dimanche 6 novembre 2016

Miss Bella Donna (le papier de Christine Brûlé)

Collection Latitude Ouest, 2002


Article de Christine Brûlé paru le 21 juillet 2002.
Daniel Morvan est l'auteur de Miss Bella Donna. Plus noir qu'un polar, plus intime qu'il n'y paraît.




Il est grand le bougre. Il arrive à vélo au Lieu Unique, où il a donné rendez-vous. L'ancienne usine Lefevre-Utile transformée en restaurant, salle d'expo, salle de spectacle. Le vent du canal rafraîchit le soleil. Est-ce la Nantes de Daniel Morvan ? La ville où il vit, oui. La ville de son roman, non.
«La Nantes de Miss Bella Donna, c'est plutôt la ville rêvée des films de Jacques Demy... L'héroïne du livre, Awen, va rejoindre son salon de coiffure, à pied, mais, elle plane plus qu'elle ne marche ! Elle ne se laisse accrocher que par les gens qu'elle aime. »
Et puis, d'ailleurs, le roman de Daniel Morvan n'a pas que Nantes comme décor. Il y aussi Paule, près de Carhaix, dans le centre de la Bretagne où il situe un festival de musique (et ce sont bien les Vieilles Charrues !), et Ouessant, au cœur de l'enfance d'Awen. « Un univers qui concentre tous les mondes » ajoute Daniel Morvan.


Awen n'est pas la seule des personnages. Elle côtoie Lannurien, le tueur en série, Angel, « l'Indien », le techno qui grimpe aux poutrelles de scène du festival de rock, au milieu des champs, Jacques Kerdoncuff journaliste au Cultivateur du Perche, tellement moins candide qu'il n'y paraît, égaré dans les loges des stars. Auxquels il faut ajouter ces plantes sombres et vénéneuses, jusquiame noire et belladone qui empoisonnent les victimes du tueur et laissent traîner leur odeur bizarre partout...


Un polar comme premier roman donc ? « Un roman noir, disons plutôt ». Et il a raison. Miss Bella Donna est le contraire d'un énième bouquin avec des morts, des armes et du suspense. Plus fouillé sûrement, plus intime.
Le tueur en série par exemple ? « Il reste une énigme de souffrance. Ne laisse qu'entrevoir la torture qui l'habite. Il a roulé sa bosse, mais il est profondément ancré aux terres où il est né, habité par de sombres histoires rurales, déraciné. »
Pour Daniel, le roman entier est un retour à l'enfance. Non qu'il ait connu un serial killer, non qu'il ait jamais exercé le métier de coiffeur, mais il est originaire de la campagne, comme Lannurien.
Ses parents avaient une ferme à Plougasnou, près de Brest. « Lannurien, c'est la face noire d'une paysannerie idéalisée. Précisément, parfois, par ceux qui fréquentent ces rassemblements de musique comme celui de Paule où l'on vit le rêve d'une entente planétaire, dans un univers rural en décalage complet et que l'on ignore. »

Écrire, aussi, vient de l'enfance. « Quand j'étais gamin, pensionnaire à Lannion, je rédigeais des petites histoires. Que je louais à lire pour 10 centimes ! » Écrire, il n'a jamais arrêté. Mais il a pris des chemins de traverse, avant ce premier roman, à 47 ans. Le journalisme.
Cet étonnant métier de « locale », qui vous fait côtoyer, le même jour dans la même ville, un écrivain connu et des gens de peu, mettre noir sur blanc la langue de bois et la sincérité. « Je considère le journalisme comme un genre littéraire. Nous racontons des histoires vraies et, s'il n'y avait pas de la chair, des images, les gens nous liraient-ils ? » 
Alors, il y a dans Miss Bella Donna des petites touches qui tiennent des notes de terrain. Un genre nourrit l'autre. « Mais c'est tout. La fiction n'a rien à voir avec le journalisme. Dans un roman, tu es en reportage sur ce que tu as dans la tête ! »
Non, il le répète, le roman, c'est vraiment un retour aux premières années. « Le plaisir des mots quand on en découvre le sens. Je n'ai pas souffert : écrire était un jeu. Mais il y a quand même, dans l'acte d'écrire, un dépassement de la honte de se livrer... »
Et pour s'assurer, il faisait lire les derniers chapitres, rédigés dans sa caravane à Piriac-sur-Mer (Loire-Atlantique), à sa fille aînée de 16 ans. Elle ne lui aurait rien passé ! Et quand il parle de l'écriture comme un retour à l'enfance, c'est encore plus intime comme histoire : un « retour à la mère ». Un dialogue à distance avec sa propre mère.
« Écrire, je l'ai aussi vécu comme un devoir. Parce que je viens du monde rural et que je voulais écrire sur lui. Ma mère n'admirait qu'un écrivain : Jean Guéhenno. Parce qu'il était la voix du peuple.»
Un enfant, même grand, cherche toujours à réaliser le rêve qu'ont fait ses parents pour lui. Pourquoi alors n'avoir pas dédicacé ce premier roman à cette mère trop tôt disparue ? « Un de mes personnages fait ce rêve-là : il fleurit la tombe de sa mère de jusquiame noire. Un cauchemar ! On ne fleurit pas la tombe de sa mère avec des fleurs vénéneuses. On ne dédicace pas un roman noir à une mère qui révérait Guéhenno. »
Christine BRULÉ.