'hiver: la folie. Cependant, le journal de l'année ne répond pas à toutes les questions. Il apporte une information, celle de la manière dont le timbré entend procéder pour mettre en oeuvre son délire. Mais il n'explique pas pourquoi la Hollande. Et puis, Anna ne dit pas tout sur elle-même. Ce n'est pas un journal de jeune fille. Vous souvenez-vous d'elle, Vanka? Vous êtes arrivé à Holly vers cette époque-là, non?"

Vanka hésita en effleurant ses hématomes du bout des doigts.

"Oui, je m'en souviens, qui ne s'en souviendrait pas? je la revois, casquette d'amiral posée sur la tête, vêtue d'une marinière, saluant chacun militairement: Ici, on salue tout ce qui bouge et on repeint le reste. Anna Berg, c'était un peu comme le mousse d'Odette à bord de Bell Rock Inn. C'est vers cette époque-là qu'elle a commencé à organiser des bals. Elle pavoisait la pergola avec des fanions de bière locale, Potion n°9, Pharmakon, Topsy-turvy, et le terre-plein devant l'hôtel, là devant. Et elle allumait les anciens projecteurs. Tout ce qui est éclairage, Lucien s'y entend. Il avait continué à entretenir les canons à lumière, ça ne manquait pas d'allure les bals du samedi soir.

- Avez-vous une idée de ce qu'il entendait faire avec ses plaques de verre? J'aimerais parfois être doué de double vue pour sonder les raisons de certains actes, qui s'apparentent par leur bizarrerie aux plus étranges rituels funèbres. Ainsi, le projet de ce gardien-chef paraîtrait-il dans toute sa clarté à un observateur clairvoyant, qui saurait en interpréter la signification symbolique: à qui est-il adressé, quel est son sens caché, et surtout, mon cher Vanka, dans quelle salle de projection notre Lucien entendait projeter ses copies de Vermeer?

Odette avait apporté un seau à glace, et m'adressa un clin d'œil. Vanka saisit un glaçon et le posa sur son arcade blessée. "Vanka, vous ne retournez pas vous battre ce soir, j'espère?

- Non, Odette, je passe mon tour, mais ce n'est que partie remise. J'aurai raison de ce butor."

Il resta silencieux, le regard perdu à l'extérieur, regardant les pinceaux lumineux réveiller la crête blanche des brisants du Grimpel.

"Je vais vous dire, pour le projecteur. Mais payez-moi un verre.

- Soit, je vous écoute, mon cher Watson.

- Lucien testait son invention. Et j'ai vu ce que ça pouvait donner, une nuit de tempête. Ça devait être en décembre, pendant les mois noirs. Il avait branché son canon à lumière, ça ressemblait un peu au faisceau d'un projecteur de cinéma, mais sans écran: envoyait-il des images aux Martiens? Survint un moment où une lame se brisa sur les plus proches écueils du Grimpel. Une gerbe d'écume fut portée par une bourrasque jusqu'à la coupole du phare, à hauteur de cette lucarne de projection. Ça n'a pas duré une demi-seconde mais j'ai nettement vu... Écoutez-moi, monsieur Boyce, au lieu de regarder dehors.

- J'écoute, Vanka.

- J'ai vu un visage projeté sur ce paquet de mer. Comme le visage d'une morgane qui serait sortie de l'eau pour épier l'intérieur du phare.

- Et ce visage, vous l'avez reconnu?

- Naturellement. C'était Anna Berg."


Vanka ne consentit pas à m'en dire plus, mais ce qu'il venait de me révéler éclairait partiellement les notes consignées par la jeune fille en 1987. Le dispositif mis au point par le gardien de phare avait bien cette fonction: projeter des images. Mais si dément qu'il fût, Lucien pensait à autre chose qu'à l'image fugace d'un visage sur des embruns. Il avait certainement songé à un support plus stable. Une voile tendue entre des mâts? Un écran tracté par un aéronef?

J'abandonnai cette piste, en songeant qu'Anna avait évoqué dans son journal une déclaration d'amour. Un homme blond, très pâle, avec qui Anna avait dansé et qui lui avait dit qu'il l'aimait. Elle disait l'avoir rêvé, cependant ce garçon ressemblait à Vanka, lui aussi était trop vieux pour une fille de quinze ans. En parlant du phare et de la jeune Anna, Vanka se trahissait par un certain accent de passion. Il avait pour Awen Bell cette même flamme secrète qui courait aussi dans ses yeux quand il était question de la jeune disparue. S'aimaient-ils? Et si oui, cette ardeur était-elle connue? Vivait-elle de secret, ou bien d'être montrée?

"Les bals chez Odette, s'y amusait-on? Les jeunes gens flirtaient-ils?

- Ils mettaient en route leur juke-box, répondit Vanka, il marchait bien à l'époque. Nous avions les chansons d'été et celles de l'hiver. Ou alors on faisait venir un violon du village ou un accordéoniste aveugle, celui qui avait été licencié du casino parce qu'il trafiquait la roulette. C'est aussi à cette époque que j'ai mieux connu Anna, je vous dis cela parce que je sens que vous aimeriez que je parle d'elle. C'est tellement loin, j'ai presque oublié, maintenant. Je crois que c'est cette année-là qu'est arrivé le comédien raté, Titus. Le boxeur aux mains liées qui m'a écorché la figure hier, c'est lui. Cet ivrogne a semé la zizanie chez les habitués du pub. Oui, Anna devait avoir dans les quinze, seize ans, il m'arrivait alors de danser avec elle. Ça manquait sérieusement de garçons, déjà. Avec mes vingt-sept ans, j'étais encore dansable. Moi, ce n'était pas trop mon genre d'aller draguer les jeunes filles, mais j'aimais bien sa manière, quand elle posait sa main comme ça, sur l'épaule. Titus a mis une telle pagaille. Il voulait l'épouser. Il voulait lui confier un grand rôle. Genre Bérénice, je n'y connais rien mais à l'entendre, Anna aurait été fameuse dans ce rôle. Rien n'allait plus, cette année-là. Sans parler de Lucien, qui commençait à dérailler. Avec sa peur des oiseaux. Quelque chose devait casser. Mais elle raconte tout ça dans son journal, non? Vous savez si elle parle de moi?



















VIII.  Livre de bord d'Awen Bell, 1988





Janvier plante le décor où paraîtront de nouveaux personnages. Il est temps pour moi de passer à l'acte 4 de la tragédie.

Sur cette île, il n’est pas d’habitants plus charmants que les carriers qui la creusent. N’étant la fille de personne, je n’ai pas la crainte de pouvoir deviner dans l’un d’entre eux un possible père.

Cette année, j'aurai seize ans. Quelque chose doit arriver. Je ne puis continuer de vivre entre Odette et Lucien, qui perd la raison. Je deviendrai folle, moi aussi, à rêvasser sur les vieux journaux d'Awen Bell, ou dans les livres interdits de l'orphelinat. Du reste, j'aurai terminé ma scolarité l'an prochain. Après quoi, j'irai sur le continent. Je prendrai des cours de théâtre, de cirque, de n'importe quoi pour échapper à Holly.


Le soir, Odette brode des oiseaux sur ses tambours. Quelqu’un pourrait lui lire des livres, faire voleter des mots autour d’elle, ou brasser les piquantes nouvelles du continent, tirées d’un journal ancien. Mais tout ce qui vient du continent lui semble démodé, elle ne désire que le son neuf de ma voix, elle veut ma jeunesse claire, dit-elle, pas les bruits de ventre d’un monde usé. Elle préfère ma conversation, pendant que les carriers se détendent en jouant aux fléchettes et boivent des pintes d’une bière qui sent le coaltar, le vieux Wurlitzer acceptant peut-être de faire entendre les musiques en retard d’une guerre ou deux sur le casino.

Un portrait de la reine d’Italie est accroché au-dessus du juke box.

Je pense encore à ma mère, à son rêve d'île et de tulipes.


Je fais la plonge à l’auberge. Ovale flamand et cils baissés de liseuse.

Comme d’autres ont vu depuis les remparts et les tours d’une cité se lever ou pâlir trop tôt l’étoile de leur destin, j’ai connu toutes les douleurs à naître et grandir sur ce caillou dans l’océan qu’on appelle Holly.


"Tu pourras jouer à la petite orpheline, me disait-on pour me consoler de mon existence. Imagine que tu es née loin d’ici : Un traîneau t’emporta dans la neige et tu te réveillas sans nom sur une île sans presque de nom, quand tu aurais pu naître dans un palais des neiges. Mais le palais auquel tu rêves, dans ce traîneau qui t’emporte, est plus beau que tous les palais de la terre. C’est le palais des fées de l’océan. Jouer à ce jeu, tu le pourras plus facilement que les autres, parce qu’orpheline, tu l’es vraiment."


Je n’ai pas appris à écrire, j’ai appris à cacher des mots à l’abri du silence. Si je compte bien les années, c’est juste après la guerre là-bas qu’elle fut mise au monde, ma mère, Esther. Née d'une ancienne déportée. Là-bas, quelque part dans le fagot d’humanité silencieuse, dans l’un de ces réduits qui avaient été forcés à coups de crosses, elle fut ces yeux scrutant la lune derrière un vasistas, elle naquit de l’Amsterdam défoncée à coups de bottes, jetée dans les trains, elle fut la vie naissant d’un jeune ventre qui se nouait et pourtant engendrait, noué, la vie. Cela lui laisse encore assez de temps être ce paquet de vie enchiffonnée qu’on se jette sur un quai, une simple étincelle, une étoile qui traverse les aubes de plomb, les mousses gelées et les vagues grises pour atteindre Holly.

Je ne suis pas née, j’ai été sauvée de la mort.


J’ai appris à parler dans l’orphelinat d’Holly, comme les autres orphelines. On m’a dit que les petites nées sur Holly portaient leur nom sur une carte à jouer épinglée aux couches. Pour ne pas être perdues, ou confondues avec d’autres.

Anne Franck. Ma mère, Esther, avait ce livre, c'était le livre d’Esther. Quand je veux penser à elle je le regarde. Cela raconte la vie des nôtres pendant l'occupation allemande à Amsterdam. J’y devine une vie dans le monde mais aussi loin du monde, une lucarne brouillée sur les canaux, une adolescence qui s’use dans l’ombre, au contact d’adultes dont je ne supporterais pas le commerce plus d’une heure ou deux, quand elle doit subir leurs borborygmes des mois et des années durant, des mois et des années de guerre où la vie entière est un borborygme de guerre et de caserne ; je ne supporterais pas ce contact intime et prolongé de la crasse adulte, moi qui ne puis supporter le baiser crayeux d’une vieille dame, moi qui fuis les mains cartilagineuses des carriers, à l’auberge, qui me touchent le dos. Ce livre, j’y vois une fille amoureuse qui délire d’amour dans les sirènes hurlantes, le vieux chien qui agonise au grenier et le voisin qui crache du sang, et les coups frappés aux murs et la vigilance acérée des dénonciateurs. Et ceux-ci finiront par les avoir – comme  la supérieure de l’orphelinat finit par m’avoir. Elle me l’arrache des mains : «Comme le mal sait d’instinct trouver le mal, chère Anna! On ne saurait trouver meilleur appât pour une petite souris que cette licence enfantine. Sais-tu pourquoi ce livre est placé si haut ? C’est le rayon des ouvrages nuisibles à l’hygiène morale de nos pensionnaires. Apologie d’une vie dégénérée. Ici sur Holly tu n’as aucun besoin de ce genre d’exemple : nous menons toutes une vie saine, notre évangile est d’oxygène pur, nul besoin de ce torchon écrit dans un grenier poussiéreux. C’est, de plus, un faux, une supercherie. Mais, soupire-t-elle encore, j’observe que son auteur porte un nom comme le tien? Est-ce ta grand-mère ? Qui sait, il y en a tant eu, par le passé, et par malheur il en reste tant.»

Dès lors, ce livre d’une vie de nulle part devient le livre de ma vie, le livre de l’idéal de ma vie, des métamorphoses d’un corps merveilleux de chrysalide dans un soupente close, de hanches en manque de boulevards ensoleillés où se balancer, de vieilles baskets craquées retaillées en ballerines, de poitrine naissante qui gonfle les tricots, de délire d’amour, tant qu’il me faut le revivre, et je le revivrai et l’écrirai de nouveau.


Février. Je suis allée au bal. Bal, le mot est merveilleux mais la chose assez simple: nous tournoyons ensemble sous le regard des habitués du pub. C’est souvent Odette elle-même, en s’accompagnant d’un accordéon ou d’une guitare, qui chante les chansons à la mode. Je danse avec Vanka. Il me dit des mots à l'oreille: fancy, kiss, darling, lovely, ce genre de choses. Nous sommes tous anglais, ici, à force de côtoyer des riches. A force de parler comme eux, de vouloir être eux. On dit qu’il suffit, quand on est bien tournée, de savoir danser le menuet ou la gavotte locale pour être prise au casino en qualité provisoire de serveuse. Aucun homme riche ne fréquente d’ailleurs le bal d’Odette. Nous dansons en pauvres, aimons en pauvres.

Parfois, Vanka chante aussi. Les autres hommes ont parfois des mots contre lui. Ils moquent son côté fille. Moi j'aime son côté garçon.

Je danse avec lui et pas avec eux: rien ne les irrite plus que le spectacle de la petite Berg et du pâle Vanka enlacés sur Nights in white satin.

Voilà mon spectacle, voilà mon public. Je crois que je l'aime.


Alors que je torche sa vaisselle, j’entends Odette, très en verve: Anna, va donc voir si le vieux cinglé n'est pas mort devant ses estampes japonaises.

Il est vrai que Lucien descend rarement à terre. Parfois, il revêt ses habits du dimanche, empoigne un tire-bouchon noueux et débouche d'un coup sec une bouteille qu’il prétend venir de la presqu’ile de Pharos. Il me hèle du haut de sa lanterne: c'est moi qui régale!      

Odette ne monte jamais là-haut. Allez, vas-y, juste pour vérifier que la lanterne et Lucien tournent rond, dit-elle.

Je laisse la vaisselle en cours, enfile un pull et prend le chemin du phare. Un petit kilomètre, et les 204 marches de pierre dans la tour d'escalier aux murs qui suintent. Verres de cristal, où les éclats de la lanterne font jouer des nuances de rubis. Longs silences de cartographes, comme dans les vastes demeures d'Amsterdam.

Nous parlons peu: ça jase et ça claironne du côté des Grimpel Reefs. De là-haut on voit bien comme la houle prend appui sur l’épaule des récifs et s’élève dans les longs voiles d'embruns comme une pyramide d’acrobates ; un vrai temps de mer blanche, dit-il. Tu verras, la Grande Vague, c'est ça mais mille fois plus grand.

Un mur d’émeraude glacée fond sur nous en chassant devant lui des sternes folles, comme un large filet de vent qui raclerait la mer, avant de crocher sur la lanterne, sur la flamme qui vacille, et de secouer Awen Bell et tout son feuillage de lumière.

Il tremble. Non de froid mais de peur. A cause des sternes-pierres.


Mars. Titus s'intéresse encore à moi. Ce comédien vient, dit-il, se refaire une santé sur l'île. Se reposer un peu de tout ce cirque, Avignon, Berlin, Paris, Vienne, tout lasse, rien ne repose. Cette vie de saltimbanque, incapable d'une vie raisonnable, la horde des admiratrices. Et puis, lorsque la vie a usé votre talent, adorable enfant, que reste-t-il si la gloire ne vient pas vous consoler? Il ne vous reste que la fuite.

Il m’a avoué vouloir s’essayer à des sentiments véritables, qui ne devraient rien à sa science de la comédie. Vérifier qu'il est encore capable de s'émouvoir. De se sentir tout petit devant le mystère. Il a dit la mer, il a dit Dieu. Mais ça ne marchait pas. Il ne sait que faire semblant. Se convertir au vrai maintenant que sa fausseté est reconnue, cela n'est pas possible.

Je suis venu me mettre au vert, proclame-t-il encore, loin des actrices de la capitale. Je suis venu m'enivrer de l'air de Finis Terrae. Vous connaître, habitants de l’écume, et vous respirer, nobles filles de Holly, sans les oripeaux de la comédie, dit-il encore en m'approchant comme s’il me humait, comme si j’étais la tempête qu’il est venu chercher.

Il s’imagine en comédien banni par sa troupe, par le roi.  « Je suis, déclame-t-il, accoudé au bar, comme un marin condamné à être abandonné sur une île, ceinturé par les brisants. Pour un comédien, vivre loin des théâtres est une ascèse, je m'offre aux rapaces du désert liquide. Approchez, affreux albatros, dépecez votre proie ! Venez entendre le dernier mot du supplicié, l’ultime réplique du grand Titus! »


Il s'intéresse à moi.

La manière insistante dont cet histrion me couve des yeux ne doit rien à ce qu’il appelle sentiments nobles. Je lui dis qu’il n'a rien à espérer d'une pauvre chiffon comme moi et que je ne suis qu'Anna Berg.

Il me prédit un grand avenir, il me parle du continent, des grandes scènes de théâtre, de ma silhouette de jeune première, il me voit en Phèdre, en Bérénice, qu'il cite d'abondance - Je demeurai longtemps errant dans Césarée - un rôle que j’illuminerais de l’intérieur, ça me changerait du phare. Pour le décourager, je lui montre mes bizarres dessins d’enfant, mes collections de squelettes de chats et d’oiseaux, je lui raconte mes premières danses à douze ans en débardeur près de la baraque à frites d’Odette, j'affirme avoir racolé au casino. Rien, il ne croit rien de tout cela, il dit : dans quel film as-tu trouvé ça?

Je lui dis encore des choses pour lui faire peur. Mais il ne croit pas non plus à l’effroi du psychologue de Penzance qui, dépêché d'urgence pour comprendre mon cas, découvre mes tests, et ne trouve dans la littérature nul cas de dissociation comparable au mien. Aucun cas de désintégration mentale aussi abouti, hormis celle d’une jeune indienne d’Alaska qui se croyait une tribu à elle seule : oui, mon ami, lui dis-je, tous vos frôlements sont vains, vos mains caressantes sur mon anatomie ignorent ce qu’elle contient : Anna se prend pour une île, elle est folle à lier.


Accoté au pilier de la salle de bal, Titus fume nerveusement. Comme sur une scène de théâtre, le comédien avance une main nerveuse et déclame d’une voix sourde en palpant le vide, désignant un point imaginaire, sur la mer : "Oui, cet océan que tu crois infranchissable, Anna, n’est guère plus vaste qu’un lac, un simple lac qu’il suffit de franchir pour quitter cette île. Holly, ce caillou stérile où vit une troupe d'égarés reluquant des beautés de casino – Anna, devines-tu déjà la glycine en fleur aux façades, les bateaux à aubes, la promenade de Stresa, devines-tu là-bas cette province qu’on appelle le bonheur ? Tu m’accompagneras, je retrouverai la joie de dire, sur une scène. Ô merveille de tes yeux verts – Dieu, faites que jamais aucun trouble ne corrompe leur eau limpide. »


Avril. Le phare aveuglé par les trombes tressaille de toute sa hauteur. La houle éloigne ses proies d'arbres foudroyés. La sirène de brume appelle.

Odette allume la DCA pour aller ramasser le linge envolé, accroché sur la lande et dans les ajoncs. Au milieu d’un jardin, l’aubépine nue ne tremble pas.

Je monte sur la rambarde et fais trente fois le tour du vide. Lucien hagard hurle. Il crie de redescendre, malheureuse, tu pourrais attirer les oiseaux.

Je sais que la vie dans la coupole d'Awen Bell est la fausse vie, la vraie est en bas, là où se tient mon danseur, là où les hommes rêvent d’épaves à piller, de corps à prendre. Mais si je ne veille pas sur le veilleur, qui le fera ?  

On peut regarder neiger sur la mer jusqu’à tomber d’abrutissement.


Mai. Le petit cirque est revenu cette année sur la presqu’ile. Comme chaque année. Et je les ai vus refaire les mêmes gestes qui marquent le printemps: planter les piquets, coller les affiches en plaquant à grands coups de balai des faces de clowns sur les murs. Leurs visages blancs. Leurs lèvres largement fardées. Les petits fanions qui battent au vent. Tout dans ces affiches annonce la vie.


D’une heure à l’autre, le veilleur est d’une humeur différente sans que je puisse comprendre ce baromètre. Pensée sombre qu’il ne consent pas à me livrer. Allégresse qu’il met à feuilleter les albums, en essuyant ses larmes du revers de sa main. Et puis il s'enfonce à nouveau dans des humeurs noires, évoquant des cygnes à cris de boucs et les chèvres albinos à toison d'écume, menés par des Celtes laineux portant braies, fumant certain varech hypnotique et foudroyant les vols de migration de leurs javelots à pointes brûlées; tissés serré, les flocons lentement empoisonnent l'océan; Lucien alors parle des pétrels ossifrages qui vous rompent l'os crânien comme celui d'une otarie sur son rocher; pis encore, ces oiseaux qui visent les phares et les trouent à la manière d'une balle de fronde jetée contre une cuirasse de diamants; ce sont les sternes-pierres, les tueurs de phares.


Plainte sourde ? Non, plutôt une sorte de vagissement qui se mêle à la bise. Il ne chante que dehors, d’une voix qui suit les mouvements de l’écume, l’œil sur le chef d’orchestre : l’Océan. Il me semble parfois que la mer nous entoure comme l’absence d’une personne; un remuement impalpable d'existences éparses qui voudraient se rassembler dans un fantôme et remonter le cours de l'invisible pour frapper au carreau de la vie.


Plainte des sirènes, quand le ciel et la mer se confondent et que la tempête compose une carte mouvante qui ne connaît aucune limite, ni horizon. Alors j’entends dans la détresse des mugissantes balises comme le dernier appel d’un navire en partance. Comme toujours quand il a peur et qu'il scrute la nuit, pour voir si viennent les oiseaux annonciateurs de Vague, Lucien chante:

Sailor at port

Pray the lord

Sailor at sea

Look at me


Juin. Le prisme s’observe indirectement par le biais de miroirs. La mer, elle, n’a rien, ni yeux, ni bouche, ni front,  qu’on puisse regarder en face. La nuit est sans plus de visage qu'une roue. Elle tourne à la manière d'un soleil lugubre qui projetterait hors de lui quelques gouttes de lait hors d'une écuelle de terreur: les oiseaux, les brûleurs de lumière. C'est la saison des départs. Vite, sans attendre ni boucler de bagage, fuir Holly. Partir sur le continent, jouer la vraie comédie de la vie.

La porte de la galerie est bloquée par le vent. Le phare bouge la nuit, il la secoue. Je ne pourrai jamais quitter l’île, le sachant seul dans la coupole secouée par les tempêtes, à veiller sur ses mécanismes.

Descendre les marches et abandonner le phare, c’est comme abandonner un livre avant la fin. Je ne pourrai pas. Pourtant, d’autres histoires m’attendent en bas. Car ce que ne m’accordera jamais le comédien, à cause de mes yeux verts qu'il veut pour lui seul, c’est la seule chose que je désire maintenant : une scène. Et dire des mots sur cette estrade.

Le veilleur nomme cela orgueil, je l’appelle, moi, la faim.


Juillet. Ce matin, vive agitation. Depuis la lanterne, je les vois tous courir vers la grève, celle des échouages, jonchée d’objets. Je vois le comédien arracher ses vêtements et déclamer: «Ô mer, tu m’es plus chère que toutes les convoitises de l’amour ! Le vent joyeux, le vent vert qui nous rappelle mon pouvoir de trouer la brume de ma seule voix, et maintenant, cette provende, ce trésor, ce don du ciel!»

On aurait pu croire à l’arrivée des morganes sur la plage. Il n’en est rien. Ce n’est guère qu’un nouveau container échoué. Lorsqu’ils reviennent, ils sont ivres d’un alcool qui a pris le sel. Titus affirme avoir vu une apparition de femme qui marchait sur la mer, son ombre venant nous saisir alors que nous étions penchés, et ceux qui la virent frappés de terreur s’enfuirent à toutes jambes, on dit que c’est une morgane. Odette dit que ce ne peut pas être une morgane, que ce n’est pas la saison.


Devant la cohorte qui revient des grèves, cette petite colonne de loqueteux qui est toute sa clientèle, Odette gémit : ici rien ne mûrit que l’ortie et la ronce, l’on ne vendange que des ivrognes sur Holly.

Avec les conteneurs, leur revient la passion des naufrages, dit-elle. Aux premières caisses tombées des porte-containers, l’humeur noire du pillage leur échauffe la tête. Où qu’ils soient, ils s’imaginent dans une maison à piller. Au désert, ils voleraient du sable. A la nuit, ils voleraient l’obscurité. Au regard le plus clair ils voleraient le jour, ils se feraient peintres pour ça s’il le fallait. Aux orphelines, ils voleraient la solitude. C’est Lucien le plus sage. Il ne sait plus lire que les vagues.

Je lui monte son pain. Son visage est indéchiffrable, comme un grimoire chiffonné. Je scrute son visage pour déplier ce message qu’il renferme comme un poing fermé, le saisir entre mes mains, le défroisser et le lire. Mais c’est qu’il a trop lu la nuit, passé trop de nuits à sentir le froid mordre dans les mois noirs. Il a trop rêvé des liseuses flamandes, trop frémi pour des optiques fragiles dans leur bain de mercure, trop payé pour la surbrillance salvatrice par-dessus les flots. Les mots ont quitté son corps, les uns après les autres. Sa voix n’est pourtant pas éteinte et je l’entends encore chanter sur la coursive de la lanterne, quelques airs d’opéra, du Rossini pour les grands récifs blancs.


Août. Il a de nouveau parlé dans son sommeil: J’ai fait une magnifique quarantaine dans les jardins de Sémiramis, à Smyrne, et je voudrais avoir enfermé ses parfums pour les disperser dans la chambre d’Awen Bell, afin que leur lumière pleuve éternellement sur nous.


Descendue à terre, j’entends Odette me dire : comme tu as l’air épuisé. Il ne te fait pas faire le ménage, au moins? Il ne me demande rien, lui dis-je, et la chambre de veille est briquée comme une salle de bal.

Qu’importe, dit-elle, on doit bientôt venir le relever. Il ne tiendra plus longtemps au phare.

Je ne sais pourquoi mais cette parole me glace.


Décembre. Odette entend riposter aux jours sombres: elle prépare un bal et un festin. Oublie ce vieux fou là-haut, ton Vanka sera là, me dit Odette. C’est le moment de sortir ta belle robe orange. Mais ne la ruine pas avec la grande pluie, Anna, me la gâte pas, attends seulement le soir pour la passer. Ce sera la seule chose orange sur toute l’île ce soir.


Nous préparons ensemble le festin du soir, pour lequel tous les habitués ont tracé leur nom à la craie sur l’ardoise, près du Wurlitzer en panne. Au bal des éclopés nous serons dix, si Vanka vient. Les garçons des viviers, les maraîchers sans navets, les filles sans joie, le médecin radié, le militaire irradié, le ténor déclassé et le comédien défroqué, tous ceux qui avaient su faire quelque chose autrefois, énumère-t-elle. Nous voulons un festin digne de ces échecs sur pattes. Odette y attache autant d’importance que si elle allait marier sa fille, elle voudrait qu’Holly ait une vraie fête.


Nous avons épluché des légumes pendant une heure, les homards étaient prêts depuis le matin, dans le petit vivier, et Odette chantait, elle me faisait répéter mes chansons pour la soirée. Parfois je prenais le piano à bretelles et m’accompagnais sans trop chercher la difficulté, sur trois notes plaquées. Passe donc la robe orange, que je voie, dit-elle. La robe était trop grande, elle la tenait d’un marchand de passage, un forain qui aurait oublié de s’arrêter au bord du monde et, continuant sur sa trajectoire, aurait atterri sur Holly avec son parapluie empli de robes. Elle l’a rajustée sur moi en piquant quelques épingles, et s’est mise à la recoudre patiemment, puis à la repasser, il faisait presque beau.


Je suis montée au phare. Lucien avait abandonné ses livres de peinture et observait. Tu vois, il en arrive un autre, s’amusait-il, regarde ce container qui s’ouvre sur les récifs, voilà qui va occuper la petite cour d’Odette. De la coupole, je la voyais laver à grande eau le sol de l’auberge et sa petite pergola de béton brut, où elle avait installé quelques tables et des verres. De là-haut, elle n’était guère plus grande qu’une mouette, mais je la voyais qui s’essuyait le front, tournait la tête en direction de la grève, restant immobile, guettant peut-être quelque choc d’épave dans le ressac, avec peut-être un peu d’inquiétude, puis reprenait son travail. Je l’ai vue ranger le seau et le balai. Elle était maintenant dans sa chambre. Je l’ai vue lisser ma robe orange d’un rapide coup de fer, une nouvelle fois. Je l’ai vue attendre. Je j’ai vue regarder l’heure, sortir, regarder vers la grève. J'ai vu une mère en elle. Puis rentrer, attendre encore, vérifier l’heure, passer une robe noire. Hésiter, essayer une autre robe, rouge, repasser la noire, se rasseoir, regarder en direction de la grève à travers le mur. Je suis sûre qu’elle pleurait vraiment, cette fois.

J’ai descendu les marches en glissant presque sur leur surface humide, j’étais à la porte d’Odette. Je poussais devant moi le chagrin comme la vague pousse devant elle les hirondelles de mer, puis le silence de la taverne m’est tombé sur les épaules. Odette pleurait en silence, assise seule sur une chaise, devant un miroir, ma robe orange sur les genoux. Elle parlait au miroir. Elle lui disait : Dette, te voici la maman de tout le monde, sur Holly la berzillée, la pauvre île où échouent toutes les épaves. Te voici une mère négligée, personne pour faire honneur à ta fête ce soir. Ils ont préféré aller prendre la mort sur la grève, nous avions tout ici, tout pour la plus belle fête, mais ils ont préféré courir à la première rumeur de naufrage. Cajoler puis laisser tomber, c’est ainsi qu’ils nous aiment. Un peu comme ils aiment la mer, de loin, juste pour la voir danser.


Elle regardait à nouveau à travers le mur, le regard couvert d’une taie de chagrin, l’œil étincelant de larmes, dans la lumière du jour que renvoyait le miroir, et la haute silhouette blanche d’Awen Bell renvoyait sa propre lumière de chaux, presque aveuglante dans cette embellie soudaine, ce dernier rayon du couchant, couleur d'huître.

Odette continua : pas la peine de se donner ce mal, Odette, pas d’homme qui, pas d’homme qui veuille de toi, pas même ce failli comédien, alors. Elle se prit la gorge d’une main, en serrant, j’assistai silencieuse à son désir de mourir sans bruit, étouffée par les larmes et la blancheur aveugle du phare, seule à sa table de fête, sa table sans convives, prête à mourir avec ma robe orange sur les genoux, lorsque un écho lointain, ce qui sembla d’abord être l’appel d’une corne de brume, une plainte de naufrage, et qui n’était qu’un chant de marins en bordée, traversa le silence.

Mais Odette n’entendait pas, son oreille ne se prêtait qu’au spectacle qu’elle se donnait à elle-même, s'étranglant dans la glace au-dessus du Wurlitzer en panne. Je saisis cette main, arrêtant son geste.

Elle essuya ses larmes.

Tu crois qu’ils se droguent tous, dit-elle, et ce n’était même plus une question, de quoi se droguent-ils, est-ce les algues sèches, la criste, qu’est-ce qu’ils font, à la fin, pour nous laisser ainsi.

Le braillement se rapprochait, des coups secouaient la porte, nous nous regardâmes comme des vieilles murmurantes qu’on surprend dans leurs oraisons. Les convives d’Odette étaient à la porte.

J’ai à cet instant d’avant leur irruption, dit le phare (car Awen Bell parle la nuit dans son sommeil) la vision d’un hurlement, je vois le hurlement et plusieurs noms s’écrasent sur ma lanterne comme les oiseaux fous, des noms sanglants, les noms des petites mortes de la colonie hollandaise, celles dont les larmes remontent à travers les murs, remontent vers moi au long des rayons de lumière, comme Odette voit à travers le mur ses invités se vautrer dans l’abjection des épaves.


Odette me regarde. Des coups ébranlent la porte, elle chuchote : Anna, accepteras-tu de tuer quelqu'un quand je te le demanderai ? Oui, Odette, je dis oui Odette afin de la laisser envisager de ne pas mourir sur le champ; tu n’auras qu’à serrer fort et assez longtemps. Ce quelqu'un à tuer, sera moi; si tu promets c’est bien. Si tu veux bien me tuer je vais aller mieux, laisse-les entrer maintenant.

Ils sont là, les voici, voici le troupeau des convives, Titus le comédien en tête, le vociférant Titus, puis toute sa piétaille furieuse, coiffée de perruques bleues. Où sont les rats, les rats du navire ne vous suivent-ils pas, demandai-je à Titus, les rats ne sont-ils pas dignes de votre fête ? Il me saisissait par le bras, animé par un fond d’orgueil, et me laissait le conduire vers la paillasse, là où les homards vifs attendaient.

Sans me lâcher, Titus saisit le hachoir, en éprouva le tranchant sur son bras nu, y traçant un fin sillon sanglant, et les fendit un à un, ainsi qu’on ouvre des cosses. Un de ses compagnons venait de relancer le juke-box à coups de pieds, ainsi qu’on dégourdit un treuil grippé. Et le Wurlitzer ne chantait pas d’autre chanson que celle-là: vous n’êtes rien pour eux, rien, Odette, Anna, femmes d’Holly, vous n’êtes rien. Je crois aussi qu’un chien les accompagnait, j’ai vu dans son regard triste de la pitié pour eux. Je n’ai plus d’autre souvenir.

Avisant leurs déguisements, je demandai toutefois au moins hagard d’entre eux: Dis-moi, aimable Quasimodo, joyeux porteur de nouvelles, aimable messager difforme de la confrérie des zombies, que croyez-vous fêter dans cet accoutrement ?

Il fit effort et se souvint, soudain blême, que Titus épousait. Qui donc ? Eh, cabosseuse de crapauds, me lança-t-il, je crois bien que c’est toi qu'on marie à Titus, adorable Anna!


Vous voyez, Lucien, comme je m’éloigne de mon rôle de secrétaire. Je devais être vos yeux, vous me demandiez d’être la mémoire d’Awen Bell, et de trôner auprès de vous comme le groom d'un ascenseur à lumière, me voici devant vous, détruite, se lacérant la poitrine comme dans une tragédie. Merci, cher gardien, de m’avoir confié le journal de bord du phare, je sais que vous ne pouvez plus écrire, j’hérite de cette malédiction: d’être la mémoire d’un gouffre. Je suis la secrétaire d’une œuvre de sang et d’encre, la copiste du texte qui écume à quarante-sept mètres sous ce parquet ciré, sous cette chambre de veille briquée comme une salle de bal, là où vous vous abîmez la vue sur des reproductions. J’écris l’inlassable roman de l’océan. C’est dans son encre que je trempe la plume.

Du visage fermé des flots aux jeunes femmes tristes de Vermeer, vos yeux cherchent le secret. Vous sondez les nuées que percent les éclats réguliers d’Awen Bell comme la torche d’une locomotive creuse son tunnel dans la nuit. J’épierai vos somnolences. J’espionnerai vos balbutiements et j’entendrai, écoutez-moi Lucien, j’entendrai le nom de la femme, le nom de celle qui vous a jeté ici, qui vous a chassé de son secret et ne vous a laissé d’autre choix que de vous enfermer dans un phare. Demain, vous me reprocherez d’avoir sali votre journal de bord, alors que la relève approche, que vous mettez un point d’honneur à laisser un phare en parfait état de marche, un journal de bord méticuleusement tenu – au lieu de cela, quoi - un journal de jeune fille, le journal de la souillon, c’est de moi que je parle, c’est moi la souillon, la moins que rien de l’île d’Holly, mais je suis Anna Berg et vous ne pouvez rien contre.



























IX. Intermezzo: Ce que craint Vanka




Je n'avais jamais vu Vanka en colère, il m'a fallu attendre ce samedi soir, à Bell Rock Inn, pour le voir sortir de ses gonds. Ainsi, reprit-il, les seize ans d'Anna Berg se résumeraient à quelques histoires d'ivrognes, à l'arrivée d'un vieux comédien sur le retour, banni des théâtres parce qu'il joue faux? C'est donc tout ce que l'on retiendrait de ses seize ans: Une tutrice qui veut mourir et une parodie de mariage? C'est ça que vous vouliez me vendre, monsieur le reporter?

Je fis un signe à Odette, mais elle était débordée. La clientèle du samedi soir emplissait le lounge et nous pouvions à peine nous entendre. "Ras le bol de vos histoires d'ivrognes, dit Vanka. Tout le monde a entendu parler de cette nuit de débauche, où Titus a battu la lande de Holly en compagnie d'une demi-douzaine de poivrots, à la recherche de..."

Mais les mots ne passaient pas ses lèvres. Il retint une sorte de sanglot, entre colère et regret.

"A la recherche de... d'Anna?

- Oui, dit Vanka, quand elle a compris que Titus entendait l'épouser devant l'autel de Syllan, elle s'est enfuie. Je crois que nous pouvons nous passer de cette histoire sordide, gardez ça pour vous, ne publiez jamais ce qui s'est passé cette nuit-là. Je vous l'interdis.

- Je n'ai jamais eu cette intention.

- Alors taisez-vous, Lewis Boyce, laissez-moi entrer en moi-même et soigner mes hématomes, car demain soir j'affronterai cette pyramide de vanité qu'est Titus. On dit qu'il prétend affronter quatre hommes valides et disposant de leurs deux mains, quand lui-même serait à nouveau comme un lion lâché dans l'arène des martyrs, bien que privé de ses poings qu'il aura encore liés dans le dos. Il est vrai que cet homme est d'une force peu commune, et après qu'il m'a traité de lâche, il veut encore m'affronter. Cette escalade de violence ne masque qu'une seule chose: Titus est venu pour régner sur Finis Terrae et pour m'humilier. Les quelques épaves qu'il étale d'une épaule négligente ne peuvent être comptées dans ses faits de gloire: c'est moi que Titus vient défier, monsieur Lewis Boyce."


J'observai les clients du lounge. Dans un angle, comme un proconsul à la flamme des bûchers, Titus plastronnait.

"Si jamais je dois publier quelque chose, répondis-je à Vanka, ce sera seulement l'histoire du gardien de phare. Il me semble que je vais toucher au terme des journaux d'Anna Berg, puisque j'arrive à l'année 1989. Au-delà, il n'y a plus rien.

- En effet. Ensuite, Anna a disparu. Mais avant tout ça, avant de connaître l'histoire de Lucien, il y a eu l'extinction du phare, qui a tout précipité. Car vous le verrez sans doute, c'est certainement marqué dans ces journaux de bord. J'espère tout de même qu'elle n'a pas raconté que... mais Lucien... Lucien, lui, ne put voir ce qu'il attendait. Il n'a pas vécu assez vieux pour envoyer son message à celui qui se tient derrière tout ça."

Que ne devais-je pas lire? Quel secret craignait-il de voir dévoilé? Vanka était-il jamais sorti de sa posture d'éternel spectateur, avait-il été autre chose qu'une admiration muette, tendue vers la glorieuse irradiation d'Awen Bell et celle qui, à la manière d'une planète nouvelle, s'était approchée de Finis Terrae? N'avait-il été qu'un point dans la foule, l'un de ces visages levés vers l'apparition qui inondait et absorbait toute la lumière, Anna Berg?






X.  Livre de bord d'Awen Bell: 1989




Janvier. C'est arrivé à la fin du mois de décembre dernier. Je ne puis l'écrire que maintenant tant cela m'a bouleversée. L'acte 5 de la tragédie. Mort du héros. Assez reculé : chaque mot inutile rétrécit l’espace qui me reste, dans le grand livre d’Awen Bell, pour y consigner la fin, en tremblant comme s’il fallait l’ajouter au cycle des héros de l'antique Finis Terrae. Non, je n’ai que quelques mots à ajouter, une simple coda, un dernier salut que je dirai dans la langue d’Holly.

Je parlerai de la terrible extinction d'Awen Bell, qui fut comme la mort d'un monstre des grands fonds et précipita notre sort à tous.


Ce soir de décembre que Titus prétendait m'épouser, Awen Bell s’est éteint. On crut entendre la lumière crier de douleur. Un dernier éclat et s'abattit une panne d’encre sur les pierres de la lande: c’était comme une gigantesque casse de pellicule dans un cinéma.

Ainsi les phares s'opposent-ils aux mariages forcés. Un noir tomba; j'ôtai de moi les voiles dont Titus m'avait ornée pour courir à Awen Bell, pressentant le pire.

Je connaissais chacune des 204 marches de l’étroite vis de pierre qui monte jusqu’à la chambre de quart, là où je savais vous trouver. Mais cette vis n’était plus éclairée par ses meurtrières, qui étaient en cette nuit de Noël comme des lucarnes sur le vide ou des yeux d’aveugles : violemment ce phare n’était animé que des rafales de neige. Lucien était la vigie de cette partie de l’océan, horloger des interminables pluies, et interrogeait dans le cercle de sa lampe le mystère que le phare ne pouvait éclairer. Vous étiez à cette table, Lucien, et pour dire ce que je vis, le cri que je contiens ne dure pas plus d’une syllabe, celle de votre mort.

Vous étiez accroupi devant le grand album des portraits, les journaux de bord se trouvaient à leur place. Vous seul aviez déserté la vôtre, la vie. Et la lumière avait déjà pris le deuil en se voilant. Vous étiez mort, captain Lucien. Il fallut réparer le feu et, s’il était un instant tout désigné pour tirer parti de mes seize années de compagnonnage enfantin avec Awen Bell, cet instant était venu : j’empruntai l’escalier de fer qui mène au dôme de bronze, où la lanterne mourait. Par une vitre brisée, la tempête de neige se ruait, s’amassant entre les miroirs : de là cette extinction. Un oiseau, une sterne-pierre peut-être, s'y était précipité. Il fallait vite rallumer la torche, grâce au mécanisme de sauvegarde. Où le levier de secours se trouve-t-il ? Sous ma main. Un quart de tour, les brûleurs rugissent, la torche éclaire à nouveau. La mer reprend ses esprits.

Mais Lucien ne veillait plus. Entre ses mains, la circulaire fixant son départ et le nom de son remplaçant, qui aurait pour tâche d’automatiser le phare. Un papier du directorat général des phares et balises, qui avait fini par le tuer.


Cher Lucien, je sais que votre mémoire fut un pinceau, une longue dague d’électrons bleus, et qu’elle désirait projeter sur les nuées rougeâtres de l’horizon un visage ovale, un ovale flamand, le visage aimé dont vous ne me dites rien.

Voilà ce que vous aviez projeté de faire.

Il me revient désormais de narrer votre histoire, tout ce que vous avez caché et enfoui dans la contemplation des jeunes filles de Vermeer. Dans cette enquête parmi les boucles de cheveux, les lèvres mi-ouvertes par la surprise d’une nouvelle livrée par un pli, j'ai découvert le secret.

J’aurais tant aimé vous voir accomplir les mêmes gestes que ces jeunes épousées des Flandres, disposant de grands rideaux blancs pour voiler la mer étincelante, réinventant peut-être une autre maison, non pas cette maison sur la mer, cette maison trop haute, au port solennel de mariée, cette formidable femme battue de quarante-sept mètres de haut, mais la petite maison basse où, dans votre cœur, demeure la damoiselle élue. J’aurais voulu vous voir refaisant à sa place les gestes de cette aimée, dont l’absence, peut-être, est la clef de votre enfermement à Awen Bell. De votre claustration, depuis – depuis combien de temps, capitaine?


Mais cette maison trop blanche, celle de votre cœur, vous y viviez les plus clairs matins de votre vie. Dans votre existence exténuée de gardien, votre cœur ne bat que pour cette future mère qui frissonne en relisant une lettre : la femme du tableau flamand. La femme de la vie réelle, qui ne pose devant aucun peintre, vous devrez la chercher dans le monde qui vous entoure : c’est toutes les îliennes, c’est Odette, c’est moi, Anna. Vous vivez Vermeer, vous dormez Vermeer. Et nul voile de tissu blanc pour diffuser une lumière de sable blond sur mes cheveux, seulement la lumière mauve d’un sentier à chèvres qui, dans l’éclat intermittent du phare, se prolonge par la chaussée d’Awen, cette petite ligne rocheuse en points de suspension qui va jusque Awen Bell et m’éloigne de vous.


Il existe bien un autre monde que celui du phare et de la maison blanche aux voiles d’organdi blanc, il existe un monde de sentiers sinueux, dont les ajoncs vous griffent les jambes, accrochent le sari rose vif et mauve dont on m’a affublée, et ce monde hérissé d'épines est le vôtre aussi, Lucien, même si vous ne le contemplez jamais que de très haut. C’est le mien, et j’y cours maintenant, rajustant cette somptueuse étoffe sans doute arrachée aux parures de fête, à quelque statue votive ou roi mage, la serrant d’une main indonésienne contre mon cœur de petit lièvre blanc. Mais oublions cette mascarade organisée par Titus, que dis-je, cette chasse à la princesse juive. Je vous dirai seulement, cher veilleur qui êtes désormais de l'autre côté de la lumière, que j'échappai à cette parodie de mariage organisée par Titus. L'hymen à Holly n'admet qu'une hollyenne. Ce qui m'arriva ne mérite pas d'être raconté, car Vanka y a perdu son honneur en voulant me prendre. Je le dirai plus loin, si je peux; mais parlons d'abord de cette défection dont Lucien était la victime et que je découvris alors, dans la lettre de mission qu'il avait sous les yeux au moment de sa mort. Quelques lettres racontaient une autre histoire.


Et me voici interdite, au bord de vos propres mots contenus dans ces lettres, penchée sur eux dans l’ombre de la chambre haute d’Awen Bell.

Lucien, vous avez vécu là-dedans pendant des années, seul aux avant-postes du monde, édifiant en vous une tour de lumière, mesurant le cylindre candide dans vos pas mesurés. Vous la possédiez et vous alliez là-haut sur la coursive voir l’aube gagner : tout cela aurait pu être, durer et vous durer une vie – une vie passée à la lucarne à lire, derrière l’épaule de la jeune fille au turban de Vermeer, l’heureuse nouvelle parvenue des comptoirs de l’Inde. J'étais peut-être cette heureuse nouvelle: la réconciliation possible avec la Hollande, celle qui vous fait si mal.

Me voici à genoux, sur le parquet ciré de la chambre des cartes. J'ai entre les mains cette lettre de mission du directorat des phares. Une copie, à vous adressée, après que son destinataire n'eut pas donné de suite. Nous sommes au regret de vous annoncer que le gardien désigné pour votre remplacement, monsieur Keiran Dancer, ne s'est pas présenté à sa convocation, et vous comptons toujours comme le gardien-chef titulaire d'Awen Bell, responsable de la clarté des feux tournants de Finis Terrae...

Elle datait déjà de deux ans, cette note de service. Deux ans, Lucien, pendant lesquels vous avez redouté d'être relevé, de manquer le rendez-vous avec le destin - cette vague monstrueuse à laquelle vous alliez adresser votre réponse dérisoire.


La chambre des cartes n’avait jamais été aussi claire qu’en cette nuit du retour de la lumière, et rien ne semblait être arrivé. Lucien, monsieur le gardien-chef, vous avez expiré en lisant ce pli: la lettre de mission de Vanka.

Et sa peur. Et l’effroi soudain qu’il eut du phare.

Vanka avait renoncé à la relève. Planqué sous son vrai nom (Keiran Dancer, un nom de rugbyman) Vanka avait fait le mort. Sur l'air de Don Giovanni: Fuggi el traditor... On pouvait toujours le chercher, Dancer. Il regardait les autres valser, appuyé à son poteau. Dancer alias Vanka avait fumé ses cigarettes, m’avait regardée. Et remballé son engagement professionnel aux phares et balises. Réflexion faite, Vanka décida que non, finalement non.


 Lucien, vous saviez franchir les nuits seul et réapparaître vivant, après avoir empoigné Awen Bell comme un glaive pour affronter le crassier noir qui s’accumule sous l’horizon, au Ponant. Vous saviez ne pas pouvoir compter sur des secours. Il n'y eut que moi, votre page, votre porte-feu. L'observatrice de vos derniers jours.


J’ai retrouvé vos premiers journaux, vos journaux de veille : 24 novembre, allumage du phare avancé à 16 heures, un coup de vent s’annonçant. 25 novembre : chalutier en difficulté dans le sound Awen, trompé par la brume et remorqué par la Morgane… 26 novembre, vitre fendue par un choc... Peur des oiseaux. La radio crachote, j’entends répéter des indicatifs, on nous appelle, Lucien. Allez-vous rester ainsi accroupi, comme un moine inspire d’une narine toute la souffrance du monde ? J’en appelle aux nuées, qu’elles effacent tout. J’en appelle à la demoiselle au turban bleu.

J’arrache la demoiselle des mains de Lucien, des mains glaciales de Lucien.


Le secret de sa vie est là, c’est un petit paquet de lettres nouées ensemble, à la page de La jeune fille à la perle. Ça ne raconte pas, c’est juste une lettre adressée à une femme. Dans la lettre, son petit secret d’homme. Ce jeune homme que vous étiez jadis, Lucien, y raconte comme il a été amoureux de sa cousine de douze ans. Oui, j'aimai avant vous une autre que vous, qui vous ressemblait. Comment Lucien, fils de l’homme le plus banal, du plus grisâtre des auteurs de lettres anonymes, comment lui, fils d’un donneur de Juifs, décida d'aimer Ronit, sa cousine de douze ans. L’aimer et lui voler des baisers. Lui, fils de collabo, est resté seul avec son amour enfantin. Son amour encore accru pour elle avec sa mort.

Et plus tard encore, il l’aime encore.


Il ne sait pas que c'est son propre père qui a donné la famille à la milice. Dénoncé Ronit et ses parents comme Juifs, plus férocement encore à cause du sentiment que lui vouait son fils. Lucien devinera peu à peu. Les mots train, Pologne, déportation entreront en lui comme des échardes. Il ne les sortira de lui et de ses plaies une par une, sous la forme de rayons lumineux. Chaque irradiation d'Awen Bell rachètera la faute du père. Il mettra de la lumière où son père mit de la nuit.


Et quelques années plus tard, il a dix-huit ans, dans les bureaux - car le fils du dénonciateur doit bien, un jour, pousser la porte d’un bureau, gagner sa vie - il la retrouve, cette cousine, sous les traits d’une autre. Une femme ressemblant à Ronit déportée, habillée en dactylographe de l'après-guerre.

Cette fille seconde s’amuse de voir le fils de délateur trembler de frousse devant elle. De le voir claquer des dents pour quémander un boulot aux Charbons, vins & spiritueux. À l'époque, la ville faisait peur au peuple des champs, et Lucien était un gars des bourgs, larges mains à faux et velours côtelé le dimanche. Oui, il l’a aimée, cette nouvelle femme qui est encore une fille, aimée comme sa cousine de douze ans. Il l’aime pour racheter la cousine déportée. Elle prouve l’absolu de ce premier amour. Il décroche un poste de vidangeur des camions à fuel Saviem. A la secrétaire des charbons, il adresse par lettre une déclaration d’amour un peu gauche, où il se fait délateur de lui-même; tout près de vous madame un homme vous aime. A ses amies du bureau, cette femme sotte lit la lettre tout haut. Elle lui dit d’aller jouer aux billes et de retrouver sa cousine où elle est. Par goût de la plaisanterie, faire rire les collègues, elle l’embrasse sur la bouche. Un baiser qui tue.


L’homme humilié quitte tout. Epave, il rampe loin d’une vie ridiculisée. Tombe dans le ruisseau. Père, cousine, dactylo, c’est trop de hontes pour ce rêveur. Il fouille dans les poubelles. Il y trouve de quoi manger. Et de quoi lire. Dans un magazine, il observe la photographie d’un phare. L’article dit : le plus beau phare gelé du monde.

C’est une époque glorieuse du monde où il est possible de s’imaginer n’importe quelle vie en feuilletant Paris Match, même celle-là : gardien de phare gelé au bout du monde, mais pas toujours gelé, juste pour la photo du calendrier. Il se dit que c’est bien, pour quelqu’un comme lui, un garçon qui aimait enlacer sa cousine, de vivre dans un phare gelé. On y sera comme une chenille dans la robe fourreau d’une vedette hollywoodienne, un cocon de fille directement filé depuis la voie lactée et tissé à même sa peau laiteuse. Il calmera l'excès de feu par l'excès de glace. A la belle saison, le phare se sépare de sa mue, comme un saumon en croûte de sel. Le phare de calendrier perd sa cosse froide et libère son homme. Comme le phare, il se prend à aimer vivre. On le voit déjà marchant pieds nus sur la plage, rejoignant l’une de ces bimbos country de pub à camionneurs, sur les rives des Grands lacs. Une Zelda chicano ou une Ava en chasse, sur la piste de danse d’une cantina, où les hommes le salueront d’un « Caballero ! »

Il sera le Caballero du phare gelé.

Il sera le veilleur du phare. En feuilletant le Paris Match de la poubelle, il s'est vu quelque part sur la Terre de feu. Il s'est vu caballero de Patagonie. Et comme on devient ce qu'on rêve, Lucien devient ça, cabarello du phare gelé de la terre de feu.


Ça s’appelle Lighthouse Doll. C’est gelé pour la carte postale, le reste du temps ça éclaire et ça s’ennuie.


Il apprend : l’ennui du phare, dans son building de glace. Rêver, rêver aux Ava et aux Dolly, jusqu’au jour où Vermeer lui tombe sous la main. Il se dit qu’un Caballero mérite mieux que l’almanach des blagues patagonnes. Mieux que le calendrier des tronçonneuses Husqvarna. Il s’abonne à la revue des Grands peintres. Un mensuel par correspondance. Il découvre les Flandres. Il découvre les douces parturientes de Johannes Van der Meer, dit Vermeer ou Vermeer de Delft, baptisé à Delft le 31 octobre 1632, et inhumé dans cette même ville le 15 décembre 1675. Enfin, c’est ainsi qu’il la voit, la peinture flamande. Comme une sorte de portrait des juives données par son père. Il voit. Il voit comme un papillon voit la lanterne.


La fille qu’il aimait comme sa cousine entend à nouveau parler de lui. Une photo de lui, sur le perron de son phare gelé, fait le tour du monde. Cette époque-là adorait les gardiens de phares, moines lumineux, vagabonds azuréens, pâtres des déferlantes. Elle voit sa photo dans Paris Match, glorieux sur le perron d'un cylindre de givre, étincelant comme le prince des neiges: elle lui écrit. Elle ne lui dit plus d’aller jouer aux billes. Elle lui parle d’une partie d'escarpolette qu’ils pourraient se donner, s’il voulait. Elle joint sa photo.

Cette fille au bel embonpoint s’est métamorphosée en une dame de fêtes galantes, un Rubens des charbons, vins & spiritueux. Elle a maintenant l’œil voluptueux, une intensité celte dans le regard. L’iris retrouve dans cette photo une naïveté perdue dans la liquidation de sa beauté par la dactylographie. Le phare gelé réveille la jolie fille. Elle lui dit qu’elle l’aime en veilleur de Patagonie, elle lui dit comme il lui manque. Elle lâche le burlingue et le rejoint là-bas, Patagonie et Flandres fusionnent en un seul tableau, le rêve lève comme une pâte. La dactylo rembellit. Ils se mettent ensemble à envisager une situation. Ils font valser l'escarpolette.

Puis elle parle d’un autre bout du monde, au pays, une Patagonie à portée d’autocar. Un chez soi plus près de sa mère, de sa tombe, de son chat. Un bout du monde plus pratique pour la lessive, juste après le premier coude du chemin. Ce serait leurs antipodes à eux, dans leur presqu’île natale de Lysangée, ce far-west de poche, avec ses danses en carré et ses danses en rond. Même pas besoin d’en apprendre de nouvelles. Une Patagonie à deux villages de là, où l’on crève d’ennui, une atrocité d'étables, de passe-pieds, de quadrilles et de chapeaux à rubans, et fière avec ça. Tu veux être heureux ? Sois heureux. C’est une plaisanterie de son père, disant qu'on est bien n'importe où, pas besoin de la Patagonie quand on a tout ça chez soi. C'est aussi une idée de sa femme, et il accepte cet amoindrissement de rêve: Lucien finit par y croire, qu'on est bien n'importe où quand on s'aime.

Même là, sur un caillou dans la mer, tu peux décider d’être heureux, et l’être. Ils se voient juste posés là, à égalité de rêves. Une auberge pour elle, la fille un peu moins belle des vins, charbons & spiritueux: Bell Rock Inn. Un phare à terre pour lui: Awen Bell. La mort, quoi. Et il dit oui.


Ils trouvent Finis Terrae et sa maîtresse île Holly. Au bout de la chaussée d’Awen, cette manière de pas japonais qui s’avance dans la tempête perpétuelle et se termine par un chandelier de pierre.

Un phare îlien, un purgatoire sans porcs, sans polkas et sans drapeaux, une réserve de perdants. Un océan à soi. Après tout, Lucien est déjà un héros, on l'a vu dans Paris Match, il a fait Lighthouse Doll. Il est sauvé. Il peut laisser couler le reste de sa vie, en puisant dans son capital de gloire. Ronger son os de fierté. Il n'y a d'heureux sur terre, dit-il en répétant l'almanach, que les gens qui sont à leur place. Elle, elle devient la bonne aubergiste. Celle qui prépare des festins pour les carriers de Holly.

Elle, c'est Odette Merveilleux.

Voilà le couple régnant de la Principauté des Pluies.

Elle devient l’Odette définitive, la gardienne des moutons noirs sur l'océan. Un pur courage d’Odette. Et belle, ce doit être le phare qui lui fait cet effet, sa lumière lui va au teint.

Lucien et Odette, tous les deux posés maintenant. Ils sont rangés, finis. Terre de feu et Amsterdam sont morts. Awen Bell est leur pyramide d'Égypte et ils en sont les momies, avec jardinet attenant, poireaux et patates. Il faudrait refaire les poubelles pour retrouver les terres australes et leur demoiselle de glace, sur leurs grands boulevards qui déferlent. Il ne redescendra plus, Lucien. Odette s'éloigne, se laisse regarder par d'autres. Lucien lui en colle une, un soir qu'il a trop bu. Une, c'est une de trop, dit Odette. Reste donc dans ton phare.

Il restera là-haut avec ses filles au turban bleu. Avec le crime de son père et ses ruminations.

 Il disait ce mot : présage. Je connais le mot mais je lirai mieux le sens de présage quand je l’aurai lu dans son petit dictionnaire : Signe naturel par lequel on devine l’avenir. La foudre tombant à gauche était considérée par les Romains comme un mauvais présage.

Son présage à lui, qu’il décrit dans son journal de bord, est un oiseau. Un oiseau qui suivait le faisceau tournant de la lanterne, en volant autour d’elle. Jusqu’à s’aveugler. Au matin, à l’heure de monter sur la plateforme, il trouve l’oiseau mort. Cet oiseau, il n’a jamais trouvé son nom. L’oiseau n’existe pas. Il est l’oiseau.


Voici mes riches pâturages, avait-il dit en désignant la mer à travers les vitres de la lanterne : vois ce royaume sans frontières et sans Etats, il est à toi, Odette. Que ce phare soit notre chapelle de fiançailles et que les vagues témoignent de notre union devant dieu.

Lucien avait le lyrisme des timides. Il phrasait pour ne pas trembler, cela rallumait l’ironie de l’ancienne dactylo. Lucien croyait pouvoir vivre sur son capital de gloire, quand il n'était qu’un planqué des phares de pleine terre. De timide il avait viré pleutre.


Avant d'éclater, un front nuageux se développe comme une enclume aérienne. Ainsi que les plus beaux vers, ce nuage devient creux à trop brasser de vent: c'est alors qu'il pleut, bêtement, comme dans une poésie.

Le bonheur de Lucien transporte son chagrin: jamais aucun phare ne rachètera la faute d’être fils de son père. Il y a quelque chose qu’on a oublié de lui dire sur la façon d’être heureux, et qu’il ne saura jamais.

Il vit sans mode d’emploi. Lucien n’entend pas siffler dans le noroît la piaule des grands perdants. Plus l’angoisse ouvre ses ailes noires sur Awen Bell, plus il cherche son refuge dans les turbans et les perles.


Et nous voici réunis dans la chambre bleue du phare. Comme si l'histoire s'était enfin accomplie: Anna, petite-fille de déportés. Lucien, fils de collaborateur.

Une petite-fille de donnés. Un fils de donneur.


Janvier. Quatre années se sont écoulées depuis que j'ai tracé mes premières lignes dans les journaux de bord. C'est ma cinquième année de gardienne de phare, j'ai 17 ans et je partirai cette année, quoi qu'il arrive. On ne peut laisser un homme garder la mer seul. La mer est impossible pour un seul homme.







XI. Intermezzo: le combat



Tel était donc le secret de Lucien et d'Odette. Et celui de Vanka, qui avait trahi son engagement.

C'était notre dernière soirée au pub. Les habitués venaient attirés par l'odeur du sang, l'excitation bestiale des combats en forme d'exécution saturait le lounge.

J'avais accompli un voyage à travers plusieurs vies en lisant les cinq années du journal de bord d'Anna Berg. Cinq actes d'une tragédie. Deux personnages restés invisibles: la mer et Dieu. On eût dit qu'ils assistaient à la représentation depuis les coulisses. Sans prononcer un mot.

Dimanche soir, fin du dernier acte.

Vanka. Oui, je retrouvais Vanka, témoin indirect et discret de mes lectures fiévreuses. Titus défiait chaque soir davantage de rivaux, dont il disposait en quelques coups de tête. Vanka avait été sa victime la plus consentante, qui revint une troisième fois, le visage tuméfié, pour avoir enfin raison de celui qui lui avait volé Anna. Ils s'affrontèrent pleins des souvenirs de la jeune barmaid, c'étaient deux douleurs affrontées. Vanka s'était plié à la règle de se fondre dans un pack de trois challengers, face à Titus, mains liées dans le dos. Ils n'avaient bu que très modérément, guère plus de trois pintes par homme, et n'attendaient aucune gloire d'affronter Titus, qui en cet instant était un bloc de force pure. 

Odette servait, incitant Titus à faire montre de modération: "Cher batteur d'estrade, je te défends d'abîmer ma clientèle ni de toucher à un seul de ses cheveux!" Titus fit durer, afin de ne pas décevoir l'assistance. Il déjouait ses quatre adversaires par de fines détentes qui visaient les cages thoraciques et les mâchoires, mais ne désarticulaient pas. Il eut l'élégance de prolonger les observations le temps de quelques tournées, avec des esquives de fleurettiste, et eut même assez de fair-play pour laisser croire qu'il peinait, boitant bas comme un mirmillon fatigué. Il eut soudain très soif; il démembra son premier adversaire, on vit sa tête chauve vibrer comme pour chasser une nuée de taons, ce fut un bref entrechoc de crânes et d'arcades. Magnanime, il commanda à boire pour ses adversaires navrés, en déclamant: assez joué, qu'on abreuve ceux qui ont bien combattu.


Oui, le phare est comme le temple des vestales de Bérénice, ce refuge caché d'une vie plus haute, à la verticale des gouffres. Je retrouvais tout cela dans la tragédie du phare, écrite par la vie même, par Anna. Une tragédie et que j'avais déchiffrée signe après signe dans les marges de ce lighthouse keeper's diary, comme on dit dans la presse anglaise. Peut-être en tirerai-je quelques anecdotes, de quoi faire un article plaisant pour The Cornish Review.


Je choisis de ne rien dire à Vanka de ce que j'avais découvert sur lui. Sur le fait qu'il avait été nommé pour remplacer Lucien, et qu'il s'était défilé. Inutile d'ajouter de la noirceur aux ténèbres. Qu'avait-il à faire de mieux que de prendre la relève, d'offrir une trêve au vieux gardien épuisé? Aucune flamme en lui pour s'élever au-dessus de la tourbe, nul désir d'entrer dans la ronde: lui aussi désirait Anna, mais il la désirait à son phare attachée. Il ne tenta pas de la libérer de ce servage imposé par Lucien. Voilà ce qu'il tentait de racheter en se jetant dans le ring pour affronter Titus.

Mon Sherlock Holmes intérieur avait réuni dans une seule main tous les fils de l'intrigue. L'histoire d'Anna Berg n'avait plus aucun secret pour lui, celle du couple d'Odette et de Lucien non plus. Autour de Vanka subsistaient quelques ombres: Anna l'avait-elle aimé, avait-il été le prince charmant de cette belle orpheline? Se seraient-ils mariés, si Vanka n'avait pas été de la dernière couardise? Auraient-ils fait émerger, entre les Sorlingues, l'Iroise et Guernesey, une nouvelle Finis Terrae ruisselante d'or et de pierres?

Rêves que tout cela.

Non, je choisis de le laisser retrouver la sérénité dans son paysage, Vanka. Au cours de mes promenades, mes pas m'avaient conduit vers les gisements de marbre, dont les modestes à-pics se reconnaissent par les longues entailles cylindriques forées par les chanteperces des carriers. Le grand calme îlien régnait. Sur les rives, deux ou trois chevaux très doux, l’encolure basse, bronchaient dans la brise. J'avais entendu le bruit de leurs fers sur la caillasse, et ce bruit me suffisait. Ces fers éveillaient des souvenirs d’un ouest sauvage mais fécond en promesses. Il suffirait d’y ajouter quelques bergeries voûtées sous la brise tiède, une herse crucifiée dans le ciel bleu attendant qu'avril éponge la tourbe: le décor serait planté pour une version hollyenne de la paix. La petite paix où j'allais laisser Vanka s'enfoncer, en ne lui révélant rien de ce que j'avais appris. Mais il revint souvent vers moi, avec des phrases inachevées: J'espère que la petite n'est pas allée raconter... Dites, vous êtes sûr d'avoir vraiment tout lu? Pourvu qu'elle n'ait pas...

Je ne relevai pas, mais me forgeai la conviction que les journaux d'Anna Berg contenaient quelque chose de honteux pour lui, éclairaient brutalement sa face d'adorateur d'une lumière plus crue, celle de la faute qu'on n'efface pas.

Pourtant, je ne laissai rien deviner. Qui étais-je pour lui jeter la vérité en pleine face? N'avais-je commis aucune lâcheté, n'avais-je jamais trahi? Que venais-je faire ici sur Holly, sinon suivre la piste d'un Don Juan qui avait plaqué la douce Esther, sitôt qu'il s'en était rendu maître? Qui était-il, ce suborneur de néerlandaises? S'était-il dissout dans les nuits d'Amsterdam, houka aux lèvres, feuilletant son catalogue de séducteur, claironnant ses conquêtes? Se cachait-il quelque part sur Holly, dormait-il sous un doris retourné, dans une cabane d'ajoncs? Quel était ce monstre? Avait-il été couvé par une salamandre, vomi par une mandragore? Etait-ce celui-ci, celui-là ou moi-même? Et je sentais comme cette semaine passée à lui raconter mes découvertes avaient dû réveiller de douleurs, et je suis certain maintenant qu'il avait aimé cette enfant, ses boucles châtain, ses yeux verts de fille d'Amsterdam. Je le vis parfois pleurer seul, appuyé au poteau de la pergola, fumant une cigarette. Oui, il est possible de vivre sous des milliards d'étoiles, d'avoir à soi l'océan entier et de ne pouvoir avancer un pied. Il ravalait ses larmes, remâchait la faute d'avoir laissé une fille veiller seule sur le phare et son veilleur. Contempler les eaux dormantes de sa vie, stagnantes comme des flaques noires au milieu de la tourbe, quand sur l'océan roulent des tonnerres: c'était rien de mieux qu'une vie de buffet aveugle, tourné vers ses regrets, quand l'enfant de la maison court au rivage, pour voir étinceler des épées de foudre dans le ciel de Finis Terrae.

La faute d'avoir ignoré qu'à ce moment de sa vie, par le désir qu'il avait d'Anna, il était maître de son destin, tenait dans sa main l'épée de foudre et commandait aux astres.

Et quelle autre faute encore?

Lointain comme les flèches d'or d'un palais de contes, ce pur désir l'avait arraché aux cliques d'ivrognes. Il l'avait écarté de ces hordes avinées qui traversaient Holly d'est en ouest, promptes à retrouver leurs atavismes de brutes dès qu'il y avait à chasser, surtout si le gibier portait robe jaune à bretelles. Celle qui écrivait, à l'attention de Lucien: "Je ne violerai pas votre secret, je traverserai votre existence comme une domestique passe pieds nus en effleurant le parquet, d’une pièce à l’autre, un chandelier à la main,  vous ne saurez rien de moi, vous ne m’aurez pas vue, je n’aurai jamais été pour vous que la petite barmaid d'Odette."


Je laisserai Vanka enfouir en lui ces regrets, et ne lui racontai qu'une seule chose, une dernière chose de ce que je savais de Holly et d'Anna Berg. Ces dernières pages lues, j'irai à l'embarcadère attendre la Morgane IV, et je saluerai une dernière fois le clocher de Syllan et la cage à feu.


Il me restera à me tourner vers mes propres mystères, à sonder mes propres lâchetés, à me demander si je n'ai pas été cet homme qu'Esther Berg était venue rejoindre ici: puis-je jurer n'avoir jamais commis cette lâcheté, ne pas venir au rendez-vous de Finis Terrae?

























XII.  Livre de bord d'Awen Bell, année 1989, suite.




Je m'étais enfuie dans les landes pour m'éloigner de Titus. Je ne voulais pas consigner ceci, mais l'histoire ne serait pas complète sans la traque menée cette nuit-là et dont je fus l'objet.

J’avais dû sortir pour quérir Vanka, être folle de lui, être heureuse de son absence dans l'agglutinement d’ivrognes qui s’était invité à Bell Rock Inn. Odette les avait attendus comme des princes, avait dressé des tables pour le roi de Prusse et avait reçu des soudards. J’avais jeté une grande cape sombre sur la jolie robe jaune. C’est ainsi que je parcours la lande, me voyez-vous de là-haut, le Veilleur? Lucien n'était pas mort mais il mourait déjà.

Sous la coupole lumineuse des faisceaux, la lèpre du monde s’étale, invisible. Que fais-je, je cherche Vanka. Oui, Vanka, pâle danseur du dancing d’Odette, fumeur appuyé aux poteaux de la pergola d’Odette, celui dont mes mains aiment sentir l’épaule, que mes mains ont reconnu comme le vrai Saltimbanque, l'homme droit qui m’emportera loin d’Holly, Vanka était là, il crevait la brume et il était là. Anna, dit-il, tu n’as plus ta pâleur de visage et les yeux noirs qui ne sont de nulle part, ni de Londres ni de Lisbonne.

Il m’entraînait à travers les tourbières vers Syllan.

Nous étions soudain dans la chapelle du milieu d'Holly, nous étions dans le bruit de fer-blanc des vêpres chantées par les derniers chamanes de Syllan, pendant que la troupe de noceurs battait la lande, à ma recherche. Vanka me saisit la main et m’entraîna dans la tribune, cette église si petite disposait cependant du luxe d’une tribune, qui ressemble à l’endroit où la classe supérieure peut prier à l’écart, marier les siens, regarder la glèbe de haut, deviner le galbe des orphelines, les colliers à fleur de gorge, le port de tête de la barmaid d’Odette, joue rose et nippe bouton d'or, rêver qu’ils ôtent la guenille et qu’ils y engagent la leur.

Et à ce moment, Vanka le pâle et blond danseur agissait comme la classe supérieure, il n’avait jamais rien su de la grâce qu’il promenait sous les poutres du dancing, de son allure de jeune palmier se balançant dans l’air du soir, de la flamme qui scintillait à son front, fardé de l'irradiation d'Awen Bell qu'il portait comme des émaux et des camées; Vanka s'ignorait et maintenant il m'arrachait la robe orange: Vanka me prenait dans la galerie supérieure, dans la paille, comme la souillon que j'étais, qu’est Anna, et Anna ne disait rien. Et je ne disais rien. J’étais éventée. Il lissait mes cheveux, il les trouvait soyeux et doux; c’était autour comme un crépitement de roses fanées, de paille ou de feuilles séchées, avec de furtives curiosités de rongeurs qui venaient aux nouvelles; je sentais sur moi leurs effleurements quand Vanka me força encore de sa manière laconique et expéditive; un cantique s’étirait comme de la pâte à crêpes sous moi, s’élevant pour me soutenir et je planais au-dessus des voix, autre que moi-même, corps flottant dans une poudre lumineuse, et les voix grises des pieuses femmes faussaient plus intensément.

Survint Titus avec son bétail, dans une sarabande de flocons, qui exigeait que l’on fît venir de quoi marier, ceci incluant une mariée, et j’étais celle-ci. Titus joua de la tête pour écarter son rival de la noce, Vanka atterrit dans les landiers. Qu’on fasse venir les arlequins, hurla Titus, les danseuses de corde, que tous forment une haie d’honneur pour Titus le comédien et Anna, il me recouvrait du tulle blanc des esclaves, deux rats jouaient à l'orgue la grande toccata des hyménées d’Holly. Je me vis mariée, quand survint l'extinction du phare.

Et ce fut tout.


Me voici à genoux auprès de Lucien, je sais qu’il me faudra tendre un fil entre ma vie ici, qui s’achève au sommet de cette muraille d’eau, et l’autre versant de la vallée liquide. Je sais que je dois m’y préparer, comme un peintre s’apprête à poser son pinceau sur la surface blanche. Lucien est mort dans un rêve flamand. L’âme retenue comme une chevelure par un turban bleu s'est dénouée de tous ses liens.

Je ne suis pas prête à être liée, encore trop peu grandie pour être fauchée. De la vie, je n’ai vu que des peintures flamandes, l’orphelinat et la mer. C’est trop peu pour être appelé une vie. On n’appelle pas vie ce qui n’est qu’attente de la vie. Les pages à venir, je le sais, seront écrites d’un seul trait et d’un seul souffle. Je vivrai sans repentir en marchant sur les tuiles d’une maison sans murs.

Lorsqu’il tournait les pages, je me figeais et devenais en pensée celle de la page où son regard s’arrêtait, par exemple la fille à la perle. Quand je fais ma Hollandaise peinte, après quelques minutes me parvient la note claire et haute du jaune. Il revient de là-bas par le voyage retour des rayons du phare. Tout ce qui fut déversé de lumière revient le jour par ondes colorées.


Dans le couchant, un cerf-volant de suie oscille et grandit: il s’approche. Lointaine mais déjà si haute, comme tissée sur un métier de glace, une lame avance.

C’est la vague.

Celle qu'attendait Lucien.

Je me dois d'accomplir.

Devant la muraille de zinc en fusion qu’Awen Bell éclabousse de blanc, je découvre l’usage de cet objet. Je le retrouve dans la chambre secrète donnant plein ouest, qui devait lui servir de chambre de projection: une plaque de verre peint, l’image de la jeune fille des Pays-Bas. Le canon à lumière est braqué sur la nuit. La rêveuse à l’écritoire, mon autre moi, l’autre Anna Berg. Il suffit, m’a dit Lucien, de la placer dans le projecteur, comme une grande diapositive. Et d'enclencher le commutateur, c'est aussi simple que d'allumer une ampoule dans une chambre. Le spotlight traverse la plaque colorée, ainsi qu'aux premiers âges de l'image projetée.


L’écran d’eau s’élève quelques secondes encore et paraît s’immobiliser pour recevoir l'effigie gigantesque peinte par le gardien-chef d'Awen Bell. Quand la lame explose sur le phare, le regard de la rêveuse à l’écritoire me suit encore dans les vagues, le doux regard de ma sœur lointaine, ma sœur d’Amsterdam.


*


Le journal d'Anna Berg s'achevait là, sur cette fantasmagorie. Cependant, Awen Bell est à l'épreuve des plus grandes vagues. Quelques feuillets venaient s'ajouter au journal de bord: il s'agissait d'une lettre d'Anna, adressée à Odette. Celle-ci l'avait glissée dans le journal de bord. Il contenait la fin de l'histoire. Anna Berg y consigne son évasion hors de la nasse de l'île et sa découverte du monde. Ici commence une autre histoire, celle d'Anna Berg loin de Finis Terrae, et de son futur.


Je gravirai demain la montagne aux dix mille marches et au sommet j’attendrai. Rien n’adviendra. Dans le temple, je ne consulterai aucun oracle, ne prierai aucun dieu. J’aurai été là.


Sur le bateau des îles qui m’enlevait enfin à Holly, des marins d'Etat parlaient des pays lointains qu'ils avaient déjà visités. Ils disaient les hommes du Gange et leurs prosternations. Ils disaient le delta de l’Hudson et le hennissement des chevaux dans les champs de tabac, ils disaient aussi Bruges la jaune et ses chambres d’or, et Delft la bleue, surtout elle. La craquelure d’œuf au front des liseuses immortelles, l'homme au casque d'or, les grands dômes de lumière par-dessus les villes, et la brise ultramarine qui peut vous saisir comme une fièvre; ils disaient aussi les septentrionaux au crâne ovoïde qui capturent au filet de grands nuages d’oiseaux, puis la nuit tomba et tout se tut. Nous touchions terre.


On me reconnaît sur le continent. Je suis la fille de Finis Terrae. Celle qui a tenu le phare quand son veilleur s'éteignait. Je ne suis pas éveillée à ce nouveau monde, j'y évolue comme dans les galeries des glaces d'un palais inconnu. Sitôt sur le quai, j'ai ce geste vain de rechercher mon père. Il est là, quelque part sur ce continent vaste comme sa lâcheté.

Le fil des rumeurs court ici d’une histoire de visage flamand apparu sur la vague qui submergea Holly. Une photo fut prise par un témoin, depuis la presqu'île, on y reconnaît un portrait de Vermeer. Vision de l'ovale flamand dans une nuée d’orage. On me demande : « Comment avez-vous fait cela ?

- Mais je n’ai rien fait, dis-je.

- Si, comment avez-vous fait apparaître le visage, dites-le nous. 

- Ce n’est qu’un rêve, monsieur. Pour faire apparaître le visage d’une Hollandaise sur une vague, qui d'autre qu’une rêveuse ?»

On me demande de reproduire le phénomène avec des projecteurs. Je dis : « La rêveuse à l’écritoire repousse les ténèbres. Quand même vous me donneriez les projecteurs du stade de Nuremberg, je ne saurais reproduire l’apparition de la rêveuse. »


Entendu au café, à mon arrivée sur la presqu’île : Cette Anna Berg n’a rien d’une magicienne. C’est une déficiente née sur une île et ballotée comme un paquet de linge sale d’orphelinat en auberge, pour trouver refuge dans un phare – elle fut retrouvée près de son veilleur, le vieux Lucien, qui attendait son remplaçant depuis déjà trois ans, Lucien mort depuis trois jours. Il déraillait. Il jouait à projeter des portraits flamands sur la mer. La folie la suit comme un petit chien. Une brise malsaine la précède, qui mêle les lettres dans les livres et dérègle le rythme cardiaque de ceux qui l’approchent. Est-ce ainsi que Lucien a perdu la vie?


Plus tard, un homme oriente distraitement les exercices d’un contorsionniste. Il lui ordonne de s’introduire dans un casier à homard. Il lui plie les membres avec une précision de tortionnaire. Il lui explique : Les vieux numéros de contorsionnistes ne tiennent plus la marée. Le public nous réclame plus fort. Les cirques d’Asie montrent des combats de gladiateurs qui se tranchent les membres à la machette. Tu seras l’homme dans le casier attaqué par des crabes géants. On te verra dans un grand bocal. Tu briseras ta prison et tu détruiras les crabes à mains nues.


Cet homme dirige le cirque. Il cherche de nouveaux numéros. Je contourne le contorsionniste et frappe à la roulotte de Monsieur Loyal.

- Votre nom ?

- Anna Berg.

- C'est vous, la fille d'Awen Bell? On raconte que vous vous servez du phare pour projeter des images sur les vagues. On colporte d’autres balivernes : que vous savez escalader la lumière d’un projecteur jusqu’aux nuages, que vous savez faire parler les morts des pierres striées de Syllan et que vous communiquez avec les âmes hollandaises. Y a-t-il quelque chose que vous sachiez réellement faire? Quelque chose qui amuserait le public ?

Je ne pouvais répondre, grisée par les virevoltes des artistes de la troupe, étourdie de me trouver à l’intérieur de ce chapiteau que j’avais imaginé, avant de le deviner de loin, depuis le bateau qui, montant et descendant, me faisait voir tantôt la pointe de ses mâts, tantôt tout son flanc de toile blanche et rouge, surmonté d’une ligne de fanions tendue entre deux pylônes. Je les avais vus dans mes rêves, j’en avais épinglé les images dans ma vie murée, j’avais ressenti le moment d’espérance que ces images faisaient naître dans le cœur de ma mère, quand j'étais encore dans le ventre de ma mère ; je n’existais pas encore que j’avais peut-être connu cet espoir né d’un chapiteau derrière des dunes, au bout d’une presqu’ile lointaine : oui, je les reconnaissais pour les avoir aperçus avant de naître, ceux par qui je renaîtrais. Je savais qu’existait un homme comme Vanka, qui ne serait pas comme lui perdu de paresse et de mélancolie, ne me prendrait pas comme une misérable dans le grenier d'une chapelle, mais qui me demanderait : Que sais-tu faire, au juste ?

Je ne pouvais répondre, sous cette yourte où il se prélassait comme un roi nomade, avec une esclave occupée à lui laver les pieds. Une contorsionniste nouait autour de son buste un cordage dont les torons avaient des spasmes reptiliens. Je sentis soudain un souffle me balayer le visage, c’était une acrobate, qui se propulsa sur sa balançoire vers le sommet du chapiteau, atterrissant sur un fil. L’hercule me répéta : Saurais-tu faire comme elle, marcher sur un fil ?

Je lui dis que je le faisais sur le câble du phare et sur le garde-fou du phare.

Je lui dis que ça ne me plaisait pas, acrobate. Que j’aimerais mieux aller en Italie. A Tresca. A Florence. Pour jouer la comédie. Être la fiancée d'Arlequin, enfin, être une autre. Si vous pensez que c'est possible.

- Être une autre? Ça, c'est toujours possible.