dimanche 22 janvier 2017

Tanguy Viel: un roman de la désillusion

c Roland Allard


Aux prises avec un escroc, un ouvrier commet l’irréparable. L’écrivain Tanguy Viel revient en rade de Brest avec "Article 353 du code pénal".

Entretien.


Vous avez à nouveau choisi Brest pour cadre de cette nouvelle histoire. Est-elle un lieu emblématique, le théâtre de votre mythologie d’écrivain ?

Oui, bien sûr, Brest est cela, mon territoire romanesque, mon timbre-poste, aurait dit Faulkner. Cela vient sans doute du fait d'y avoir passé mon enfance mais plus encore d'en être parti à la fin de celle-ci. Toute la région est comme enclose dans l'enfance et je crois que, quand j'écris, c'est ce même enfant qui se met à parler. De là sans doute la théâtralité : Brest et le Finistère en général sont devenus une maquette intérieure, mentale, réduits à quelques traits saillants : la rade, la brume, la roche, la ville.


 Peut-on parler d’un roman politique ? Kermeur, votre personnage, est confronté à une cruelle désillusion. Pour le venger, son fils va rallumer « la lutte des classes »…
Parmi les motifs souterrains du livre, oui, il y a l'humeur politique, celle des années 90 sans doute, quand on a commencé à sentir les effets du renoncement socialiste, l'effondrement des utopies, etc. Kermeur est sans doute un symptôme de ce dévoiement, celui de tous et des gens de gauche en particulier, et cela se traduit par la transmission d'une mélancolie, d'une mollesse que leurs enfants ont absorbée. Je crois que je fais partie de ces enfants-là, ayant eu 20 ans dans les années 90, sur lesquels cette fatigue est retombée. Peut-être qu'alors, à ces enfants-là, il ne restait que des gestes compulsifs, des expressions un peu vidées de leur substance comme "lutte des classes". En ce sens, oui, c'est un roman politique.


Comment travaillez-vous, quelles sont les étapes de votre méthode d’écriture?
C'est toujours la même chose. Après chaque livre, il y a un grand moment de vide et un lent repeuplement. Je laisse venir et j'essaie d'observer ce qui en moi insiste jusqu'à peu à peu dessiner un univers, des motifs, des figures. Par exemple, ici, il y a eu d'abord ce narrateur un peu fatigué, floué, envasé pour ainsi dire dans la rade, sans trop savoir ce qu'il faisait là. Et puis il y a eu cette sorte d'escroc qui a débarqué, l'idée un peu absurde d'une station balnéaire dans la rade de Brest. De là, peu à peu, je multiplie les fragments, les scènes, puis arrivent les autres personnages, et j'organise tout ça très lentement jusqu'à trouver une sorte de ligne claire, que les chapitres tombent en cascade les uns sur les autres. C'est un difficile travail de sculpture au fond, où j'essaie de comprendre où est le centre du livre, la nécessité de sa narration.


Quel est le rôle des petites histoires emboîtées dans l'histoire principale (celle du billet de loterie non validé, l’épisode de la grande roue)?
Ce sont des épisodes qui ont une certaine autonomie, qui existent pour moi depuis longtemps et c'est toujours un peu miraculeux quand ces petites histoires en rencontrent une plus grande qui leur donnent tout leur relief. Elles ont alors une double vertu, je crois : elles font des ricochets autour de l'intrigue principale et en même temps elles en sont les miroirs, les fables cachées, comme si dans chaque petite histoire il y avait toute l'histoire en miniature.


Il y a cette belle question de l’enfant: on va habiter dans la maquette? Ne traduit-elle pas aussi la naïveté du père devant ce projet de marina brestoise?

Je crois surtout qu'il y a des caractères passifs, indécis et fragiles et qu'alors il suffit qu'en face il y ait de la détermination, tout bascule très vite. Or l'immobilier, c'est la détermination par excellence : le bâti, le dur, le sol, toutes ces notions cristallisent au sein de la fragilité d'un Kermeur.


La progression de l’intrigue fait penser aux ressorts d’une horlogerie. Cette technique est-elle mûrement réfléchie ? Quels sont vos auteurs de référence ?
C'est un travail de chaque instant pour sentir que chaque chose, chaque phrase est à la meilleure place possible. Je crois que je passe beaucoup de temps sur ces problèmes de construction et surtout de dramatisation. Il s'agit bien d'un ressort que chaque chapitre doit tendre et faire comme un tremplin pour le suivant. Les modèles de cette manière de faire, ce serait plutôt du côté du cinéma, de Hitchcock, que je pourrais les trouver. Mais sans doute qu'il y a dans ce livre l'ombre de Faulkner. Et quant à ceux qui savent dramatiser un livre, encore et toujours Conrad, Melville, Balzac.


Sur l’article 353: L’intime conviction est le socle de l’acte de juger, au moment où les jurés d'une cour d'assise se retirent pour délibérer. Avez-vous pris des libertés avec le code?
Je me suis un peu arrangé avec le code pénal... En fait il existe un article sur l'intime conviction du juge, c'est l'article 427 mais il est beaucoup moins beau que le 353 qui, en effet, est dévolu aux jurés d'assises.