vendredi 21 avril 2017

Vente Julien Gracq: une vie à l'encan (archive 2008)


Parmi les objets à l'encan, cette image de Gracq avec Nora Mitrani


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768 mots
Daniel Morvan

1. Visite avant dispersion





Mercredi 12 novembre 2008, la succession Julien Gracq est dispersée à Nantes. Inventaire avant dispersion en compagnie de l’écrivain Pierre Michon.


« Oh, cette photo! Julien Gracq en gondole à Venise! Avec son amie Nora Mitrani et André Pieyre de Mandiargues, qui avait une maison là-bas. Gracq en parle dans ses carnets: Nora et moi, allions acheter du calamar au marché de Venise. »

Visiter incognito la vente Gracq: Il a fallu cet appât puissant pour extraire Pierre Michon de l’écriture de son prochain livre. 
Henri Veyrac, le commissaire-priseur, lui réserve un accueil princier. Le conduit immédiatement devant le talisman, la lettre d’André Breton, celle du 13 mai 1939, où le poète dit son admiration pour Gracq et son Château d’Argol. « Oui, c’est bien l’encre bleue des mers du sud qu’utilisait Breton. »

La vente est constituée de trois cents lots, meubles, photos, livres, tableaux, lettres où l’on touche du doigt les grandes amitiés littéraires. Connues, celle d’Ernst Jünger, son héros littéraire, photographié avec un épervier sur l’épaule.
Ce sont ses héritiers, des cousins du côté des parents de Gracq, qui ont décidé de vendre ce qui restait. Les manuscrits de ses livres ont été offerts à la Bibliothèque nationale de France (BNF). Un peu à l'image de la vente André Breton, qui avait suscité un vent de colère, celle de Gracq a fait réagir quelques intellectuels.



La vente n’a rien de flamboyant: « A Saint-Florent-le-Vieil, il s’est installé dans les meubles de ses parents, sans rien toucher », note Henri Veyrac. Le fauteuil où il installait ses visiteurs est resté aux héritiers. Un portrait de Gracq par Bellmer a été légué à ses premiers exégètes.

De l’appartement parisien, on conserve un bureau, une chambre à coucher. Un chartreux l’aurait trouvé austère. Rien de ce qu’on attendrait d’un écrivain de la mouvance surréaliste: « le fonds de commerce des surréalistes, rappelle Michon, c’est le marché aux puces et les échanges de tableaux et de dessins. Or Gracq ne collectionnait rien. »

Parmi des portraits, la photo du prix Goncourt refusé: « regarde, il s’allume une clope, elle est jolie cette photo. Au fond Gracq est une grande coquette: il a le Goncourt et le refuse. Le beurre et l’argent du beurre, quoi. »

Se scandaliser de cette vente? Pas Michon: « Rien n’est mis à l’encan de la vie privée, il n’y a pas de lettres sentimentales. » Quelques objets touchants rappellent que lorsque grandissait la stature de Julien Gracq, le modeste Louis Poirier continuait de vivre: un carnet de notes du lycée de Nantes où il est qualifié d’« élève d’élite ». On double portrait colorisé de lui et de sa sœur Suzanne, avec qui il vécut à Saint-Florent-le-Vieil. Son appareil photo, un Contessa Zeiss et toutes ses diapos: New York, le Montana... Gracq photographe? Allez savoir.

Michon flaire les livres, les dédicaces. « je me demande s’il avait gardé le livre que je lui avais envoyé, La Grande Beune. J’avais reçu une belle lettre de lui. Maintenant, je regrette un peu de n’être pas allé le voir. »




2. La cérémonie des adieux




Folie des enchères, mélancolie de la dispersion : la vente des livres et objets de Julien Gracq a eu lieu hier chez Couton-Veyrac. Une manière d'adieux déchirants, dans tous les sens du terme.



« Vendre les objets, livres et lettres de Gracq rue de la Miséricorde, à deux pas du cimetière... Je trouve ça vraiment trop triste. » L'homme qui parle s'appelle numéro 125, attribué par Henri Veyrac, qui mène les enchères. De temps à autre, d'un signe du menton ou de la main, il surenchérit. Et pas de pitié pour les amateurs : Vous auriez voulu posséder la lettre de José Corti, son compte-rendu de lecture d'Au château d'Argol ? Monsieur 125 ne vous la laisse pas et l'acquiert pour 23 000€. Une édition originale d'Un beau ténébreux ? Il l'achète 4 000 €.

Les simples curieux, venus avec le fol espoir de ramener un souvenir, lèvent les yeux aux ciel. Entre les institutions, qui préemptent plus vite qu e leur ombre, et les gros collectionneurs, aucune place pour l'acquisition sentimentale. « Mais en même temps, conclut ce monsieur 125, ces livres vont trouver une seconde vie. »

« Je lui ai apporté du sable de Lybie »


Triste mais pas trop, ce libraire nommé Jean-Baptiste de Proyart, dans le 16e arrondissement de Paris. « J'ai acheté une lettre de Jacques Chardonne à propos du livre Préférences, car j'avais déjà l'exemplaire de l'ouvrage dédicacé au même Chardonne. Il me la fallait absolument. »
Dans la foule de 400 personnes, de nombreux passionnés de Gracq, comme cette enseignante d'esthétique aux Beaux-arts de Quimper, elle-même écrivain: Christine Lapostolle. Elle observe, dévore, avec un sourire de résignation quand s'envole une belle édition illustrée. Ou cette élégante avocate parisienne qui venait souvent rendre visite à l'écrivain, à Saint-Florent-le-Vieil. « Lors d'un voyage en Lybie, se souvient-elle, je me suis aperçue que le rivage des Syrtes existait réellement, et pas seulement dans l'oeuvre de Gracq. Je lui ai apporté un peu de sable du désert. Je voudrais bien acheter quelques souvenirs, j'aime tellement cet écrivain ! »

Elle parvient à obtenir, pour 500 €, une belle édition limitée des Eaux étroites, et une autre d'Au château d'Argol. Mais lorsque les enchères opposent un acheteur américain ou britannique et une institution publique (l'État, la ville de Nantes, Angers, la bibliothèque Jacques-Doucet ou plus modestement Saint-Florent-le-Vieil), on compte les points... en relisant une dédicace impertinente («et merde pour la reine d'Angleterre ») écrite sur un texte érotique par Mandiargues.

Cette très longue demi-journée ressemble à une poignante cérémonie des adieux, avec des nantis déçus et cyniques : «J'aurais bien acheté ce tirage de tête du Rivage, mais entre Gracq et la Mercedes neuve, il faut choisir... »
Bien heureux, celui qui aura su, par surprise, se saisir d'une sorte de dessin, un lot de consolation à 90 €. Pour tous les autres, il reste les librairies. Les livres de chez José Corti, dont les belles couvertures sauront chasser le mouron.
Daniel MORVAN.

3. "Au rendez-vous des charognards"

La dispersion Gracq avait en 2008 provoqué l'indignation d'écrivains comme Pierre Assouline et François Bon.

Pierre Assouline parlait sur son blog de la « tristesse » ressentie devant les photos de famille de l'écrivain. « Photos de la classe de 1re au lycée Clemenceau à Nantes. D'un voyage en amoureux à Venise ou ailleurs avec Nora Mitrani. D'un dîner de copains chez Françis Ponge. On a l'impression de violer l'intimité de cet intraitable discret ».

Et le mobilier: « le fauteuil club en cuir marron (200/300 €) », le « bureau en bois (1 000/1 500 €), le téléphone en bakélite noire, sa bibliothèque, ses lampes, ses valises... Un lot m'a bouleversé, allez savoir pourquoi : son poste TSF gramophone «La voix de son maître» (50/80 €) ».
Et François Bon, sur son blog, évoque une vente « qu'ils auraient mieux fait d'appeler un vide-greniers, un matin tôt, et hop au revoir, mais sans rien du nom Poirier.»

"pseudo-admirateurs dévoyés"

Ouest-France publiait le "forum" d'un de ses lecteurs de Saint Sébastien-sur-Loire, Hervé M***., qui relisait le reportage à sa manière.
« Bien plus qu'une « cérémonie des adieux », pour reprendre le titre du compte-rendu de Daniel Morvan dans Ouest-France de jeudi 13 novembre, la vente des livres et objets de Julien Gracq qui s'est déroulée à Nantes mercredi 12, a été un consternant simulacre « d'adieux déchirants », et se résume en réalité à une affaire de gros sous...
« Entendons-nous bien : il ne s'agit pas ici de contester le droit aux institutions de « préempter » pour pouvoir mettre la main sur des livres et objets qu'elles jugent opportuns d'acquérir, encore qu'il reste à savoir si ceux-ci ne rejoindront pas les oubliettes des réserves des bibliothèques, alors qu'il serait légitime de les rendre accessibles au public par la création d'une exposition permanente au sein d'un « musée Gracq » par exemple.
« Non, le plus irritant est bien d'assister au déferlement de collectionneurs compulsifs, prêts, tant leur névrose a atteint un point de non-retour, à investir des milliers - et parfois des dizaines de milliers - d'euros pour obtenir telle lettre qui donnera encore plus de prix à une édition originale qu'ils possèdent déjà, avec peut-être en plus des visées mercantiles, comme il est permis de le penser avec ce libraire parisien fortuné du XVIe arrondissement de Paris...
« Un véritable microcosme en représentation, ces piliers des salles de vente ! Une telle ayant découvert que Le rivage des Syrtes existe bien en Libye (et non pas Lybie comme il est écrit par erreur !) se vante d'avoir apporté un peu de sable du désert au grand écrivain, une autre, soucieuse de montrer à ses ami(e) s qu'elle est là et bien là pour ce « must » incontournable, fait rire l'assemblée en levant le bras et en faisant ainsi croire à une enchère : quel gag inénarrable ! Et pour finir, il y a le frustré qui aurait bien acheté « un tirage de tête » du Rivage des Syrtes, mais qui doit choisir entre « Gracq et la Mercedes neuve ».
« Alors, permettons-nous de lui signaler que Julien Gracq, lui, roulait en 2 chevaux, comme le rappelle opportunément Jean de Malestroit dans le journal de ses rencontres avec Gracq, intitulé Julien Gracq, Quarante ans d'amitié (1967-2007), tout récemment paru, et fort instructif. Là se situe toute la différence entre un vrai connaisseur de l'écrivain et de son oeuvre, et ces pseudo-admirateurs dévoyés... »