mardi 6 février 2018

La musique, art du silence? Le cas Jackson C. Franck

Jackson C Franck rencontre Presley à Graceland



Jackson C. Franck est l'un des plus inconnus des musiciens culte. Ce chanteur folk est pourtant l'auteur d'au moins deux "standards" de la musique folk, Blues run the game et My name is carnival. Jackson C. Franck y inventait une certaine forme de mélancolie, lui donnait ses couleurs personnelles de braise froide et un certain mouvement de mer, et cette application d'artisan qui le distingue de Bob Dylan. Après son premier livre, un essai rêvé autour du géographe Elisée Reclus, Thomas Giraud met en oeuvre la même méthode personnelle, ni biographie ni essai historique, pour tenter de comprendre l'apparition et le retrait de Jackson C. Franck. Pourquoi lui? "J'envisageais d'abord de traiter du silence, à partir d'une oeuvre de John Cage, 4'33", souvent considérée comme 4'33" de silence, mais en fait constituée des bruits environnants. J'ai ensuite considéré que l'existence d'un fort corpus théorique de Cage risquait d'affaiblir mon propos. Et j'ai pensé à Jackson C. Franck, dont je possédais l'unique album."
Né à Buffalo en 1943, Jackson C. Frank grandit dans la petite ville de Cheektowaga, non loin des chutes du Niagara. Quand son école brûle, faisant de nombreuses victimes parmi les élèves, il fait partie des survivants. Une guitare offerte par l’un de ses professeurs vient éclairer sa douloureuse convalescence. C'est l'époque où Elvis Presley devient le king: Pour fêter le retour à la maison, la mère de Jackson offre à son fils une visite à Graceland. En cette résidence royale, l'incroyable rencontre fortuite a lieu entre l'enfant brûlé et la jeune star, qui passe quatre heures avec lui et sa guitare. 
Commence la période bénie du jeune musicien, que Thomas Giraud sait analyser de cette manière quasi médiumnique qui avait déjà fait merveille avec Elisée Reclus. Car l'essentiel de son analyse, si elle met en mouvement des blocs de biographie bien identifiés, tient dans une sorte d'empathie imaginative avec ce personnage aux couleurs pastel.

Paul Simon sur sa route
Devant un tableau de Rothko, couleur peau et Bétadine, il découvre "la nécessité d'une forme géométrique pour encadrer et rassurer ses chansons". L'auteur nous fait entrer dans la vision interne du musicien, repérant sa fixation objectale sur ce morceau de peau qu'il a greffé au front et qu'il semble fixer de l'intérieur... Un artiste ne naît pas au monde sans ce fin ajustage de ses capteurs sensoriels, de ses infirmités, de ses blessures sur ce grand tout qu'il s'apprête à chanter. Mais voici que l'argent de l'assurance tombe. Fortuné et fou de voitures, Jackson prend le bateau pour se rendre à la concession londonienne de Bentley, et à bord, fixant une sorte de losange hallucinatoire apparu mentalement, écrit ses premières chansons. Cela sonne comme du Pete Seeger. Il se glisse dans l'universel folk, avec son look de séminariste, son air "d'échassier égaré". Nous nous l'étions peut-être imaginé enfant noir? Voici que Thomas Giraud nous le montre, "blond comme les blés, beau comme un astre (...) qui boîte et se balade en automobile de luxe". 

Son chemin croise celui de Paul Simon, déjà en route pour la gloire. Paul lui loue un studio encore tout chaud des traces d'un "jeune loup frisé" appelé Dylan. Paul sait le dorloter, l'enfermer dans un cocon de paravents pour qu'il accouche de son album. C'est magnifique, Blues run the game sort de sa gangue, Jackson se coule dans le swinging London, claque sa fortune, et puis sans prévenir, c'est l'échec. L'album sorti en décembre 1965 fait un flop. La critique flingue le chanteur à la Bentley. Diagnostic? Thomas Giraud: "Il y a une promesse de choses en mouvement que l'on ne sent pas chez Jackson alors que tout le monde n'attend que ça. Jackson ne secoue pas vraiment, il est une brise légère". La comparaison peut sembler cruelle entre les deux méthodes de travail. Celle de Dylan, la puissance créatrice à l'oeuvre, indomptable improvisateur, progressant au fil d'une "narration audacieuse et aventureuse", et celle de Jackson C. Franck, plus méticuleux, dans un "juste milieu entre le folk anglais et américain", dont les morceaux "sont terminés comme pris dans le ciment". Cette observation cruelle de Thomas Giraud: "Jackson avait dit en 1960 après avoir vu Dylan sur scène, pourtant médusé par autant de talent, Je pourrais faire aussi bien, je ferai mieux. C'est raté. Il est en retard. Il a 22 ans en 1965. À 22 ans, Dylan avait déjà au moins 30 ans."
Pour réussir, il faut aussi réussir à coïncider avec son époque, être son propre contemporain. On se souvient du beau film des frères Cohen sur un thème semblable, Inside Llewyn Davis, où le balladin occidental renoue avec les épreuves de Lancelot sur la quête du Graal: de Rimbaud à Charlot, l'échec serait-il plus beau que le succès? L'un et l'autre se paient. Jackson oublie les chansons, les voitures, reprend l'avion pour un état proche de l'Ohio, boit avec les travailleurs agricoles et les hippies, se clochardise. Il fait tout ce qu'on peut faire quand on est pas Dylan, et c'est aussi redoutable que si ça avait marché, mais en plus secoué encore.
Daniel Morvan


Thomas Giraud: La ballade silencieuse de Jackson C. Franck. La Contre Allée, 165 pages, 17€. Sortie le 9 février 2018.