jeudi 27 avril 2017

Jean d'Ormesson, sa mélodie du bonheur en Pléiade


Photo Catherine Hélie

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706 mots


Comme seulement seize autres auteurs avant lui, Jean d'Ormesson a fait en 2015 son entrée dans la bibliothèque de la Pléiade : ces jolis bouquins sur papier bible et reliés pleine peau à lettres d'or consacrent les plus grands écrivains.
Simenon y est, pourquoi pas « Jean d'O » ? Gallimard s'en réjouit, les lecteurs aussi. Il est l'un des auteurs les plus aimés des Français, l'enchanteur vif-argent des années Bernard Pivot.
Son oeuvre s'écoule comme une douce mélodie du bonheur. En juin 2015, il fêtait ses 90 ans.


Comment vous a-t-on proposé d'entrer dans la Pléiade ?
Antoine Gallimard, directeur des éditions, m'a dit qu'il voulait me voir et que c'était un peu pressé. Je n'ai pas pensé une seconde qu'il allait me proposer d'entrer dans la Pléiade. J'étais si confus que je lui ai dit, merci, merci beaucoup. Puis j'ai objecté que j'étais encore en vie. Il m'a dit : ça peut s'arranger.


Vous avez certainement découvert des secrets de cuisine de la collection?
J'ai appris que Saint-John Perse avait truqué sa Pléiade en antidatant des lettres de 1946, présentées comme étant de 1936. Du coup, il passait pour un visionnaire fabuleux !


Cela vous fait drôle d'être imprimé sur du papier bible ?
Comme dit Groucho Marx, je n'entrerais pas dans un club qui accepterait quelqu'un comme moi. Mais Hughes Pradier, le patron de la Pléiade, m'a assuré : nous ne prenons pas les reines d'un jour.
Une chose me faisait peur : « l'appareil critique » de la collection, qui déballe tout votre passé. J'aurais bien proposé une Pléiade sans appareil critique, comme Kundera.


Par la télévision, vos yeux bleus et votre verbe ont régné sur les lettres. Mais quel genre d'écrivain êtes-vous en réalité ?
Jeune, être écrivain ne me traversait pas la tête. Je n'ai pas écrit de poèmes à ma mère à 9 ans, de polar à 15 ans et de tragédie à 20 ans. J'étais normalien, je ne voyais rien à ajouter à Flaubert.
J'ai écrit pour plaire à une fille, comme tout le monde. J'ai déposé un manuscrit chez Julliard, qui m'a rappelé le lendemain, enthousiaste : J'étais la nouvelle Françoise Sagan. C'était faux, bien sûr. Le livre a fait un bide.
Je suis entré une seconde fois en littérature avec La gloire de l'empire, qui reçut le Grand prix du roman de l'Académie française.


Quel est le secret que vous confieriez à un jeune écrivain ?
J'ai toujours vomi les conseils des vieux académiciens. Le seul conseil valable, c'est : travaillez dur. La littérature est un travail excessivement difficile. J'écris très péniblement, il me faut récrire chaque page cinq à six fois.


On vous appelle l'écrivain du bonheur. Mais le bonheur d'écriture existe-t-il?
Certes, mieux vaut être écrivain que mineur de fond. Et c'est aussi un plaisir d'écrire, «une joie atroce» comme dit Flaubert. Mais quel labeur, quels incessants retours sur l'ouvrage. L'été dernier, j'ai écrit 100 pages et j'en ai jeté 99. La production de tout un été, presque entière à la poubelle.


Ce labeur est-il compatible avec la vie mondaine ?
J'ai été mondain, mais depuis dix ans on ne me voit plus dans les soirées. La mondanité a disparu de ma vie, je suis sourd comme un pot et je crains les dîners en ville. À vrai dire, je suis maintenant presque muet dans les cocktails.





Recueilli par
Daniel MORVAN.