vendredi 31 mars 2017

Une princesse aux marches du Pallet




Née en 1954 à Nantes, Danielle Robert-Guédon a publié : « Le désespoir du singe » (éditions Balland, 1997), « Le grand abattoir » (Balland, 1999), « Déposition » (Filigranes, 2000), « Je reçois » (Balland, 2002), « Les vivants, les morts et les marins » (Joca Seria, 2005).

Dans notre série de l'été 2005, la romancière nantaise Danielle Robert-Guédon raconte les vacances de son enfance. Une parenthèse enchantée entre vignes et Sèvre.

« Mes grands-parents avaient une toute petite maison au Pé-de-Vignard, près du Pallet. Ils me gardaient souvent et je passais l'été chez eux. Mon plus beau succès médiatique eut lieu quand j'avais huit ans. J'avais inscrit mon nom à la craie sur toutes les portes en bois du village, celles, peintes en noir, des innombrables caves, appentis et pressoirs où les hommes se retrouvaient le soir pour goûter le muscadet. »
« «Le nom des sots est écrit partout», me répéta chaque jour mon grand-père, jusqu'à ce que les pluies d'automne aient effacé mes velléités de gloire ».
Les étés de l'enfance, et jusqu'à ses quatorze ans, ils ont pour Danielle Robert-Guédon la couleur des levers matinaux et des longues promenades entre les ceps, au lever du soleil : « J'ai toujours eu l'impression d'étés très chauds : Ma grand-mère me gardait à l'ombre à midi, car il y a peu d'ombre dans le vignoble. Mon grand-père me réveillait tôt, vers six heures et demie. Avec un petit voisin, je partais chercher du lait, le soleil se levait à travers les vignes. Entre le Pé et Saint-Michel, on traversait par les voyettes, de simples sentiers à travers champs. Au retour, on s'amusait à faire tourner le bidon sans renverser le lait. »

Déambuler dans les vignes...

La petite Robert ne renverse jamais le pot au lait, mais elle a peur. Peur du hérisson en boule au milieu de la voyette. Peur des rats sous le tunnel de chemin de fer. Des rats qui peuplent l'égout plein du sang provenant d'une boucherie proche. Pas fière, la petite Robert. Mais heureuse d'évoquer ces souvenirs d'enfance qui la ramènent au temps de la campagne, de la culture paysanne. « Là, je ne me posais aucune question. C'était bien. Quand je raconte ça à mon fils, j'ai l'impression que c'est le XIXe siècle. Il n'y avait pas encore l'eau courante, dans ces années 1960-62. J'avais une douzaine d'années. J'allais chercher l'eau à la fontaine. Il y avait une petite cour avec une tonnelle de vigne. Avec mon grand-père on devinait des formes, des visages, des animaux, dans les feuilles. Les voisins venaient chanter le soir. La petite fille du parc Montsouris, Les flots bleus, Le grand Lustucru...
C'est le Grand Lustucru qui passe,
C'est le Grand Lustucru qui mangera,
Les enfants qui ne dorment guère,
Tous les enfants qui ne dorment pas.
J'y croyais, au Grand Lustucru ! »
Sa petite bande, ce sont Jacques, Odile, Hélène, François Lorre. « On jouait, mais surtout, on déambulait. On se baignait dans la Sèvre, ce qui est impensable aujourd'hui, on goûtait au bord de l'eau. »

Grand-père et grand-mère

Et la grand-mère ? Hélène Robert, elle transmet. Autre chose que Jean Robert, qui enseigne le nom des arbres et, lorsque c'est l'heure de se coucher, les différents mots d'argot pour dire « lit » : pucier, page, niche.... Ce cours du soir a lieu de part et d'autre du rideau qui sépare la chambre des grands-parents de celle de la petite.
« Grand-mère me faisait faire la prière. «On va prier pour tous les gens qu'on aime dans la famille». C'est comme ça que j'ai appris la généalogie familiale, la prière était prétexte à raconter la famille. »
Il y a aussi les promenades avec grand-mère. « Elle m'amenait visiter les veuves du village. L'une d'elles avait trente chats. Elle allait boire un petit verre chez madame Gestin. Je me souviens aussi d'une femme toujours vêtue en homme, qui fumait des roulées. Mon grand-père l'appelait George Sand (il m'interdisait d'ailleurs la lecture de Colette, la dépravée). C'était un monde où le masculin et le féminin étaient très marqués. Mais, en tant que petite fille, j'étais quand même tolérée dans les pressoirs. » Le vignoble des années soixante, c'est un monde aussi compartimenté qu'une tribu indienne, où l'enfant va d'un tipi à l'autre pour grappiller ce qu'il faut savoir, le monde des hommes dans l'ombre des celliers, le vin, les discussions politiques avec l'instituteur de gauche et les voisins.
Et celui des femmes aux heures chaudes, lorsqu'il n'y a plus qu'à apprendre à coudre avec grand-mère.


Daniel Morvan.