samedi 22 avril 2017

Raymond Aubrac: La lettre de Guy Môquet, un texte sacré



Raymond Aubrac, en compagnie de sa fille Élisabeth Helfer-Aubrac, vendredi soir à la cérémonie du 66e anniversaire des fusillades de Nantes et Châteaubriant.

QUOTIDIEN OUEST-FRANCE
‎samedi‎ ‎20‎ ‎octobre‎ ‎2007
760 mots
Daniel Morvan

Le comité du souvenir des fusillés organisait, hier, une veillée du souvenir devant le monument aux 50 Otages de Nantes. La présence de Raymond Aubrac a donné un relief particulier à la cérémonie.
« Les cérémonies en hommage aux fusillés d'octobre 1941 se tiennent alors que le président de la République instrumentalise la mémoire de Guy Môquet. » Ces mots de Joël Busson, président du Comité départemental du souvenir des fusillés de Châteaubriant et Nantes, disent assez la dimension politique de la cérémonie. La présence d'écoliers, pour une évocation de la Résistance, ajoutait à la charge émotionnelle de cette veillée. Celle de Raymond Aubrac en faisait un événement.
Jean-Marc Ayrault s'est inscrit dans la fidélité à l'héritage de Lucie Aubrac, l'infatigable pédagogue de la Résistance. Les enfants présents étaient donc les grands destinataires du message. On s'attendait à ce qu'il commente la décision, par Nicolas Sarkozy, de faire lire la dernière lettre de Guy Môquet, le plus jeune des 48 fusillés. Selon lui, cette lettre « n'aura qu'une valeur émotive si elle n'est pas restituée dans le contexte historique. Guy Môquet était un jeune résistant communiste qui n'est pas mort pour la France par nationalisme, comme voudrait le faire entendre Nicolas Sarkozy. Guy Môquet, comme bien d'autres de ses jeunes camarades, est mort pour la défense de la patrie, la défense de l'héritage du Front populaire et pour avoir combattu le fascisme. Ils se sont engagés non seulement pour la France mais pour le monde entier. »

Un jour, on m'a lu ma condamnation à mort

A 94 ans, Raymond Aubrac garde l'esprit vif. Il a écouté et observé, assis auprès de sa fille Élisabeth Helfer-Aubrac. Un peu plus tard, l'ancien résistant se réchauffe en avalant un grog et en tirant sur sa pipe. La lettre de Guy Môquet, faut-il la lire dans les lycées ? « M. Sarkozy a lancé une idée qu'il fallait reprendre au bond, sans exclure qu'il y ait une arrière-pensée politique. Il ne fait que son métier de chef d'État. Le respect dû à Guy Môquet dépasse la durée d'un mandat. Lire cette lettre, c'est positif. Il faut aussi l'expliquer : c'est l'histoire d'un jeune garçon qui voit son père arrêté, et décide de continuer le boulot. C'est exactement ce qu'on entend dans La Marseillaise : « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus. » Pour Raymond Aubrac, la vraie question est : a-t-on le droit de publier les dernières lettres de condamnés ? Et il se souvient de sa propre captivité, en 1943 à Lyon. « Un jour, on m'a lu ma condamnation à mort. Et j'ai, parmi mille choses, pensé à écrire une dernière lettre. À qui écrire ? Qui lira cette lettre ? Je n'ai pas eu à l'écrire, Lucie m'a évadé. Dans des circonstances extraordinaires. » Que l'on connaît par le livre de Lucie Aubrac et le film de Claude Berri. Écrire en prison ? Mais l'on fusillait pour cela. « Un jour, le feldwebel a réuni les prisonniers devant un cadavre : il avait été surpris à correspondre. Ils ont confisqué tous les crayons. J'avais planqué une mine. Avec, j'ai écrit le dernier vers d'un poème sur la porte du cachot. Si vous allez en prison, apprenez des poèmes. »
Élisabeth : « Je me souviens qu'à la maison, nous avions un recueil de lettres de condamnés. Maman nous laissait tout juste ouvrir ce recueil. »
La lettre de Guy Môquet, un texte sacré ? Raymond Aubrac : « La lettre de Guy Môquet est un texte sacré. »
Daniel MORVAN.
(Lire aussi page 3)