mardi 18 octobre 2016

Detroit, survie d'une ville américaine


Marianne Rubinstein ©



"Ecrire sur l'économie, mais de manière vibrante, incarnée, pour tenter de saisir ce monde changeant, lui donner de la matière et y trouver une entrée, un point de passage par où se faufiler": Marianne Rubinstein définit ainsi son projet au début de ce portrait d'une ville américaine désertifiée et livrée à la violence, Detroit. Parce que c'est elle, professeur d'économie depuis 20 ans, mais aussi romancière: Marianne Rubinstein partage son écriture entre fiction (ses romans) et non-fiction (ses deux enquêtes sur la mémoire juive). Parce que c'est Detroit, la ville qui "a tout connu avant les autres. Le fordisme dès les années 1910, la folle croissance pendant la Seconde guerre mondiale (Detroit était alors l'arsenal de l'Amérique) la désindustrialisation à partir des années 50." Condensation d'une double expérience en un seul livre, où l'effondrement de Detroit et celui d'un modèle d'exploitation du travail ne seraient pas sans rapports avec le génocide des Juifs d'Europe: survivre à un cancer, et se projeter dans ce capitalisme qui, à travers l'économie de la survie dont Detroit est le laboratoire, se renforce de ce qui ne le tue pas. C'est un projet littéraire à la manière d'un Michael Gondry dans sa "conversation animée avec Noam Chomsky", une méditation sur la fin de l'idée de croissance et le modèle urbain qui, dit-on s'esquisse à Detroit, ville dont le roi, Ford, était un admirateur de Hitler. Detroit et l'usine Ford, le coeur du réacteur capitaliste, dont l'organisation n'est pas sans rapport, assure Marianne Rubinstein, avec les camps nazis: les deux combinent industrialisation et massification du travail. On le voit, la métaphore de la survie a des implications critiques fortes à l'endroit d'un modèle de production qui, comme le notait Céline à la suite de sa visite chez Ford en 1925, comme médecin de la SDN, préférait les ouvriers "les plus déchus physiquement et psychiquement".

Fille d’un «Juif né à Paris de parents apatrides» et d’une «Bretonne de Carantec», Marianne Rubinstein est bien placée pour cet exercice de pas chassés de l'histoire à l'autobiographie, de l'existentiel à l'économique. Elle se sent même un peu chez elle à Detroit, ville où ses grands-parents juifs polonais auraient pu choisir d’émigrer : « Ils auraient vécu leur vie, plutôt que la déportation et la mort.» Cette exploration d’une ville américaine en crise est aussi un émouvant autoportrait.

Daniel Morvan.


Marianne Rubinstein : Detroit, dit-elle. Éditions Verticales (Gallimard), 166 pages, 16 €.