dimanche 7 mai 2017

1944-1994 : le cinquantenaire de la mort de Max Jacob


‎jeudi‎ ‎16‎ ‎juin‎ ‎1994
2052 mots

Le précurseur du surréalisme était né le 12 juillet 1876 à Quimper  



« Un saint ! C'était un saint ! disaient les discours et les journaux. » Max Jacob avait donc tout prévu, jusqu'à sa « canonisation » dont il s'amuse par avance dans ce poème en prose posthume. Le cinquantenaire de la mort du poète Max Jacob sera marqué à Quimper, où il naquit en 1876, par une grande exposition au musée des Beaux-Arts à partir du mercredi 22 juin.

Cette exposition exceptionnelle retraçait, à travers 150 oeuvres et 200 documents, l'histoire de l'amitié qui unit Pablo Picasso et Max Jacob. Fondateur de la poésie moderne avec Apollinaire, témoin actif de la naissance du cubisme et ami de Picasso pendant quinze ans, Max Jacob est en effet un poète quelque peu méconnu, bien qu'étudié dans les universités du monde entier. Pour cet artisan de la modernité, Quimper et la Bretagne resteront l'un des trois grands lieux qui marquèrent sa vie : Quimper et les racines, Quimper et l'aspiration à une poésie qui retrouve un « état primitif du chant ». Comme Paris sera le théâtre des années de misère à Montmartre, le laboratoire effervescent du cubisme. Comme Saint-Benoît-sur-Loire est celui de la quête mystique et de la paix. Notre Max Jacob sera sans éther, sans secrets d'alcôves. Nous retiendrons de sa vie que, né dans un monde en pleine décomposition qui se précipitait vers la guerre mondiale, il fut l'un de ceux qui, « las de ce monde ancien », crièrent leur dégoût en pulvérisant les codes artistiques. Et du Max quimpérois, nous conserverons entre toutes l'image poignante d'un homme brisé par la mort des siens, longeant les quais de l'Odet, un jour de 1943, une énorme étoile jaune cousue au pardessus. « Je serai fusillé en masse ! Au moment de la fusillade en masse, ma dernière pensée après la dernière prière sera pour Quimper. »


Comment Alexandre devint Jacob

« Max Jacob, le plus quimpérois des Quimpérois ! » L'affirmation provocatrice de Pierre-Jakez Hélias (1) vaut doublement : par la présence de Quimper dans les livres de Max Jacob, et par son état-civil. Un état-civil où Max Jacob apparaît d'abord sous le nom (le masque) d'Alexandre. Comme l'a écrit le journaliste Charles Chassé, « notre illustre compatriote n'est pas né Jacob, il l'est devenu. »

Lorsque Max Jacob naît le 12 juillet 1876, au 8 rue du Parc à Quimper, son père, qui se fait appeler Jacob, est contraint de déclarer son fils sous le nom d'Alexandre. Le grand-père de Max, Samuel, est né à Offenbach (ville natale de Jacques Offenbach), en Rhénanie prussienne, qu'il fuit pour la France. La Révolution française a émancipé les juifs, alors que la Prusse niait leur pleine citoyenneté, décidant arbitrairement des patronymes : c'est sans doute ainsi que les Jacob furent appelés Alexandre. Ce grand-père Samuel Alexandre débute comme associé d'un de ses cousins, tailleur à Lorient, et nommé Jacob. Le public prend l'habitude de nommer Jacob le nouveau venu dans le pays. Et Samuel Alexandre est « dit Jacob » lorsqu'il fonde sa propre affaire à Quimper. Déclaré sous ce nom, l'enfant de Lazare et de Prudence Alexandre reçoit deux prénoms : Max et Jacob. Ce n'est qu'en 1888 (Max a 12 ans) que Lazare Jacob obtient le droit de porter son vrai nom. La chronique rapporte qu'il a versé six cents francs et vingt-cinq centimes à l'enregistrement, et que le préfet du Finistère ainsi que Louis Hémon (l'auteur futur de « Maria Chapdelaine » enseigne alors à Quimper) garantissent la notoriété et la respectabilité du nom Jacob. Lazare a dû convaincre les cousins Jacob de Lorient, qui craignaient la concurrence, de faire cesser leur opposition au changement de patronyme.

Un ancrage immédiat

Pourquoi ce choix de la Bretagne ? « La Bretagne comptait peu de juifs depuis les persécutions du règne de Jean IV, note Georges Pennaneac'h, professeur de français au lycée Brizeux de Quimper. Il était logique qu'un juif naturalisé français, qui avait appris le métier de tailleur à Tours, cherchât une ville sans concurrence. D'abord installés à Lorient près de leurs cousins, les Jacob vinrent à Quimper parce qu'ils n'y étaient pas précédés. Leur idée géniale fut de développer, de perfectionner le costume breton : ils ont immédiatement senti la force de la renaissance bretonne du XIXe siècle. Ils ont compliqué le costume bigouden, lui donnant pour certains un « air oriental ». On voit comment les Jacob s'ancrent immédiatement dans le terroir, le paysage social. Ce que continuera Max Jacob : son premier livre paru en 1909 est La Côte. » 

La Côte est un pastiche du Barzaz Breizh et des Soniou de Luzel. Quimper est le premier ancrage de Max Jacob. Mais c'est aussi à Quimper que se forge une identité multiple, troublée par un état-civil et une appartenance religieuse problématiques, pulvérisée par l'Histoire. 
Ce qu'il résume ainsi : « J'ignorais qui j'étais. » 

Daniel MORVAN.