mardi 24 janvier 2017

Coup de coeur: Le Merle noir


"Il faut toujours écouter la petite voix qui en vous qui vous dit: ose le faire". C'est quelque part dans un roman irlandais. Cette petite voix, Marie-Laure Crochant a eu raison de l'écouter, même si le défi semble insensé: prendre au débotté, en cinq jours de répétition, le rôle de Una dans Le Merle noir, huis clos de 90 mn sans entracte. Elle l'a fait. Parce que ce n'est pas hors de portée de cette comédienne déjà admirée dans La Religieuse, qui est aussi metteure en scène de talent (Regarde les lumières mon amour, d'après Annie Ernaux). 
Cinq jours pour apprendre et incarner un texte subtil et violent: Black Bird est l'histoire d'une femme qui retrouve l'homme qui l'a violée quand elle avait douze ans. Elle veut en avoir le cœur net sur cette nuit qui a ravagé sa vie. Elle reprend contact avec Ray, avec le corps de cet homme qui lui a volé son corps d'enfant. 
Le Merle noir, de l'auteur écossais David Harrower, fut créé au Festival International d’Edimbourg, et repris dans de nombreux pays (dont une mise en scène de Cate Blanchett à New York). 
Le changement de distribution (la comédienne titulaire du rôle étant souffrante) donne au personnage de Una une fébrilité inattendue, liée à l'anxiété de cette prise de rôle: elle colore d'une témérité folle ce désir de confrontation qui pousse Una à rencontrer Ray, dans une usine sinistre, pour enquêter sur son passé. 
La loi a déjà condamné Ray, il a purgé sa peine et doit se cacher sous un faux nom. Mais Una, elle aussi, a été condamnée, d'une autre manière: transformée en objet, mise sous sédatifs, examinée contre son gré, blâmée, elle ne s'est pas reconstruite. « Tu m’as transformée en fantôme », dit-elle à Ray. 
La société a-t-elle puni la victime en même temps que le bourreau? Tel est l'enjeu de ce thriller où deux fantômes du passé tentent d'en retrouver la chair. Gelgon, en gardien de nuit, joue habilement des facettes ambiguës de son difficile personnage de violeur; Marie-Laure Crochant, dans ses oscillations imprévisibles entre colère et désir, en Una aveuglée par la scène primitive, prête à reprendre l'histoire à son début pourvu qu'elle en découvre la vérité, est simplement bluffante. 
Seule réserve à l'égard de la mise en scène, l'utilisation d'une "voix off" d'enfant dans la scène conclusive. Certes liée à une certaine urgence matérielle, elle trouble le dénouement de l'oeuvre et lui enlève son évidence: peut-on se passer d'un acteur réel dans ce moment de vérité qui fait comprendre le titre et (mais faut-il le révéler?) le bluff de Ray? On peut craindre que non, puisque l'intelligence de toute la pièce en dépend.
"Nous allons maintenant nous mettre au travail", lançait Marie-Laure à l'issue de la première à Nantes. Chanceux public, qui a disposé d'une semaine pour découvrir l'une des plus belles surprises de la saison nantaise à la chapelle du Grand T, avec deux comédiens formidables.

Daniel Morvan

Merle Noir, mise en scène François Chevallier. Chapelle du Grand T en janvier 2017.