jeudi 9 juin 2016

Charlotte, mal voyante et libraire


Elle lit les livres tout près. Elle ne voit pas de loin. Le monde ne lui apparaît net qu’à travers les mots. Et les livres, elle les adore. De même qu’elle aime les gens qui aiment les livres : Mal-voyante, Charlotte Desmousseaux est aussi une libraire-née.


Il y a un an, à 36 ans, elle a ouvert sa propre librairie, La vie devant soi, rue Joffre à Nantes. L'une des rues les plus charmantes de Nantes. Tout près de la place Louis XVI. « J’y rêvais depuis que j’ai 13 ans. Trouver du travail avec un handicap, c’est très dur. Plus difficile encore : devenir libraire quand on ne voit pas bien. La seule possibilité était de monter ma propre librairie, pour l’adapter à ma vision. Poser mes repères. »
La clientèle de La vie devant soi s’est vite adaptée. Son mari Etienne l’assiste pour conseiller les clients, raconter aux parents les livres d’enfants, avec d’autant plus de talent qu’ils sont parents d’une fille de dix ans, Lena.

Et peu à peu, Charlotte a construit son univers. « Pour me déplacer j’ai mes astuces. Mes étagères, beaucoup livres exposés côté couverture, pour bien me repérer. J’ai la librairie dans la tête. C’est toujours moi qui range. Comme je ne peux pas lire le dos des livres, je me repère sur mes grands intercalaires. Et puis les clients me connaissent, quand ils voient que je peine, ils cherchent le livre eux-mêmes. La plupart d’entre eux ont oublié que j’ai développé cette capacité de me repérer, ils sont impliqués et complices. »

Charlotte Desmousseaux sait créer un climat amical autour de sa librairie. Ici, personne ne lui lance la petite remarque qu’elle redoute : « Vous, vous avez besoin de lunettes ». Elle a la chance de « lire bien sans fatigue », et de savoir parler de ce qu’elle aime, invitant ses auteurs préférés. Et quelle victoire alors que de convaincre un prix Goncourt de faire étape chez elle, qui se sent si petite devant les grosses enseignes nantaises !
« J’ai prouvé qu’une mal voyante est une personne normale. Et j’aime ma vie comme elle est, au milieu des livres. »

Charlotte Desmousseaux
http://www.librairie-laviedevantsoi.fr/

Ses parents déjà étaient des personnes de vocation, des gens entiers et passionnés. Sa mère était tapissière, son père s’occupait d’une salle de cinéma à Dampierre. « Des gens modestes, pas des intellos, mais à table on parlait livres. Quand je voyage je ne vois rien; mon vrai voyage, c’est dans les livres. La confiance de mes parents m’a fait gagner mon autonomie. Quand j’y pense, ils me laissaient faire du vélo alors que je ne voyais pas… Je m’aperçois que ma librairie ressemble au ciné de mon père. J’ai calqué son rythme de vie, sa manière d’impliquer la famille. Comme lui, j’adore me nourrir des autres, je suis le réceptacle des histoires de vie qui m’arrivent toute la journée, à La vie devant soi. »
La vie devant soi, roman du peuple, ouvrage d’un écrivain qui voulait se soustraire aux images en devenant un autre : Émile Ajar. Charlotte Desmousseaux, elle, n’est pas encombrée d’images. Elle habite une maison de mots et de paroles. Une maison grande ouverte, une librairie. Sans doute la plus émouvante de toutes.
Daniel Morvan.
Librairie La Vie Devant Soi. 76, rue du Maréchal Joffre à Nantes.