samedi 22 avril 2017

Le Crucifié de Nantes





ouest-france
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603 mots


Une sculpture d'un Christ en croix espagnol du XVIe siècle est de retour à la cathédrale de Nantes après cinq ans de restauration.


Je suis un fils du peuple. Observez-moi : je suis presque nu. J'ai mal. Je suis le Christ. De quel bois suis-je fait ? D'aucun. Mon corps et mon sang sont de plâtre et de vermillon.
Pour s'en apercevoir, il a fallu me descendre de la croix, avec mes quatre clous. Nul larron pour me distraire : quarante ans de solitude passés au pilier central de la cathédrale, dieu attaché à sa tige. Solitude brisée par des femmes de l'art qui vinrent laver mes plaies. Je fus ausculté comme un corps périssable, rare et fragile. Si je fus façonné et dressé dans le beau XVIe siècle (celui de François 1er), ce n'est pas ici, à Nantes, que j'ai traversé la Révolution française. Mais peut-être dans quelque congrégation, à Versailles.

De pieuses femmes grattaient mes plaies

Mon corps lustré, d'une brillance fascinante, contraste avec le fruste pagne (le périzonium) qui ceint mes reins. Ma tête est cassée et repose sur l'épaule droite. Mon corps est maigre, plat et ruisselle de sang.
On a repeint mes stigmates lorsqu'ils s'effaçaient. On s'est demandé pourquoi. Depuis que je suis né, dans le murmure des oraisons, de pieuses femmes, peut-être des jeunes gens, viennent gratter mes plaies. Pour recueillir le sang du Christ tel qu'il a été peint, ruisselant de mon flanc. Ces marques de grattage resteront sur ma peau : parfois une trace d'ongle en dit plus sur la foi qu'un traité de théologie.
La science a décidé de me séparer du bois, comme on arrache une écorce. J'ai été traité comme un malade. Analyses sanguines, scan crânien et corporel. Ma chair n'est pas de maïs malaxé, comme le sont les Christ mexicains, mes cousins présumés. Je suis fait d'un mélange de plâtre, de chaux, de fibres végétales et animales gâché à l'eau chaude. Je suis creux, mais vivant. À la balance de la croix, j'accuse mes 28 kg. Plus pesant que les poids coq de la semaine sainte, qui processionnent léger à Taxco ou Patzcuaro.

Je ne suis même pas un petit gars de Burgos, comme on l'a cru. Mais je fus façonné comme si je l'étais, par quelque sculpteur français qui voulait tenter quelque chose. Je suis une expérience qui n'a pas abouti : statue en mortier, pas un métier d'avenir dans une Renaissance qui ne croyait qu'au marbre et au bois. Je suis seul sur ma croix, seul de mon espèce, plâtre et chaux. Me réparer a coûté 35 000 €, payés par l'État laïque de France. Jean-Paul James, évêque de Nantes, se souvient devant moi de la conversion de sainte Thérèse. Thérèse fut bouleversée par un Christ flagellé et ligoté de chanvre. Moi, c'est les clous. Je bouleverse autrement. On m'a réparé comme un corps brisé. Mais on ne répare pas le Christ. On panse ses plaies et on le remonte vite là-haut, où il vous parle de vos souffrances. »

Daniel MORVAN.