mardi 2 août 2016

Rentrée littéraire 2016: Mauvignier, Venet, Forest, Dubois



Laurent Mauvignier: Continuer


C’est l’histoire d’une crise, ou plutôt deux: Samuel, un adolescent en décrochage scolaire, qui se retrouve au poste après une sombre affaire de viol. Et Sibylle, une mère qui couve de lourds regrets entre les écouteurs de son MP3. Elle décide, comme dans la chanson de Bowie, qu’ils peuvent être des héros. D’offrir à son fils la possibilité de réussir sa vie, en partant avec lui à cheval dans les montagnes kirghizes. Ce voyage vers une autre vie, dont les chevaux seront les passeurs, le lecteur va le faire aussi au fil des dévoilements. On apprend petit à petit qui est Sybille, de quoi sont faits ses cauchemars. On finit par découvrir ce qui s’est passé, un jour de cendres à Paris... Sybille ira jusqu’au bout pour purger le malheur, ouvrant la porte du salut à son fils. L’écriture d’abord lente et précautionneuse se met en mouvement et cavale. Le texte emporte ses personnages vers leur destin, jusqu’à la découverte de l’autre. Il leur communique un souffle, jusqu’à la dernière ligne d’un roman qui révèle alors son lyrisme.
Daniel MORVAN.
Laurent Mauvignier: Continuer. Minuit, 240 pages, 17€.


Emmanuel Venet: Marcher droit, tourner en rond

Le syndrome d’Asperger est une variante humaine non pathologique associant, à un degré aigu, intelligence, humour et misanthropie. Ils s’appellent eux-mêmes les "aspi" ou les "asperges" et se reconnaissent entre eux. Ce sont de gros gaffeurs, car ils disent tout ce qu’ils pensent et pensent tout ce qu'ils disent, sont intègres et aiment les listes. Le héros de ce livre adore aussi le scrabble, les catastrophes aériennes et Sophie Sylvestre, une camarade de lycée qu’il a tendance à envahir de courriels. L’ouvrage nous fait partager sa vision corrosive de la société, du culte des apparences et des femmes folles d’emplettes. On rit beaucoup devant ce tableau de famille: la tante Solange et son attirance mystique pour les pervers, le cousin Henry et ses surplus de mercurey déclassé, la tante Lorraine et ses escapades. Les notes acidulées du livre ne couvrent pourtant pas celles, plus discrètes, des souffrances d’une vie purement imaginaire, à l’écart d’un réel qui ne génère qu’un "douloureux sentiment d’absurdité".
Emmanuel Venet: Marcher droit, tourner en rond, 128 pages, 13€. Verdier. 18 août.

Philippe Forest: Crue

Revenant après un deuil ancien dans une ville autrefois habitée, le narrateur découvre qu'elle s'est muée en une sorte de palais des glaces, où va se déployer une "féerie noire". Deux rencontres vont le plonger dans une dimension de prophétie sombre: une femme qu'il va aimer, un homme qui lui annonce "la vérité toute crue, celle à laquelle on ne croit jamais". Quel est leur grand secret? Celui de la disparition des hommes dans un "vide qui est le dernier mot du monde et où se précipite toute l'énergie aveugle et dévastatrice qu'il recèle en son sein". La disparition du monde n'est pas un simple concept, puisque la ville, étouffée par le béton, est submergée par une grande inondation. Revanche de la nature bétonnée et apocalypse se conjuguent dans le craquement des coutures du monde, dont il ne reste qu'une maxime latine idiote, et les inutiles contes d'avertissement que les hommes s'adressent à eux-mêmes, sans jamais être entendus: la vérité toute nue, c'est la crue du temps qui emporte tout, vérité qui chante à nos oreilles comme une sorte de musique du vide, dans un langage inaudible aux humains. Entre Pascal, Bataille et Chris Marker (La Jetée), Forest se fait prophète et lanceur d'alerte métaphysique: l'ouvrage n'a rien d'un divertissement, mais il n'est pas désagréable de s'ennuyer en bonne compagnie.


Sacré raconteur

Jean-Paul Dubois est un sacré raconteur d'histoire. Celle-ci est un feu d'artifice d'idées étonnantes: Paul Katralis est un joueur professionnel de pelote basque à Miami, loin du climat morbide de sa famille de suicidaires. Mais la mort de son père sonne l'heure du retour. Le livre développe une incroyable galerie d'allumés, à commencer par le grand-père Spyridon (nom du vainqueur des premier JO de 1896), qui possède une lamelle du cerveau de Staline. L'écriture fuse comme une balle de jokari, nous promène de Norvège à Key West. Mais l'euphorie des cent premières pages retombe et l'histoire se vide comme les arènes de Miami après la mode de la chistera...

Jean-Paul Dubois: La Succession. L'olivier, 234 pages, 19€.