mercredi 8 mars 2017

Deux ampoules sur cinq: Poète russe à la lampe de poche

photo Pascal Victor


À l’entrée du Salon de musique, Anna Akhmatova vous tend une lampe de poche. Puisque vous êtes au premier rang, vous ferez partie des éclairagistes du spectacle. Belle responsabilité que d’éclairer le visage d’Isabelle Lafon, qui joue Anna Akhmatova, la grande poétesse russe aux cinq « a » dans son nom. Et celui de Johanna Korthals Altes, dans le rôle de son amie Lydia.
1938, les purges staliniennes balaient l’URSS. Akhmatova était une poétesse célèbre, une aristo du vers. Jusqu’à son interdiction, puis sa radiation de l’Union des écrivains, considérée comme « à demi-nonne, à demi-pute ». Elle reçoit Lydia Tchoukovskaïa, femme de lettres dont le mari, comme le fils d’Anna, est emprisonné. Ainsi débutent 25 ans de compagnonnage féminin, pour libérer les proches et parler littérature.
Le modeste appartement communautaire d’Anna se remplit du murmure de cette conversation intime. Ça vole haut, ou bas. On se permet de dire que le grand Stanislavski a « une gueule de singe », que Pasternak n’est qu’un égoïste, que les personnages de Tchekhov sont minables. Akhmatova, est une femme svelte et belle, qui adore les bains de mer et reste comme une « icône de la souffrance russe ». La Russie est ce pays où on reconnaît un poète dans la rue. Un jour de 1937 (1), dans la file qui s’allonge devant la prison de Leningrad, une « femme aux lèvres bleuies?» lui dit : «?Et ça, vous pouvez le décrire ??» Anna dit: «Oui, je peux». Juste pour voir naître «un sourire sur ce qui autrefois avait été son visage».
Daniel Morvan.
Jusqu’à samedi à 20 h 30, salon de musique du Lieu unique, quai Ferdinand Favre. 1 h 20. Tél. 02 40 12 14 34.
1 : Lire Le Requiem & autres ?poèmes choisis, d’Anna Akhmatova, Al Dante, 2015.
Pascal Victor