mercredi 18 octobre 2017

Michel Jullien: cet étrange geste d'orner les gouffres

Le paléontologue Henri Breuil à Lascaux ©DR

C'est une expérience originale que Michel Jullien propose, en marge de son oeuvre romanesque menée chez Verdier, qui nous portait vers les hauteurs avec Denise au Ventoux, récit largement salué en 2017.

Lire aussi sur le même ouvrage: http://pierre.campion2.free.fr/dmorvan_jullien.htm

Hauteurs et profondeurs ont partie liée, soutient le romancier alpiniste, pour qui l'exploration des grottes procède du même désir de conquête que l'escalade. Avec Les Combarelles (aux Eyzies-de-Tayac en Dordogne, grotte ornée de centaines de gravures et datant de moins treize mille ans), il nous propose une réflexion sur la façon dont l'art pariétal nous a longtemps résisté, s'est soustrait à nos regards, a déjoué nos hypothèses et nos classements, une fois posée l'interrogation première: qu'est-ce que cela peut bien être? "Pour voir les grottes, pour y déceler quelque chose, il était nécessaire qu'un bond extraordinaire de notre âge fût concevable ou encore, qu'une certaine fraîcheur d'esprit revenant au Magdalénien (1) fût admissible." Ce bond permit d'établir un lien stylistique entre les cavernes du Périgord, les dessins de Michaux ou les toiles de Mondrian: Tout cela était de l'art. La découverte de l'art pariétal a donc été possible (telle est l'hypothèse de l'auteur) en raison d'une évolution de la sensibilité moderne, jusqu'à reconnaître une familiarité entre art brut, art primitif (de Gauguin à Bataille et Breton), et grottes ornées.

Un ouvrage illustré publié à la rentrée 2017 aux éditions l'Écarquillé


Mais le livre de Michel Jullien ne se réduit pas à un centrage réducteur autour de l'histoire de l'art. C'est à l'expérience humaine contenue dans la grotte qu'il fait appel, pour dépasser la vision dérisoire de l'art des grottes comme "moment artistique", en ayant recours à l'expérience première, face aux parois, dans une phémonénologie à la Bachelard. La caverne invite à reproduire le geste initial qui multiplie les oeuvres et les abandonne comme un masque oublié au plus obscur de la terre. La grotte est une rêverie du temps, à la jonction d'autres aspirations à conquérir l'imprenable, à marquer l'inaccessible d'un "j'étais là" qui signe l'irruption humaine dans la solitude commune des sommets et des cavernes. 
Toute la beauté du livre de Michel Jullien tient dans cette folle modestie devant l'énigme, et dans la certitude que leur clef n'est sans doute pas ailleurs que dans le tréfonds humain, là où se rejoue l'infini et irréaliste galop des meutes et des troupeaux, déjouant toutes les hypothèses, retournant les classifications artistiques: c'est le livre d'un homme qui tient trop à ne pas tout savoir pour s'avancer à découvert en terrain théorique, s'affirmant au contraire simple touriste, conservant pour lui, ticket en poche, l'impression première de son passage dans la grotte des Combarelles: "l'exact sentiment d'une voix plaintive suintée des murs et de moi-même, la même voix".

Car vous pouvez aborder l'ouvrage sans vous sentir coupable d'une ignorance assez partagée, empêtré dans les idées reçues sur l'art des cavernes et la préhistoire! Michel Jullien ne vous assommera pas de connaissances, préférant décrire, s'étonner de ces figures animales, "représentants d'éternité exposés à nos regards". Au fond, il n'existe qu'une certitude aux Combarelles, Lascaux ou devant la page blanche, celle du style. L'écrivain sait partager sa songerie sur le temps, l'espace, le nom des lieux, leur aura démultipliée en diverses répliques, de Lascaux à Lascaux IV... La caverne ou la suspension du temps: "Le climat des grottes où je suis invité baigne dans un temps antérieur et présent vieux de vingt mille ans, siècles à l'appui, tandis qu'à la minute près, confondue, se proroge le temps du monde à moi connu, laissé dehors comme un parapluie à la consigne d'un musée." Et Michel Jullien cite Pierre Gascar, pour qui la grotte est un "gisement de temps" enfoui sous terre. Quelque chose comme la capsule temporelle expédiée dans le cosmos par la Nasa, qui nous vaut de très longs développements.


"La grotte majeure des Combarelles est hideuse, intestinale"


L'homme tâtonne toujours dans ces grottes qui s'offrent difficilement au regard, et se soustraient même à l'excessive présence humaine. La grotte des Combarelles, "inventée" en 1901, est des plus rétives: "La grotte majeure des Combarelles est hideuse, intestinale. Elle a le ver solitaire. Son cadastre est horrible, cassé, plein de baïonnettes, de retours et de contre-avancées. Forée dans le calcaire coniacien sur la rive gauche de la Beune, elle fait onze coudes; les plus marqués ont des allures de fémurs. (...) Exiguë, 80 cm de large en moyenne; bras tendus, on pourrait presque accomplir tout le circuit en frottant les murs du bout des doigts." 
On imagine l'abbé Breuil en soutane, rampant sous un plafond de parfois cinquante centimètres, entre des parois criblées de griffures, "une furie de traits en tous sens, des formes spoliées, des signes hybrides, un mikado de gravures, des animaux d'allure incohérente..." Michel Jullien aurait même pu appeler son livre "Aux Combarelles", pour dire l'expérience rupestre, tactile, la stupeur rauque, l'étonnement et la rugosité terrible des entailles est abordée comme le mineur sur le front de taille, de face.

"Des tableaux d'écriture à peine secs"


Mais il s'autorise aussi des variations sur la parenté entre grottes et montagne, la défloration des sommets du Mont Blanc dans les années 1860 à 1900 allant de pair avec la frénésie des fouilles permettant dans le même temps la découverte des grottes d'Altamira (1879), Pair-non-Pair (1896)... Toutes préservées par une suite de hasards, la formation de clases et de fractures, le retrait de l'eau libérant des plafonds, "des tableaux d'écriture à peine secs". 
Puis la présence de l'homme, et son "irréfrénable manie de parcourir les tunnels à l'aveugle", de "nourrir une lubie, ramper dans la gloire inutile, torche de pin sylvestre en bouche, outils dans les mains, pour aller déployer un programme graphique au plus profond, à l'endroit le moins abordable - comme un tag atteint son efficience aux lieux inaccessibles et mieux qu'à portée de main -, là où le regard ne rencontre plus la lumière". 

La généalogie des hasards aboutit au prodige de la grotte ornée. Après le geste humain, l'obstruction "pasteurise" les cavernes (Lascaux ou Chauvet), mais d'autres demeurent exposées aux ruissellements et à la corruption des pigments. "Dès lors la grotte se brime, les teintes meurent, la caverne se dépouille de sa géologie, il n'en reste que des gravures." C'est le cas des Combarelles, choisies par l'auteur comme "sa" caverne, même privée de couleur: "C'est peut-être ce qui la rend non pas plus belle mais plus rude, faite d'incisions abandonnées, de cicactrices imbriquées plus bruissantes des cris de bêtes s'ébrouant au long des parois." Ultime chance, la réouverture, la découverte par un curé fumant sa gauloise à quelques centimètres des mammouths, un érudit, un enfant qui lève la tête, mais souvent aussi par un centurion romain, un pâtre ou quelque antique promeneur. 

Vient enfin le troupeau humain et l'érosion "délibérée, crapuleuse, brutale", les mufles et les gaz de bipèdes, les "mille cinq cents respirations hebdomadaires" de Lascaux qui vont lui insuffler leur lèpre, à quoi Lascaux répond en se suicidant: "Trente mille ans de retenue, vingt mille ans sans un souffle, le premier mouvement de la grotte à notre retour fut de s'éteindre."
Salubre clôture où la grotte revient à la solitude du temps de Magdalène, puisque les hommes des cavernes n'y vivaient pas, ne les visitaient pas plus souvent que l'heureux vigile de Lascaux I, seul homme sur terre désormais à pouvoir s'y balader une fois la semaine. Et peut-être s'imaginer la torche de pin en bouche, à la place du peintre, nourrissant l'intuition "qu'en pareille circonstance, nous aurions fait la même chose", et cédé à "cet instinct radical de vouloir déposer un geste définitif et dérisoire quelque part au creux de la terre, mettre sa marque, comme à l'air libre, sur une paroi de granite, haute, gigantesque et d'un millier de mètres, imprenable." 

Daniel Morvan

Les Combarelles (2017), aux éditions l'Ecarquillé (distribution les Belles Lettres), 240 pages, 25€

1: Le Magdalénien est la dernière phase du Paléolithique supérieur européen, comprise entre environ 17 000 et 12 000 ans avant le présent. Son nom a été formé à partir du site préhistorique éponyme de la Madeleine à Tursac, en Dordogne.