vendredi 13 janvier 2017

Denise au Ventoux: Rencontrer l'animal


Michel Jullien (DR éditions Verdier)


Denise est un bouvier de Berne. Jeune et noble animal de quarante-trois kilos, qui s’ennuie en ville et voudrait vivre sa vie de chienne. Elle jette son dévolu sur celui qui sera le plus apte à l'emporter. Elle le suit sur le Ventoux pour quatre jours d'escapade, où elle se trouve elle-même et rencontre l'éternité. Telle est l'histoire poignante contée par Michel Jullien dans Denise au Ventoux.


"Ancienne élève de l'école des chiens d'aveugles de Paris,", recalée pour "couardise urbaine", elle est passée par plusieurs identités, Cooky, Athéna, avant d’être baptisée Denise, parce qu’elle a "une tête à s’appeler Denise", pour "un indéniable féminin dans ses façons, un certain populisme de gueule".
Et Paul? Il promène le chien. La routine, l'aliénation pour le chien comme pour son maître. 440 kilomètres annuels avec Denise, à raison de mille sorties par an. Un minimum syndical augmenté d'échappées hors des "cercles carrés du IXe arrondissement", offerts à cette odalisque hybridée de patiente freudienne et d'Albertine assoupie. Chienne ou homme, qui promène qui? A l'une, il ne manquerait que la parole, à l'autre, celle-ci est un supplice quand il s'agit des civilités d'usage. Animal et homme identiquement congédiés de la création, réduits à leurs conditions parcellaires. Face à quoi le Ventoux est un horizon d’espoir.


Elle est d'abord confiée, à titre thérapeutique, à Valentine, sœur dépressive d'une encadreuse. Cependant, Denise n'encadre pas Valentine mais adore Paul, employé de banque qui gravite comme elle dans ce petit monde, relieuse ou bricoleur situationniste de faux décors de foire avec les restes de la chambre de Van Gogh à Auvers-sur-Oise. 
Imagine-t-elle qu’il lui permettra de rencontrer l’animal (*)
Mais le récit diffère à plaisir ce moment de vérité pour explorer l’habitat humain, évoquant alors le Nouveau roman et ses pointilleuses audaces. Michel Jullien appartient à la famille des grands descripteurs, grâce à une acuité de vision totalement hors norme. Ainsi cette description d'une planchette de l'appartement de Valentine: une vasque "jouxtait une planchette couverte de Vénilia, sa tranche ornée d'un galon recollé jusqu'à l'impatience, qui dut être clouté en suite des décollements, quand on avait encore la foi d'une adhérence. Le ruban bâillait par endroits, laissant apparaître les copeaux de bois agglomérés sur la tranche de l'étagère, sales comme des miettes de pain."
Ce sont, nous dit l'auteur, des natures mortes qui "nous parlent très calmement du vivant que nous sommes". Rencontre improbable de Chardin et de Jack London. Mais la surface triste des choses ne conduit vers aucune révélation, elle est seulement enfant de l'ennui, comme dans la première page où tout en Denise, cette sleeping beauty, dit le besoin organique de montagne exprimé par la gueule, "une babine s'affaissant sous son propre poids, découvrant une cordilière de canines et de molaires, comme une géologie de pics et d'aiguilles blanches, un diorama - plus tellement blanches, teinte mastic à cinq ans - tous les chiens ont en bouche une chaîne des Alpes."
Justement : et le Ventoux?
A ce stade du récit, la précision hyperréaliste des arrêts sur image, l'écriture haute définition, inouïe, raffinent le trait jusqu'à l'exaspération. Ici, la chienne halète « comme une usine (…) la langue fondue à la manière des montres de Dali », là, dans la travée centrale d’un train, elle se relève « d’un coup de reins comme le font les chameaux du désert ». Michel Jullien use de l’effet de réel pour nous conduire au point où les deux expériences, humaine et animale, convergent en un même idéal: solidaires dans leur rapport au monde, alliés de classe. La prose française tourne à plein régime. Les observations frappent. Comme dans cette page si touchante où Denise dessine de la truffe un paysage japonais sur la vitre d'une voiture: "C'était joli, le pare-brise arrière était parcouru des lignes de dégivrage horizontales, comme une portée sur laquelle, à mon adresse, Denise écrivait du museau ses idéogrammes de chien."
 Mais rien de grand ne se montre encore, et le bouvier bernois dort beaucoup: "Décidément elle dormait, les paupières barbotant, vautrée, ahanant des rêves aphones, avec le tressautement des courses inconséquentes vécues en songe, mimant des écarts impétueux pour le départ d'un trille au détour de la sente, des cavales immobiles, des souffles étranglés." La vraie vie est ailleurs, cela vaut aussi pour les chiens. Denise tirée de ce sommeil proustien, grâce au grelot magique d'un trousseau de clefs, homme et bête se mesurent au Ventoux.
Le western moderne commence.
La montagne. Le monstre de patience et d'attachement sort de son asthénie conditionnée, s'éveille aux odeurs d'autres castes, aux effrois et aux alertes du grand monde: "Il y avait pour Denise du nouveau dans l'animal". Jolie formule qui résume le retentissement initiatique de cette découverte. Symboles de cette révélation, les portes franchies au cours de l'ascension, sas de passage vers le Graal: La jeune Denise rencontre Dyonisos. Les chênes, comiques et semblables à des humains, porteurs "d'un présage à chaque gland comme s'ils sortaient d'un conseil avec Merlin", puis la forêt d'altitude et ses sentiers neigeux conservant les traces de bêtes. Avant la bosse terminale du Ventoux, où se prépare une immense scène finale qu'on ne dévoilera pas. Mise en alerte par des odeurs et des bruits, tout un mélange de "sucs indébrouillables", Denise (ex-Athéna) va rencontrer son destin au détour d'un pierrier. La satire sociale s'efface devant le chant du monde, la fusion déchirante devant la mort, la communion silencieuse des consciences, humaine et animale, et c'est sublime.

Daniel Morvan


Michel Jullien: Denise au Ventoux. Verdier, 138 pages, 16€. 

Lire aussi Les Combarelles, bel essai sur les grottes ornées paru à la rentrée de septembre 2017 à l'Écarquillé. 



* nous empruntons l'expression au festival "Rencontrer l'animal", organisé par le Grand T (Nantes) en  mai 2013.