vendredi 22 juillet 2016

Le 15 juillet 2016, sur la promenade des Anglais

48 heures après l' attaque terroriste du 14 juillet, la promenade des Anglais a été réouverte. Envoyé au festival d'Avignon, j'ai été dérouté sur Nice. 

La mer n'est pas moins bleue qu'avant-hier. Le lendemain du 14 juillet, un chemin de fleurs jalonne la trajectoire du camion. Un mausolée de fleurs, où les caméras tournent en continu. En marge, certains vont à la mer. Sac de plage en bandoulière, ils bravent les cordons de sécurité pour atteindre la plage. Et cela n'a rien à voir avec de l'indifférence: "Cela fait quarante ans que je me baigne ici, et je ne vois pas pourquoi ça s'arrêterait, justifie ce retraité bien campé sur ses galets, au milieu d'un groupe d'amis où se trouve l'italienne Nevina. "Le camion m'est passé à trois mètres, dit-elle, c'est juste la chance si je ne suis pas passée sous les roues. Alors je me baigne."
Pythou est le plus vieil employé de Neptune Plage. "J'ai connu les camps de réfugiés au Cambodge, dit-il, et j'en suis sorti très endurci. Mais ce que j'ai vu le soir du 14 juillet à Nice m'a tiré des larmes. Des enfants écrasés, des blessures affreuses. Pour moi, remettre mes 300 matelas sur la plage, c'est un peu une preuve de courage. C'est un acte civique de venir se baigner ici." Et ici, c'est la plage du Negresco, le palace niçois. Les souvenirs du 14 juillet débordent: "On a entendu un grondement sur la toiture du bar, une avalanche de personnes qui sautaient du parapet pour échapper au camion."
Patricia, la directrice du Neptune, raconte qu'elle avait organisé une soirée dans son restaurant de plage. Soudain, après le feu d'artifice, le public déferle en masse sur la plage, se réfugie dans la vaste salle, où sont étendus blessés, femme enceinte tétanisée, fillettes chinoises terrorisées. "On entendait des coups de feu sans savoir qui tirait, on s'attendait à être la cible de tirs de kalachnikov. Et vers 4 heures du matin, le désert. La promenade, les corps, l'armée. Nous avions eu peur d'un attentat pendant l'Euro de football mais le 14 juillet nous étions confiants, rien n'allait arriver, pensions-nous." 
Et ces mêmes histoires qui reviennent, d'enfants sauvés parce qu'ils voulaient acheter des bonbons, s'écartant de la trajectoire.


C'est un jeune couple, parmi ceux qui errent dans les rues de Nice, et vont déposer une rose, un bouquet là où ils ont vu des personnes tomber. Ils étaient venus à Nice passer une semaine, "Au Negresco, affirme Olivier, jouant les riches touristes, avant de corriger: Non, je plaisante, une petite chambre louée, juste derrière."
Ils reviennent confronter les images d'horreur au bleu de la mer. Vérifier la réalité de l'événement sur le bitume du boulevard de la mort. Ils refont lentement le chemin, marchent là où ils ont couru, se mettant à l'abri du 19 tonnes lancé à 90 km/h: "On s'est rangés derrière les porte-vélos, juste après les halles, là où le camion a traversé la chaussée, zigzaguant pour chercher ses victimes. On a couru dans les galets, j'ai dit à Anne: couche-toi", se souvient Olivier. 
"On aurait tellement aimé porter secours, dit-elle, navrée, mais on a juste réussi à sauver notre peau. Et depuis, on n'arrête pas de se retourner au moindre bruit." Eux aussi continuent de croire à la couleur de l'océan, sur cette promenade des sanglots qui dresse ses parasols. Tous frôlés par la mort, un soir de feu d'artifice. "Le lendemain, confie la jeune Lorientaise, je n'avais pas trop envie du plaisir de la baignade. Mais je me suis baignée quand même avec Olivier. Par nécessité. Parce qu'il faut prendre soin de soi, et ne pas céder à la peur."

Daniel Morvan, le 16 juillet 2016 à Nice (reportage relu et mis à jour le 8 août)