samedi 22 avril 2017

Colombe Schneck, au nom de l'aïeule sacrifiée (archive 2012)


photo Girou

‎jeudi‎ ‎4‎ ‎octobre‎ ‎2012, toutes éditions
591 mots
Daniel Morvan

Colombe Schneck s'est fait un nom de femme de radio (sur France Inter), avec une diction à décourager un congrès d'orthophonistes. Lorsqu'elle débarque à Nantes, pour une rencontre autour de son nouveau livre, La réparation, elle a aussi un côté jeune fille scotchée à son portable.
Dans le portable de la Parisienne, il y a des images de la Lituanie. Des monuments aux morts. La maison d'un chef nazi. Une place où les juifs étaient triés... « Je pensais ne pas avoir de légitimité pour parler de leur anéantissement, moi qui fus une fille gâtée. Moi qui porte des chaussures de chevreau doré », dit-elle.
Un prénom est venu tout chambouler. Un beau prénom : Salomé, qu'elle a choisi pour sa fille, sans connaître son passé familial. Salomé était aussi le prénom de la fille de Raya, sa grand-tante. Les images du portable de Colombe ont été prises sur les traces de cette histoire. De Salomé Bernstein, gazée à Auschwitz, il ne reste qu'une photo en noir et blanc, qui lui a servi de fil pour remonter jusqu'à la scène la plus cruelle de son roman. « Cette scène-là, personne n'ose m'en parler. Comme s'il ne fallait pas dévoiler un suspense. Ce livre n'est pourtant pas un polar. » Ce moment indicible est celui du choix entre la mort et la vie.

À gauche les vivants, à droite les morts

1943. Les juifs du ghetto de Kovno, où vivait Salomé, ont conservé leur optimisme. Ont continué à tomber amoureux des filles aux yeux myosotis qui maquillent leurs joues d'un peu de sang. Pourtant, les sélections se succèdent jusqu'à la liquidation finale du ghetto. Les nazis assassinent simultanément les mères et les enfants. Sur la grande place, un officier trie : à gauche les vivants, à droite les morts. Quand vient son tour, la grand-mère Mary se fait passer pour la mère de ses petits-enfants. Elle part à la mort avec eux, sauvant ainsi ses deux filles, Raya et Macha, les grands-tantes de Colombe. Toute la vie familiale à venir est partie de ce sacrifice.
Et quel bouleversant portrait d'enfant est né sous la plume de la romancière, avec cette merveilleuse Salomé qui, dans le ghetto, apprend toute seule à lire, joue à ne plus avoir faim, à faire « comme si c'était avant »... « Maintenant, Salomé a ses dates de naissance et de mort. Avant, elle n'était qu'un fantôme. Mes grands-tantes ont vécu avec ça : choisir de ne pas mourir avec leurs enfants. Elles ont porté le sacrifice de leur mère en étant des femmes positives et bienveillantes. Voilà ce que j'essaie de poursuivre avec mes chaussures dorées. » Et ses yeux myosotis.
Pour ce problème de diction ? « Depuis le livre, ça va beaucoup mieux. Je parle plus lentement. »
 
La réparation. Grasset, 218 pages, 17 €.

 
Daniel MORVAN.