vendredi 4 novembre 2016

Cet acrobate qui déplie l'espace de Georges Pérec



Théâtre. Le metteur en scène Aurélien Bory rend hommage à Georges Perec, dans sa création intitulée Espæce. Un spectacle sans mots mais qui évoque l’enfance de l’écrivain. Une merveille de mise en scène, de scénographie, et une lecture inventive de Pérec.







Comédien, acrobate, directeur artistique de la compagnie 111, Aurélien Bory aime mêler théâtre et cirque, opéra et contorsionnisme. Sa spécialité est de plonger des artistes dans un univers inconfortable, et de voir ce qu’ils deviennent : plan incliné, chapiteau caoutchouteux ou forêt de fils, ils sont toujours confrontés à un espace singulier, riche de surprises et de machineries.

Espæce, sa nouvelle création, a pour origine un livre de Georges Perec, Espèce d’espaces. Présentée cet été à Avignon, cette courte pièce démarre sur un espace vide. Qui va se remplir «comme dans un cauchemar », dit Aurélien Bory.
« Perec était un arpenteur d’espace, il marchait beaucoup. En lisant ce livre, j’ai eu l’intuition de ce spectacle et de son sujet : Un espace inhabitable que l’espèce va tenter d’habiter. Contrairement à mon habitude, je pars d’un plateau nu, et de la disparition de l’espèce. »

Conceptuel ? Un brin. Il faut être joueur, aimer les puzzles, énigmes et clefs secrètes : « Je pars de cette phrase du livre de Perec : Vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner. »
Tout un programme. Et toute une histoire, celle de Georges Perec, dont l’œuvre est hanté par la disparition - titre d’un de ses livres. Ses jeux de mots les plus anodins, en apparence, portent l’ombre du 3e Reich et de la mort de sa mère, Cécile/Cyrla : ses traces sont disséminées dans l’œuvre. elle est dans W ou le souvenir. Le « W » du titre, c’est celui d’Auschwitz, où fut déportée sa mère en 1943.

« La raison première de son écriture est l’autobiographie. Il dit vouloir laisser quelque part un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Écriture d’une pudeur extrême, jouant avec les vrais souvenirs (les « scènes primitives »), et celles qu’il imagine. Quel écho ceci éveille-t-il dans l’imaginaire de Bory ? « La question des espaces flottants, le fait d’être de nulle part constituent mon rapport au monde et au théâtre… Le théâtre, c’est l’endroit d’où l’on voit. » Et d’où l’on imagine mieux ce que la vie a décidé de rendre flou : enfance, mère disparue, voici qu’ils retrouvent leur lieu et leur espace. Une espèce d’espace.

Daniel Morvan.

« Espæce » est l’au-revoir d’Aurélien Bory au Grand T. Il clôt six ans de compagnonnage avec la salle de Loire-Atlantique, où quatre de ses onze spectacles ont été créés, depuis 2011 : Géométrie de caoutchouc, Plexus, Azimut et cette année Espæce.