dimanche 23 avril 2017

Le prof nantais embarque ses BEP aux funérailles de Lucie Aubrac

Avec leur professeur Luc Douillard, les élèves du lycée professionnel Michelet (Nantes) rencontrent des amies de Lucie Aubrac, aux Invalides

jeudi 22 mars 2007
506 mots
Daniel Morvan
Ils ont entre 17 et 18 ans. 21 élèves de BEP finition, sept plâtriers et quatorze peintres. Luc Douillard, leur professeur de lettres du LP Michelet, à Nantes, aime bien les défis. « Tenter le déclic. Parier qu'en 24 heures, ils seront capables de s'intéresser à leur Histoire. » Luc Douillard a pour consœur Élisabeth Elfer-Aubrac, fille de Lucie. C'est lui qui a rédigé en 2004 l'appel national (signé par les Aubrac) à défendre « le socle des conquêtes sociales de la Libération ». Deux bonnes raisons pour embarquer ses élèves, grâce au soutien des Pays de la Loire, à l'hommage des Invalides. « C'est une action de guerre contre l'ignorance, dit-il. Les jeunes souffrent d'un manque de personnes à admirer. »
Sur place, la surprise : pas d'autres lycéens. « Très impressionnant, dit Mélanie. Se dire qu'on est là, à cinq mètres du Président, et que visiblement nous sommes les seuls scolaires... » Et même les seuls de France ! Mélanie est peintre et se destine à peindre des trompe-l'oeil. La longue silhouette du chef de l'État s'avance sur les pavés glissants des Invalides : ce n'est pas un trompe-l'oeil. « Si vous voyez des gens âgés avec des médailles, leur a dit leur prof, ce seront des résistants. Les plus jeunes auront 80 ans. Allez leur parler, ils seront heureux. »
Le cercueil de Lucie Aubrac quitte la cour. Le chant des partisans résonne encore dans l'air glacial. Les lycéens, transfigurés par la solennité de l'événement, font cercle autour des anciens. Ils écoutent, affamés de paroles. « Vous l'avez connue ?», demande Mélanie. « Oui, répond Claude, j'ai enseigné dans le même lycée qu'elle à Rome. Elle ne se contentait jamais de parler, toujours en première ligne contre l'injustice dans les conseils de classe. »
Maxime interroge le Breton Gabriel de Tournemine : « Quel âge aviez-vous à l'époque ? - 17 ans en 1940. La Résistance, c'était un grand western. Faut jamais lâcher, les garçons, ni dans votre vie ni dans vos études. » Silencieuse, Mélanie boit les paroles. Capte des bouts de destins qui viennent d'entrer dans sa vie. « Oui, j'ai envie d'approfondir l'histoire de ces résistants. Ils nous ont promis de venir nous voir. » Pari gagné, monsieur le professeur. Et chapeau.

Daniel MORVAN

Les derniers combats de Lucie Aubrac


Lucie Aubrac à Nantes, en mars 2005 pour la remise de la légion d'honneur à son gendre, Jean-Pierre Helfer, directeur d'Audencia, entourée de sa famille dont sa fille Élisabeth Helfer-Aubrac (3e en haut en partant de gauche).


Élisabeth Helfer-Aubrac enseignait au lycée Michelet de Nantes. Pour notre consoeur Isabelle Labarre, elle témoignait en mars 2007 des derniers combats menés par sa mère: "Que ce soit auprès des sans-papiers, des enfants handicapés, des mal logés, ma mère a signé toutes les pétitions qu'il fallait. Sans aucune honte, elle se servait de son nom pour faire entendre une cause, toujours avec un souci de grande honnêteté et fidèle au seul credo de mes parents : le programme du Conseil national de la résistance. Son mot d'ordre, c'était de rester vigilant face aux injustices, au racisme, à l'homophobie. Dans ses dernières interrogations, elle parlait des élections présidentielles. Elle n'a jamais adhéré à un parti depuis la Libération mais en tant que femme de gauche et engagée pour les droits des femmes, elle était sensible à ce qu'une femme, plus jeune, soit candidate... Son dernier déplacement, c'était en octobre dernier, un hommage aux jeunes juifs déportés à Mont-de-Marsan. Nous n'étions pas fiers de la voir partir, déjà grabataire. Depuis quinze ans, elle avait perdu la vue. Mais c'était elle..., une battante jusqu'au bout !
De quelle façon, interroge Isabelle Labarre, cet esprit de résistance a-t-il traversé la vie de famille ?
Avec la guerre, nous avons été élevés de façon chaotique, mon frère, ma soeur et moi. Mais avec cette idée que la justice prime sur tout. On n'avait pas de croyance religieuse, on croyait en l'Homme. Le confort était accessoire : le quotidien, la maison, ça passait après les actions de nos parents. Mon père, Raymond, plus intellectuel. Ma mère, médiatique et efficace. Je ne l'ai jamais vu baisser les bras, elle avait toujours l'intelligence de rebondir devant les difficultés.