lundi 18 avril 2016

Extrait de "Mai 69"


Efflam, le fils d’Effig, le bourrelier sur l’âne duquel Blanche-Neige était arrivée au bourg, veut devenir musicien. Ils se sont enrichis avec de la bière de labeur, celle qui se boit aux champs, et par de menus travaux annexes (un peu de fossoyage, une main donnée aux vêlages difficiles) qui, les unes ajoutées aux autres, ont pu produire ce miracle dans la tête effervescente d’Efflam : devenir autre par l’acquisition d’une guitare électrique.

J’invite Judith, un dimanche matin donc, à visiter la merveille. Efflam a la classe d’un casseur de banques, qu’il ne tient pas de son père, coureur à l’ancienne, Casanova rural, moustache en guidon de vélo et œil qui frise. Nous sommes juste après la messe du dimanche matin, et trois enfants de chœur se sont précipités aux carillonnements aigus et incisifs de la Stratocaster : ce tableau s’offre à nos yeux des enfants en aube blanche, debout devant Efflam qui, dans son costume du dimanche, fait hurler une Fender sunburnt branchée sur un ampli noir. Celui-ci est posé sur les stocks de peaux. Efflam joue, et sur ce point la mémoire ne peut faire défaut, Carol. Ou bien quelque chose de Creedence Clearwater revival, il aimait bien ce côté rock du bayou et chemises à carreaux. Carol : L’un des hymnes de sa génération. Engouée de la nouveauté, la marmaille en surplis, sous le regard du père qui finit d’emplir un collier de bourre, divinise la Telecaster.
Une révolution, la guitare fauve entre les mains du fils de bourrelier : par Efflam, l’esprit de 68 est entré dans la dernière boutique du dernier village du bout du monde.

(...)

Et la nouvelle survient : Celui qu’on appelle Grande Muraille a été découvert au lit un soir avec la fille de Stoub. Le forfait a été commis sous le toit du fermier. Une belle métairie située de l’autre côté de la grande route, juste au pied des petites montagnes. De ce côté-là c’est rouge vif depuis le roi Soleil. Pire encore, ils se trouvaient dans une position érotique bourgeoise, non révolutionnaire, en formant le chiffre de l’année 1969.

« Nous périssons en tout par l’impunité, enrage Giap, des roulements à bille dans le regard. Il faut qu’il soit livré aux abîmes des ténèbres, l’ange qui a péché. »

Il s’occupera lui-même de la besogne. « Châtier l’impie, comme furent détruites Sodome et Gomorrhe, dit-il entre ses dents. Le vrai marxiste doit être brutal. »

Judith sait de quoi sont capables les camarades. Elle m’entraîne en me prenant la main, nous nous cachons dans un réduit du hangar, près de l’écurie où dort la vieille jument. « Nous ne devons plus, me dit-elle à l’oreille, nous ne devons plus, ou alors faisons-le. »
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Giap ressasse Mao tous les soirs. Son emprise sur la maison est celle d’un Tartuffe, qui maintenant fouille pour dénicher la culture bourgeoise camouflée, sous forme de disques, d’illustrés ou de billes en terre, que Ki-Mao dévore comme des croquettes.


Les jeunes intellectuels, dit Giap en me toisant, la pipe à la main, sont enclins à l’individualisme : Dans les moments critiques, une partie d’entre eux abandonne les rangs de la révolution et versent dans la passivité ; certains deviennent même des ennemis de la révolution.

Je suis le suspect personnel de Giap.


(...)


Quand y arriverons-nous, au bout de nos griffures, de nos écorchures entretenues et regrattées, de nos cicatrices regriffées et capitalisées, des sillons rouges que nous rouvrons en haut des jambes, dans les plis cachés sous les shorts, que nous réenflammons en allant dans les ronciers, au cœur des épines, en nous prenant les mains, juste les mains et les cicatrices, sans rien dire au milieu des mûres dont le sang se mêle au nôtre ? Combien en faudra-t-il, de ces égratignures, pour que s’ouvre la cage, la prison désirée ?


*


La campagne nous prémunit contre une gaieté spontanée, et comme rien de ce qui touche au corps n’est seulement évoqué devant la marmaille, nous devrions être de petits saints tristes. Le puritanisme maoïste aggrave le cas. C’est passé les fêtes de battages et ça ne reviendra plus, nevermore, dit une poésie. Sur la campagne plane l’ange du nevermore et celui du pas encore, qui est le désir d’un garçon de serrer une taille entre ses mains, d’en sentir la souplesse dans un bal du samedi soir. L’été, les jeunes filles du collège sont hors de vue, de sorte qu’aucune de ces visions féminines qui sont le combustible exclusif de l’adolescent ne vient gêner le travail – et je veux dire par travail la vie ordinaire, carencée, en manque, cuisson en vieille marmite fêlée de 1970, la vie sans les jeunes filles.

Je croyais cela : que par là-bas, sur la Côte de granit rose (la mode était à ces appellations, le moindre coin perdu se voulait côte de ou pays de quand ce n’était pas royaume de quelque chose, la moindre terre gaste érigée en principauté touristique, mais cette côte n’était pas un coin perdu, et méritait peut-être qu’on la nomme, avait droit à ce ridicule-là), cette Côte de granit rose où se tournaient quelquefois des films, des comédies dans le vrai style populaire, sur les rivages, s’écoulait une vie sans rapport avec notre vie. Plus belle.


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Les manuels de littérature et la couverture des ouvrages de poésie multiplient des visions de Judith odalisque sur des sofas, déployée sur les ondes comme un nénuphar, altière Olympia ou dormeuse Baudelaire entre les bras de l’amie. Non, pas de lits profonds ni de sous-bois Chatterley, ni une plage déserte à l’extrême pointe du monde, ni un bruit de sources à travers les prés ; depuis le début, nous savons qu’il n’est qu’un lieu, la paille.