vendredi 10 février 2017

Blandine Rinkel: sa mère, cette héroïne discrète


Blandine Rinkel/DM


Son premier livre, L’Abandon des prétentions, est le portrait tendre et amusé de sa mère retraitée. En 65 petit croquis, elle compose un portrait intime de cette femme qui consacre sa vie aux autres. A travers Jeanine et ses rencontres, ce livre est aussi un instantané de la classe moyenne française.


« Qu’est-ce qu’une vie réussie? » Jeanine a recopié cette question sur un post-it. Collé sur le frigo, à côté d’autres carrés de papier bleus ou rose. Jeanine est à la retraite après avoir enseigné l’anglais au collège. Aujourd’hui, préfère voyager sur place et pratiquer le « goût des autres » sans restriction. Jusqqu’à faire de sa maison un refuge, un lieu d’écoute. C’est le sujet du livre de Blandine Rinkel, sa fille de 25 ans. Une fille unique, dans tous les sens du terme: « Je me suis beaucoup occupée d’elle », murmure-t-elle, dans cette librairie de Nantes où Blandine dédicace son livre. « L’abandon des prétentions », qui devait s’appeler « 65 » (comme son âge et le nombre de chapitres).
« Blandine était une élève très appliquée. L’été, elle dansait et chantait des comédies musicales au centre de vacances, à Fromentine en Vendée. C’est pour cela qu’elle est aussi à l’aise devant les caméras. Adolescente, elle voulait révolutionner l’écriture. Elle disait qu’elle n’aurait pas assez d’une vie pour réaliser ses rêves.»
Jeanine est née dans une famille paysanne pauvre de Lanrivoaré. S’est mariée à un baroudeur flamboyant (aujourd’hui expert de la contrebande d’armes en Afrique), puis divorcée. Fixée à Rezé, au sud de Nantes. Ville que Blandine Rinkel décrit dans son livre comme « un petit monde que le grand ignore, et qui s’organise, hors du temps, autour des ronds-points sans charme et des tramways automatisés ».
Blandine a grandi et filé sur Paris. Sa trajectoire de vie ne passe pas par les concours, malgré un 20/20 au bac de français, mais par l’affirmation d’une écriture: « Je suis une sauvage, j’ai fait mon chemin de pensée en compagnie des livres. Je me situe dans la famille des auteurs comme Pierre Michon. ceux qui questionnent la vie des gens qui semblent n’avoir rien à dire. »
Un master de lettres (sur la notion de journée), de la chanson avec Bertrand Burgalat, de l’activisme au sein du collectif d’artistes Catastrophe, du journalisme branché pour Citizen K ou Le matricule des anges: parcours d’une étoile montante de la scène parisienne. Banal. Sauf que la Parisienne n’a pas oublié sa mère. « J’écris beaucoup tous les jours. Un angle a fini par s’imposer: ma mère dans sa cuisine, s’enivrant de tous les visages croisés. »

Le livre va sidérer la critique. Il part de l’étonnement perpétuel de la fille devant sa mère, cette candide magicienne de la relation humaine. Cette petite bretonne de mère, bloc de bonté dans sa cuisine rose de Rezé, qui perpétue l’amour paysan de l’accueil.
« Je ne savais pas qu’elle m’observait autant, j’en ai eu les larmes aux yeux en lisant le livre », dit Jeanine, qui s’est pomponnée pour la signature en librairie. Je pensais que c’était une étude sur Rezé, pas un livre sur moi.»
C’est le goût maternel de l’effacement que décrit le livre. « Contre la tyrannie des ambitions, écrit-elle, elle a préféré affiner sa part sensible: plutôt que les dîners à plusieurs, elle choisissait les tête-à-tête, au champagne qui frappe préférant le cidre doux; plutôt que de s’inscrire à l’agrégation, elle apprit la peinture (…). »
Jeanine tire de ses origines (l'âpre pays léonard, dans le nord Finistère) une indifférence radicale envers la soif de paraître. Pas dopée à l’ambition, mais électrisée par les rencontres de hasard.
Curiosité dont sa fille a hérité, qui affronte sans ciller les questions, consciente aussi de porter (comme Leïla Slimani) une nouvelle culture féminine: « J’ai grandi dans un monde de paroles confisquées par le père. La littérature est porteuse de valeurs féminines de douceur et de refus du combat viril. L’attention à l’autre est une valeur politique. »
« Qu’est-ce qu’une vie réussie? » Pour Jeanine, c’est faire des crêpes à Moussa, demandeur d’asile de Homs, qui dresse l’inventaire des tortures pratiquées dans les prisons syriennes. C’est accueillir l’univers entier, une madone des camionneurs, des immigrées espagnoles rencontrées au super U, un capitaine de cargo russe (et ancien danseur du bolchoï, elle a le flair pour repérer la grâce secrète des êtres), un salafiste. « Quand j’ai commencé ce livre, tout Paris ne parlait que des réfugiés, c’était le sujet à la mode, mais c’était une guerre d’opinion abstraite. Le concret, je l’ai trouvé chez ma mère. Sans idéologie, elle pratiquait l’accueil de réfugiés. Jeanine est un personnage très contemporain: une femme de la classe moyenne qui accueille des migrants. »
Jeanine relativise: « C’est parce que j’étais divorcée que j’ai pu me faire toutes ces rencontres. Je vais souvent à Emmaüs voir les Arabes, mais c’est intéressé: je veux continuer à pratiquer l’arabe, que j’ai appris sur le tard. Mais me faire traiter d’islamo-gauchiste par la presse parisienne, alors ça! Maintenant, le succès de ma fille me donne des ailes: il faut que je continue à voir du monde pour qu’elle écrive un autre livre. Il faut seulement qu’elle ne se crashe pas en route. »
Et là, le regard tendre et amusé de Blandine sur sa mère dit tout. Il dit: toi, maman, on ne te changera jamais. ta capacité à fabriquer de la gentillesse est infinie.

Daniel MORVAN.

Ed. Fayard, 248 p., 18 €