samedi 18 septembre 2021

221. Astronomie



C’est aujourd’hui la fête du Double Neuf
Cette nuit au stade Meerschaut
Allons voir comment bouge le monde

au télescope des astronomes amateurs
nous sommes marins en bordée
qui titubent et chantent à la lune
sous les balcons d’une maison silencieuse
La Lune
Quand je la regarde je pense
que vous aussi la regardez

là haut c’est un bal qui donne le vertige
à vous
personnalité obscure gringalet à pompon rouge
qui voudriez
attraper la lune avec les dents
dévorer les élégances du ciel et leur marche hautaine
bustes marmoréens et visages parfumés

Laissant flotter un sourire sur leurs profonds empires
elles vont épaules nues survolant d’un soupir
l’infini qui roule sur ses cylindres obscurs
Des plumes d’argent oscillent à leurs têtes

Parfois vous vous croyez satellisé
sur le trampoline de la nuit élastique
vers le chaos harmonieux qui tourne avec lenteur
aucun chambellan ne vous barre la route
vous voici dans l’escalier d’honneur
Des lustres baignent les danseurs d’une foudre blanche
sur la pointe des pieds vous tentez d’apercevoir une blonde
figurine qui passe dans un tumulte de glace
tout se passe
comme dans une page de roman russe
on devine
Les tulles vaporeux d’une supernova
Les amas globulaires de l’outre-monde
Les scories éjectées de notre espace
qui
savent maintenant
ce qu’il en est du big bang

et cette rosée du rêve que nulle main poudrée
n’essuie du visage au menton de l’enfant

Jupiter est une agathe en suspension
que poursuit la queue d’un cerf-volant
—un pointillé de lunes gelées
Callisto
Europe
Ganymède—
pour conclure la phrase inscrite d’une craie hésitante
dans l’alphabet des choses obscures

Tant de mondes dans ce monde
tant d’attractions dans le poème étoilé
et tant de silences entre chaque étoile

Il y a aussi
Saturne Ô frère sombre en ta prison ronde
et qu’en septembre l’on voit briller à l’affiche qui annonce
Le Voyage d’hiver

Comme moyeu de cette roue
faite de vides de béances de trous de souffleurs
La lune — cette étoile de cinéma
C’est devant son miroir qu’il faut la voir
comme Auguste Méliès l’aima
avec sa tête pâle de petite soeur cosmonaute
qui a perdu ses rubans

 

 221. Jeudi 9 septembre.

jeudi 16 septembre 2021

227. Signaux

L’histoire ne s’est jamais arrêtée
Aux approches de l’équinoxe
dans les nuits saupoudrées de feux
chaque étoile affirme
que la nuit n’est pas la nuit

Vous disiez je m’en souviens
On pourrait s’envoyer le soir des signaux lumineux
moi de la fenêtre du huitième et toi d’en bas
depuis la rue

Ce jeu des lumières
je le trouvais enfantin pour un père
—si quelqu’un me surprenait à
projeter des éclairs vers le huitième du CHU
de Nantes

J’aimerais bien aujourd’hui
saisir une lampe de poche pour vous donner le signal
comme du temps où nous amassions des provisions
de lumière
restent les astres qui clignotent
quand je les regarde je pense que vous aussi
les regardez
écrivait à sa fille
Madame de Sévigné
Le jeu des étoiles a toujours existé
c’est le seul auquel nous puissions jouer
avec les morts

mardi 7 septembre 2021

219. Nécropole



Non je n’irai pas tutoyer le néant ainsi qu’aux déplorations
ordinaires
ni lui adresser la chanson des soldats désœuvrés
qui gardent la porte des villes et lardent de leurs couteaux
le flanc des congres inertes à leurs pieds
je te dirai vous ma fille morte
parce que vous serez partout et innombrable
dans cette ville qui se balance comme le fruit sur sa tige

J’accueillerai votre propagation irrésistible
qui se trouvait déjà dans l’eau verte de la fontaine
et dans les jeux d’eaux du palais d’Orta
et dans la verdeur des fruits qu’aujourd’hui je cueille
les eaux assoupies de septembre contiennent
les larmes à venir Il est doux pourtant de s’y baigner
Je n’irai pas jeter des cris à la face de la nuit
ni frapper des cymbales contre sa progression
Je n’irai pas protester et élever dans l’obscur
l’ennui d’une plainte contre les éclats de Jupiter
qui ensoleille les ombres et exhausse de larmes
le berceau le plus sûr et le moins rebelle

viendront
—après les fausses splendeurs et les frayeurs de submersion
quand nous aurons cessé de prolonger nos bains
et d’offrir nos corps aux bleuités nacrées du sel et du limon
où la menace n’est encore que la vibration lointaine d’un marteau
sourd qui frappe le bronze là-bas sur la rive opposée
—Viendront les mois de cendres et des boues étincelantes
qui me rappelleront nos veilles aux remparts assiégés
par les eaux jaunes d’un flot qui cette fois ne se pare
d’aucun artifice et ne se donne pas les beautés
d’un parfum s’écoulant d’une vasque

puis ce seront les mois noirs la saison des décombres
les jours de la rumeur montante et de votre rire effronté
de votre insolente parole opposée aux langues innombrables
que la souveraine emploie lorsqu’elle ordonne ses divisions
et entre dans la ville pour établir son trône

puis ce sera le mois le pire dont chaque jour
s’annonçait le dernier et pourtant faisant face ainsi qu’un soldat
aux avant-postes ôte des poussières qui gênent les parvis
et les placîtres laineux de la nécropole jouant d’un doigt léger
sur une cithare de coquillages sa chanson tendre pour accueillir
dignement la reine livide dans son appareil de guerre

Puis ce sera le dernier jour celui où vous me disiez
Père connaissez-vous cet air et voulez-vous que je vous le chante
encore
Nous aurons alors atteint le faîte de l’édifice ce cairn édifié
au cours de tous ces jours qui nous rapprochent
de l’étoile Elle ajoute ses feux aux ondes jaunes et noires
et mire ses éclats sur les flancs brillants
de la nécropole intérieure dont tous les jours sont
le dernier jour recommencé

Mardi 7 septembre

mardi 31 août 2021

211. Roman

Ou bien
comme dans un livre de Raymond Carver
ou de Richard Ford on pouvait aussi rencontrer ce genre
de type mal réveillé revenant dans sa
maison de vacances de la Nouvelle Orléans
où il suspend ses feuilles dactylographiées à des
pinces à linge façon Céline
Il croise
dans un pub irlandais une fille dans la mouise
ça fait un départ pour une histoire sombre
il faut accumuler beaucoup de noirceur
Ensuite lâcher son encre dans un brouillard
typographique et produire
assez de plomb pour nourrir la Pince à Linge
—la fille du pub de cette histoire
avec ses yeux qui trouent les décombres
et sa diction et les mots partout pas où il faut
mais les yeux si partout
ça commencerait juste au moment où
lui trop mal réveillé pour voir le clapot de marée
mais assez pour entendre sonner la détresse
qui lui noue la gorge à cette enfant Elle
a rendez-vous demain à la Nouvelle Orléans
pour son échographie
pas celle de ma mère plaisante-t-elle la mienne

Notre écrivain aurait rédigé
debout devant sa portative au bout du rouleau
Cette machine imprimait les lettres
comme pour les graver tombales
Et lui l’écriveur avec sa tête mal agencée
dans un geste théâtral il aurait commencé par embrasser
l’espace
—c’est l’espace qui fait l’histoire
parce que la tragédie est déjà inscrite dans le décor
oui c’est dans l’espace que vibrent les corps
pérore-t-il les jours d’euphorie
en se souvenant des cours de Paul Valéry
va laisse parler ton vieux sang de raconteur
ton Jack Kerouac intérieur

— On en était à l’inventaire du lieu
ancien port de haute époque
Se résumant à deux rues affichant en remords
des vitrines passées au blanc d’Espagne
de vieilles enseignes Kodak Kaltex
parfois un quatuor de pianos poussiéreux y font comme
un quadrille de squelettes dans les clichés Urbex
un môle enlisé se souvenant des grands voiliers
trois quatre barcasses défoncées une étendue
d’herbiers gagnant sur l’envasement en cours
la Loire n’en a plus rien à faire de la rive sud
elle change de trottoir la Loire et se retire
par vagues les atterrements primitifs ont reculé de
deux cents mètres

maintenant
c’est plus que boulodromes
sur quoi d’ex-OS de chez Kuhlmann
anciens du plomb et ammoniaque
sont devenus ténors du carreau
Le lundi le Renaldo Food Truck et ses fish and chips
et là au bout du quai cette lampe de chevet—
le seul phare de l’estuaire portée vingt kilomètres
puis le quai Gautreau sous sa frange de platanes
après il y a la vedette grecque Rien de trop
à ce même niveau du quai Boulay-Paty la façade
en composants électroniques devant laquelle
fait halte
une cycliste stylée en short siglé Duncan Cotterill
nom d’un cabinet d’avocats de Nouvelle-Zélande
qui prend plusieurs clichés de la maison —

Puis
Les fileyeurs Mine de Rien C’reparti
Le Pas sans peine emplumés jusqu’au plat-bord
Dans la turquoise du chenal un remorqueur chasse devant lui
un bouillonnement de tulle
le Hangar exposition des peintres français
et des feintes de la narine

Après
quelques épaves comme la vedette Rescator III
on a les buveurs assis devant leurs 8,6
qui sont comme des pièces d’échecs offertes à leurs
calculs tactiques ils jouent plusieurs coups à l’avance
et en bord de cale les pêcheurs tatoués
de congres — genre de flasque ichtyosaure
c’est eux maintenant qui mènent le monde
et dictent la ligne du fleuve—
ces prédateurs immangeables se pêchent à la sardine
ils dévorent tout sandres brochets merlans de vraies
allégories de l’économie de profit maximal
même les pigeons y passent en coupe-faim

juste après
Le sabot de Vénus
tabac presse appâts vivants
où Dodo essaie une nouvelle vapote arôme fougère rousse
et Momo narre ses austérités héroïques de tambour-major
au vert depuis sept ans bien carré sur ses deux pieds
fermant la marche de l’armée prolétaire
Pour clore l’angle de la cale les semi-masures
place de la Frégate Aréthuse
et puis la maison natale d’une gloire
un Pitre qui publia les premières nouvelles de Jules
Verne dans son grand quotidien parisien

un peu plus loin
après l’ancien café Navigateurs
(avec le « a » quille en l’air)
un camping-car fossilisé sur son trottoir en face
de la boulangerie bleue et autre maison bleue
l’ancienne gendarmerie murée rue Pitre-Chevalier
c’est là qu’il démarre ton chapitre
c’est dans ce capharnaüm que tu situeras
les yeux gris l’échographie pas de ma mère et
T’étais parti
sur quoi Oui la fille de quatorze quinze
les yeux gris-verts le petit tablier nylon à fleurs
on mettra tout ça au clair ou alors pas
mais laisse reposer maintenant

dimanche 15 août 2021

190. Pog

C’était une nuit d’août où la traîne des comètes
Prend à l’Infini ses poussières brûlantes
et les sème dans sa ronde sur la sombre percale
« Cassiopée est au bal » murmurent les cavaliers
— ils disent Ciel mais leur coeur voit le roc insigne
et pense Tombe —Les chevaux sellés nous allions
à nos côtés Galehaut Galaad peut-être Perceval
Nous cheminions le pas ferme sous un ciel clair
qui déroulait très haut ses frondes de cristal
autour du château qu’on nomme ici l’antique Pog
puy poing dressé signe de mystagogue

Là où parmi les rocs se dresse le bouclier
— émeraude de douleur et créneau expugné
—Montségur— Forteresse ascendante
Droite dans le soufre et sa gloire tremblante

mercredi 28 juillet 2021

177. Nicole



À René


Jour après jour la neige qui pleut des greniers
saupoudrait ses jours Sur le genou seul resté
un peu de cendre souvent
déposait sa dîme comme la lune
sur la tête des oiseaux dans l’eau qui clapote

Ainsi qu’une voyante dans sa ruelle
au chef couronné d’un buisson de houx
elle lit le grand livre des étincelles
et déchiffre l’univers de sa margelle
Un peu de malice allumait son oeil
qu’embuait les vapeurs de soupe au choux
tandis que sa jambe la portait aux fourneaux

Oui je peux encore l’apercevoir
je vois une silhouette années cinquante je la vois
marcher sur les passerelles du quartier ouvrier
jetées sur des briques quand la Loire déborde
Les pieds agiles des filles du faubourg
savent marcher sur les rigoles du fleuve égaré
je la vois voler en jasant jusqu’au milieu de la ville
traverser le cours Cambronne à la manière des moineaux
je vois la primevère à travers les branches du saule pleureur
et la fauvette dans les griffes lance encore son chant
Sur Nantes où prospérait le couvent
bagne urbain de la rue de Gigant
prison d’orphelines arrachées à leur milieu
Ogre Gigant dévoreur d’enfants perdues
de saute-ruisseaux non réclamés des tribus
prolétaires passant d’une mère épuisée à une mère supérieure
et des singeries de la rue à la machine à coudre Singer

La rafle des filles errantes happait celles
du Chantenay ouvrier vivant dans un palais délabré
un atelier pour elles et pour les marguerites sabrées
par les sévices réservés aux jouvencelles
du faubourg à qui la cornette enseigne l’unique métier des bonnes
celui de coudre et de courber l’échine

Cependant dans les bois sombres j’entends un chant rebelle
celui d’une ronde enfantine sur un tapis de trèfle blanc
C’est un rêve je la vois chanter un air à danser de son Trégor
oui je l’ai surprise plus jeune dans cette vision des champs
peut-être y danse-t-elle maintenant sur un tapis de boutons d’or
une flûte y chante sans voir une dame blanche à l’abri d’une treille
qui la regarde danser et médite d’un oeil de foudre:
un jour nous l’aurons cette sans-pareille
qui danse sur les mousses et ne sait pas encore coudre

Plus tard la veille d’être libre les blanches la tondirent
pour la maudire encore jusque dans sa liberté
Ce matin les épaules de René ne portent que ses larmes
Elle est bien maintenant dit-il Là où elle se trouve est le paradis
Nicole a refermé son parapluie

lundi 5 juillet 2021

155. Pompidou

Moment inévitable — celui
où le poème baisse les armes
à ce stade je ne puis rien pour vous
dit la muse
vous touchez au point zéro Ce creux ce vague
où l’aède vanné se vide
implore le pardon pour ses rimes fautives
ses rythmes bancals et les syllabes malhabiles
et puis sans le goût de parvenir
que fait sur terre un poète
et enfin chanter passe encore mais rimer à cet âge —

Celui qui écrit ces lignes se reconnaît
dans plusieurs des épitaphes prononcées
par Georges Pompidou dans une célèbre
Anthologie de la Poésie Française
(elle n’acceptait que des morts
écartant le vivant le schizoïde à vers libre
plutôt cimetière donc que florilège)
On a depuis longtemps oublié le Président
on se souvient encore du lettré
dont le florilège poétique fit autorité
de ses avis voici l’anthologie bien condensée —

Il était né pour d’autres époques pour être troubadour
ou pour la chambre bleue d’une marquise de Rambouillet
Il n’a écrit que de menus poèmes
Il y a dans son œuvre grimaçante beaucoup de la
nostalgie d’un génie qui n’a pas su éclore
Aurait-il su se dégager de l’amertume et du grincement
je le crois


Poète si tu te sens visé par Georges Pompidou que peux-tu répondre
d’autre que pom pom pi dou
il me revient l’anecdote
contée hier au bistrot par mon sonneur attitré Gilles Vaillant
d’une adolescente fugueuse aux trousses de qui
la police lançait un chien pisteur après lui avoir donné
ses chaussettes à humer
pour retrouver sa trace

Une nouvelle fois arrêtée
Au poste de police l’enfant se tourne vers le chien
ôte une de ses baskets la renifle et lui dit
Médor je n’envie pas ton métier

Ainsi en va-t-il de Pompidou qui humait les odelettes
des poètes
remuait la queue en disant c’est du bon vers de France
(évoquant Verlaine Hérédia ou Perse)
ces stances qui fleurent le lyrisme inégalé
du génie français
et les rangeait dans un livre

mardi 29 juin 2021

147. Vote



Journée de vote bercé de pluies
qui semble ne plus appartenir à personne
voix suspendue indifférente
au temps humain qui chuchote dans l’horloge

où sont les hommes
votent-ils se promènent-ils sous les aulnes
boivent-ils à des tréteaux installés sur le quai
festoyant et défiant les apparitions nordiques
sur l’autre rive du fleuve jaune

dorment-ils se relèvent-ils d’insomnies
pensent-ils que tout cela va-t-il finir
tout ce que contient le jour est
laissé en garde aux nuages au fleuve

cependant nous dépouillons dans la lice
les bulletins de vote du bureau n°1
en énonçant pour chacun
le nom de la tête de liste
(Christelle Morançais Matthieu Orphelin
plus rarement Rugy et Juvin
deux cent soixante treize suffrages exprimés
et trois nuls dont un surchargé du mot girouette)
qui ont élu l’un ou l’autre désormais
en charge des routes
de la gestion des ports et des aéroports
des Trains Express Régionaux
des transports routiers interurbains et scolaires
des lycées de la formation professionnelle
des programmes de développement ruraux

les ciels emplissent les yeux d’inquiétude
un seul nuage passant dans trop de bleu
inspire parfois des idées funestes
et plonge l’homme du sud dans la tristesse du nord

Pourtant comme nous étions heureux
d’avoir aidé à la vie démocratique
nous avons décompté
des voix que nous n’entendrons peut-être jamais
et qui continuèrent dans les rêves de la nuit
à nous chuchoter Christelle Morançais Matthieu Orphelin
plus rarement Rugy et Juvin

 

 147. Dimanche 26 juin. Vote

jeudi 24 juin 2021

143. Ormes



Pour voir où le cosmos a commencé
pour conquérir l’espace
il y a la cime des bois
les jambes nues pour y grimper
L’ombelle poudreuse des ormes
résonne des voix accentuées d’envers

On respire mieux à la proue des arbres
la tête aux feuilles et aux bourdons
on se rêve tout armé de rosée
on boit au nuage s’il passe à portée
et le chant ce chant une grappe
que l’on cueille au passage de la barque aveugle
ce baiser que l’on vole à l’azur
à la hauteur de la gorge des grands arbres
où l’enfant voit passer les bateaux et la neige

 

 143. Mercredi 23 juin. Arbres

mardi 22 juin 2021

142. Silex



Cette flèche taillée n’est pas un miroir de fille
mais le sourire des yeux qui dorment sous terre
pose sur ton visage le masque d’oiseau
chemine sur le bord éclairé des collines
là où sont les villages enfouis
tu la sentiras quand elle te percera le cœur
tirée d’un arc depuis l’autre versant du sommeil
le silex des beautés qui passent dans chaque
clignement d’étoiles.

 

 

 (142. Mardi 22 juin. Silex)

lundi 14 juin 2021

Poème 132: Cinéma



Adieu tilleuls du matin et chauve-souris du soir
Je vous laisse seuls pour ce jour après des mois
à vous respirer
à me glisser dans vos trajectoires
à être ces fines membranes qui parlent avec la nuit
ce soir nous allons au cinéma voir comment
d’autres membranes parlent d’autres nuits

les Bains-douches programment des courts métrages
du Sénégal et de Turquie
un voyage à Mbeubeus dépotoir d’ordures de Dakar
un voyage dans la roue de Firat un enfant des rues
qui trouve une bécane avec une seule roue
qu’il transporte dans un monde enneigé crépusculaire
Il y a aussi cet homme qui conduit un taxi invisible
dont il tient cependant le volant équipé d’un rétroviseur
pour emmener une passagère à pied jusqu’à son bureau
tel est le bonheur de ses jours
ce film turc a été tourné avec l’acteur Denis Lavant
à Bruxelles et Istanbul sur les rives du Bosphore
Mais je ne vous raconte pas le film parlons plutôt de la mer à Saint-Nazaire
en fait de métrage il est immense celui-ci
Avant la séance suivie sur des chaises éloignées les unes des autres
nous nous étions baignés dans la petite anse du centre nautique
Pleine de cailloux eau un peu trouble avec le tango des vraquiers
au large et la valse des remorqueurs qui font
leur danse éléphantesque sur les flots écumants
Un petit sablier rouge est aussi passé faisant route vers le sud
ce n’était pas un paysage du passé nous ne nous étions jamais
baignés à cet endroit il n’y avait aucun
« tu te souviens » entre nous et cette plage et puis
les humains s’y trouvaient en harmonie
comme dans un tableau de Maurice Denis
comme les coquelicots sont dans les champs
il n’y avait rien à ajouter dans cent ans la crique sera encore là
le film ne s’arrêtera jamais il n’y a que nous de court
dans ce festival
et il n’y aura toujours rien à dire de plus que
nous étions là sans aucune envie d’être ailleurs
Nous avons aussi vu un peu plus loin
sur cette grande plage qui ressemble aux ramblas de Barcelone
un couple allongé sur une serviette
partageant du vin rosé

 

 (132. Samedi 12 juin. Cinéma)

jeudi 10 juin 2021

129: Tilleul



Si ce jour offre matière à mélodie
elle ne chantera pas un grand voyage à travers les villes
et les tourbillons d’un fleuve
Il ne faudra pas faire reposer ses coursiers
ni trouver une auberge aux limites du district
Le but du trajet était ce grand arbre au bord du canal
de la Martinière au village du Migron
Ses fleurs épanouies et ses bractées vert tendre
embaument — une pagode de parfums
à douze jours de l’été le tilleul fête le printemps
et le début de la saison des fleurs et l’ivresse des guêpes
et la douceur des stipules et l’immense coupole
qui est un temple que les abeilles visitent

Au loin sur la Loire un vol de canards remontait l’estuaire
et au plus près une jeune fille aux cheveux tressés
avec qui partager sous ce toit d’arômes
le métier impromptu de la cueillette des fleurs sacrées
au sommet de la montagne verte des parfums
et dans le pavillon des senteurs
auprès de la même cassolette de bronze où brûlent
les derniers jours du printemps

 

 (129. Mercredi 9 juin. Tilleul)

mercredi 2 juin 2021

119. Charmes

1.
Fleur de coq
aux yeux plus vifs qu’une lune de mai
fait rougir qui la regarde


2.

Qu’écrivez-vous donc?
Des haïku?
— Haïku, jamais.

3.

Des amis d’amis
Dans le jardin
Brise d’été pour l’esprit

4.

Terrasse de Loire
Le lit du fleuve
un hamac

5.

La soirée glisse
arche de paroles —
n’oubliez pas le couvre-feu

6.

Si tu t’en approches
le merle emporte
son chant dans l’autre jardin

samedi 29 mai 2021

116. Benne

 


À 11:37 un coupé Porsche huit
cylindres de 4 litres
550 chevaux
0 à 100 km/h en 3,9 secondes chrono
vitesse maximale de 286 km/heure
soit la vitesse au décollage
d’un A 340 ou d’un jet
Prix d’appel 149 217
émissions de CO2 de 268 à 289 g/km
Fait son entrée à la déchet’
de Saint-Brévin-les-Pins
le coffre arrière
s’ouvre une femme
en tire un objet le jette à la benne
puis remonte dans son coupé Cayenne

la scène a duré moins de deux minutes
l’homme d’astreinte
grande pelle gilet jaune fluo
laisse échapper une plainte
au soupir du V8
sidération aérolithe
elle a (dit-il) tout en double sous le capot
carburateur soupapes biturbo
ça double tout l’élite
lunettes noires et manteau
luxueuse caisse et bonne trieuse
Cette Aphrodite est pas réelle
Si tous les riches étaient comme elle

 

(116. Jeudi 27 mai. Benne)

mercredi 19 mai 2021

108: Salut

Lorsque privé de ses anciens thèmes
Princes, gloire, amour et premiers de cordée
Sans sujet sans emploi le poète sorti du star système
privé de son rôle de maître de cérémonie — MC
se trouve au volant d’un bolide à la casse
L’art du verbe tu aimes c’est
comme s’asseoir au volant d’une carcasse
de Maserati sans moteur — un jeu infantile
où tu imites par raillerie le bruit
mécanique et narre ta vie rêvée

Comme reconversion possible il y a
chroniqueur du coin de la rue
avec un brin de talent un bon dico de rimes
(la toile le fait pour toi si ça te brime)
échange l’épique pour le banal
et fais de tes poèmes un masque facial
dis-toi bien le sublime est plus facile que la rigueur
dont fait preuve un maître bâtisseur

l’ouverture des terrasses et des musées
les muscadet et les bières éclusées
tout ça en vers aux pieds démesurés

au café de la Loire le premier expresso
depuis sept mois
Pas plus de six à table en ajoutant la Loire
qui s’invite ici à tous les repas
pour voir être vu et prendre ses infos
ouvrir un journal style pétanque news apéro
au ciné c’est Drunk en VO
côté météo averses sur la France
Là-bas les bombes pleuvent sur Gaza
Territoire surpeuplé qui ramasse
en riposte aux roquettes sol-sol du Hamas
1500 raids en huit jours frappes ciblées
(immeuble de la télé explosé speaker radio radio criblé)

L’état du monde t’arrache aux écritures
te fait sortir les lances d’obsidienne et le
poignard d’améthyste du vers
Un nouveau front s’ouvre depuis le Liban
Tirs du Hezbollah
Sprint diplomatique en cours
pour obtenir une désescalade
tu vois MC des anciens thèmes tes ballades
ne sont d’aucun secours pour le salut du monde

samedi 15 mai 2021

102. Chou

C’est le moment de planter des lotus mais
on peut aussi
planter les choux

l’histoire commence par une graine
petite comme une poussière dans
la blouse d’une écolière
d’abord nous regardions
mûrir le chou totem le chou solitaire pied souche et origine
au milieu du champ seul debout parmi l’armée défaite
aux corps gisants décomposés de ses compagnons
Ce chou-mère ce général flétri se desséchait sur pied
au sommet de sa colonne stylite
trognon momifié par l’ascèse

alors père transportait le corps du roi chou
enveloppé d’un drap protecteur
sur une aire bien dégagée
puis secoué vivement
ses semences recueillies comme des larmes de joie
versées dans un verre Duralex
n°22

Admirer la rondeur des graines
(se souvient mon cadet mémorialiste) était source de spéculations
portant sur les récoltes issues des milliers
de germes couvés dans la main noueuse
en manière d’invocation aux esprits du froid
réchauffés au creux ainsi qu’un couple de dés
la main close en méditation
recueillie sur le devenir et les chances de traverser
les frimas
(l’ai-je dit la ferme nouvelle était un brin trop nord
mordue chaque hiver par les vents glacés)

Les brassicacées dit-il étaient semées en avril
on plantait le chou une fois moissons faites
geste répétitif consistant à engager la racine
deep in the groove (comme on dit de la voix
des chanteuses folk américaines)
au point géométrique fixé par une traceuse
La récolte dit encore mon frère
bénéficie de l’aide
du cheval de trait « dont on ne louera jamais assez la douceur et
l’humanité qu’il apporte
dans ces vastes étendues légumières fouettées par vents et pluies ».

(Jeudi 13 mai)

jeudi 13 mai 2021

98. Rivière

Le pas s’allonge vers les crêtes du mont
Les herbes du sentier s’inclinant
sur la rivière
distrayaient le regard: vous alliez sans but
longeant le synclinal bleu des grandes symphyses
à fleur vulnéraire en queue de scorpion
semées au long des chemins par les
pèlerins pour se soigner dans leur voyage
Les arbres de mai ruisselants de blancheur
appelaient
le sang du marcheur aux yeux levés vers
les promenoirs du cinquième mois aux bleus noyés de Rance

Vous n’aviez croisé aucun viking au contour des racines
ni sous la coupole parfumée d’un mélèze
ni à aucune étape du chemin des promesses
sans drapeaux de dévotion battant
aux atterrages de l’embouchure au creux des ravines

Une piste dérivait entre les roches et montait
vers les arêtes fissurées du mont Garrot
là se dressait
le front de gneiss vertical comme un porche de cathédrale
et un vaste cirque où le regard plongeait:
quelques bouleaux des chênes en feuillage d’orchestre
à la place béante ouverte par les excavatrices
qui avaient éventré les flancs de micaschiste
 et de quartz et certaines roches
terreuses et rouges
pour jeter les fondations du barrage
de l’usine marémotrice
et noyer la rivière.

 

(Dimanche 9 mai, à Saint-Suliac)

mardi 11 mai 2021

100. Passé

Cependant rien ne dit
que là où des vies se sont nouées autour de murs
où force marins capitaines gabier cordiers aubergistes
métallurgistes décidèrent d’un amas
de pierre au long d’un fleuve
pour faire de ces tuffeaux de Touraine nos demeures
rien dans ces pignons dans ces faîtages dans ces
balcons à monogramme
dans ces palais dans ces ateliers ces salons
ces soupentes ces cheminées
derrières ces lucarnes et ces hautes fenêtres
rien ne dit
comment c’était alors de poser sur un siège son séant
comment c’était de se taire en 1785
pendant quelques minutes en regardant l’océan
et les vaisseaux vers Saint-Domingue
tribord amures
et en quelle langue
pensait-on alors et qui pensait quel était le
son du silence et si
l’on pensait à son oncle du Tennessee
ou à une oie farcie
et si un funambule à la manche essayait ses acrobaties
et une femme de Croatie ses nécromancies
et si ces craquelures dans la pierre s’apercevaient déjà
s’il y avait des dieux pour ces gens-là
et lesquels
(si certains d’entre eux étaient priés à l’insu
du priant et du prié) et si
soulevant un rideau pour observer
une partance ou un retour des lointains
Une larme venait parfois
et combien de temps
—peut-être les pavés en gardent une trace
ou seulement cette herbe folle

jeudi 6 mai 2021

95. Charrue

Toujours un moment où les socs
talonnaient sur des bas-fonds sur un récif de marbre
émergeant à travers la glèbe

l’enfant assistait de la rive au charruement
comme on voit à Saqqarah de jeunes assistants
s’abriter les yeux à l’ouverture des tombes
et se couvrir le nez comme quand les flacons
laissent le nard et la valériane
s’envoler sur l’aile des oiseaux blancs

Le père rompant l’élan du labour
stoppait sur la brèche descendait du tracteur
s’ouvrant un corridor dans le cortège des goélands argentés
qui se forment au passage de la charrue
Plongeant dans le sillon afin de dégager l’étrave du vaisseau
de ce qui gênait sa trace rectiligne: était-ce
le sommet affleurant d’une stèle
l’épaule brisée d’une déesse
montant de la terre au jour de ses célébrations?
Un gisant qui flottait là entre deux terres
ou le tombeau de Cérès?
Ni dieu terme ni divinité des bornes
ni or nu gemme ni ombre pure
— ces confidentes des charrues que l’homme ignore
allant sur la terre comme on traverse les murs —
C’était une grosse pierre rien de plus

mercredi 5 mai 2021

94. Songe

Parfois sur la rive nord du fleuve la lumière
allume les roseaux et trace un liseré d’or
Heureux le rêveur ou celle qui s’éveille encore
pour n’être pris par aucune pensée qui l’absorbe
aucune tâche qui la retire de l’heureuse contemplation
cette ligne est le fil d’un songe perdu
après qui vos nuits s’étirent jusqu’au milieu du jour

 

Mercredi 5 mai

93. Nuit

La ville où je vis est en forme d’amande
Cette cité fut une île et tient son origine
De ce que les eaux ont ce pouvoir
de faire naître des villes où elles creusent des lits

Tout ici appelle aux reconnaissances
aux tumultes d’appareillage tout y appelle même
Les frayères à limandes et les migrations des civelles
L’eau qui va invite à rejoindre l’identique envol

Cependant que le pied suivait le chemin d’arène
Vers la luisante berge où se raffinent les huiles
Et les cheminées qui formaient un dôme de soufre
Sur les jardins mouvants et les portes de la ville

Ce chemin n’était pas le tien qui longeais sans désir
le bord de l’eau au reflux de la marée
Voir et sentir ne te sont aucune joie c’est la nuit
que tu veux c’est elle qui t’emporte

dimanche 2 mai 2021

90. Neptune

J’habite d’un palais de craie les décombres superbes
dont les murs revêtus de marbre parlent le langage des traites
Parmi les lins bleus les luzernes d’azur et la rare violette
Sur la table des valses lentes épuisent les sauternes
Une main Récamier repose à l’atelier
Toi le peintre qui aimes du curare les nuances bleutées
Ivre du papier de riz du nitrate des roses
Dessine toi qui sais le rêve des cités radieuses Cincinatti saint Jean d’Acre
De Lisbonne Venise Anvers Londres New York les sucres et les nacres

Au quai Neptune sont les esprits des vents que l’on prie
Battent les flots où le limon féroce au sel s’allie
la lèvre vermeille tremble à la fenêtre
Tu regardes frémir l’eau et briller les roseaux
Dans la chambre aux miroirs de glycine
des cartographes ouvrent leurs vitrines
seuls maîtres du secret des routes

Les capitaines avaient de tels songes quand Neptune armait en droiture
En tête de mât flottait un vampire de mercure

Dans ce temps le capitaine dormait la tête sous l’aile des vents
prêt à tous les éveils dans la liqueur jaune des estuaires
Il servait le thé au carré des officiers distribuait les cartes
Du jeu des coupeurs de canne de la course stellaire
Veilles d’appareillage des grands vaisseaux du sucre
Il savait les tourbillons et les pièges
il connaissait les routes qui mènent aux plantations
La dynamique de l'atmosphère et des océans les flux interstellaires
l’Atlas des vents les turbulences les mouvements ondulatoires
(scientifiquement désignées comme les ondes de Kelvin-Helmholtz
qui se forment entre deux fluides thermiquement stables)
les vagues en motif de frise au sommet des nuages
qui dessinent des ornements d’amphore dans le ciel
il savait les bifurcations des fleuves et les avens
la dormition d’Arthur à Avalon
Le vol des frégates suivant la course des noyés
et les gouffres sous la coque lorsque la mer
s’allie aux varechs en île d’Aval
aux roseaux s’inclinant au seuil des centrales

Il savait posséder le djinn neutronique le dragon hydrocarbures
En y pensant les miroirs se troublent et pleurent
Ils ont des visions d’abîmes des profils de suicide
Sur les coursiers vers les îles des cannes

Une palissade de l’âge du bronze en chêne et noisetier tressée
formait le dernier parapet avant la cuisine des îles et les klaxons
de La Havane de Port-au-Prince des orchidées volaient dans le soir
Le grand-bleu et le Paon-de-jour jouaient aux dés sur les pivoines
Un émigrant mâchait ses fried chicken
Expéditions hôtel particulier fortune Caraïbe
C’est la vieille histoire transatlantique des plantations
Et des déportations
Il est temps capitaine de déclouer l’élégie
C’est en vain qu’aux épaules tièdes des clippers
tu passes le collier de fleurs des découvreurs de royaumes
C’est en vain capitaine toutes les cartes sont jouées
les routes secrètes déjouées c’est au ciel qu’il faut confier
la barre rouvrir l’atlas des vents
et mettre le cap sur les ondes de Kelvin-Helmholtz.

 

 (Samedi 1er mai)

jeudi 29 avril 2021

88. Jeudi 29 avril. Dévotion

En attendant le coup d’état militaire
Et les suites de cette dialectique de destruction
qui emporte tout glaciers espérances et langage
de quoi pouviez-vous témoigner dans vos villes délaissées
à l’extrémité du continent
De la somnolence et du charme de vos petites sorties
de la mémoire des outils du partage des jardins
souvenir des terres communes
une conversation par-dessus la haie un souvenir du vieux temps

Il y avait longtemps que la colère
empruntait ces canaux numériques
où foi et dévotion se disent par procuration:
comment cela, et il faudrait qu’aussi
nous nous occupions nous-mêmes des questions?
N’est-ce pas assez de mimer avec véhémence
la rage du citoyen révulsé par le trépas des pigeons de ville
plus que par les brûlis de plastique la dioxine le mercure
les polychlorobiphényles cramés à l’air libre ou cachés au fond des mers
par l’expulsion du Malien futur Nobel
Laissez faire l’homme le plus riche du monde
demain nous serons immortels et la Terre une planète abandonnée
stockée pour mémoire

À quoi se raccrocher à quelle célébration
des labours quelles saisons nouvelles quelles illuminations
à quelles processions mystiques à quels dérèglements sacrifier
Vers quel temple de Delphes marcher dans la nuit
dans quelle nuit solitaire courir avec des torches
À quels ossements s’adresser à quel cairn adresser le vieux salut:
Le monde est beau est l’avenir est saint

mercredi 28 avril 2021

86. Mardi 27 avril. Toile

& alors j’ai compris que j’étais un poète
écrit Yannis Ritsos dans Le chef d’œuvre sans queue ni tête
& faut être très malin pour dire
tel jour le sens de ma vie m’est
apparu dans le ciel — revenons sur terre

Mon grand-père assis aux commandes de la faucheuse-lieuse McCormick modèle 1956
moi (à peu près même millésime)
au volant du tracteur Massey-Ferguson dit « petit gris »
Avec pour tâche de mener l’attelage sur la ligne de fauche
au millimètre
je ne l’entendais pas bien crier
Lui derrière sur siège métallique à trous
pour couvrir le bruit des machines
La faucheuse est équipée
d'un moulinet-rabatteur
grande roue de moulin à giration caressante
qui s’élève avec majesté comme une grand-voile
et d'une barre de coupe
(petites dents bougeantes)
dont le machiniste règle hauteur
comme dans un film de Dziga Vertov
et prévient la bourre à l’entrée somme toute
cela fonctionne un peu
comme un projecteur de cinéma
Les tiges fauchées sont projetées dans une toile
puis expédition vers mécanisme éjection
en gerbes liées sur le sol
avant d'être livrées à la voration des batteuses

je dois avoir douze ou treize
Il y avait une charrette couleur charrette
c’est-à-dire grège?
Non bleu pas indigo bleu
sur mon siège
Je pensais à des tas de choses
mais restais soucieux de ne pas dévier
et d’entendre derrière le bruit mécanique
les consignes de tad-koz Kersaint
Ce sont des choses qui ne peuvent entrer dans un poème
—Justement dis-toi que c’en est pas un (poème)
& mets-les y & joue-la faucheuse McCormick
ça avale tout paille et fleurs

Après en peignant en liant des
pigments assemblés
j’y repense à ces tiges fauchées
ces gerbes projetées sur une toile
Comme un tableau de Pollock
(peintre américain, 1912-1956)
Tout ce qui ne peut entrer
dans un tableau y entre quand même
de même que le peintre américain
Rothko (1903-1970) affirme dans un
entretien imaginaire:
« Il suffit d’arrêter de dire
qu’une toile représente le réel pour commencer
vraiment à peindre
— Diriez-vous qu’elle montre
la vérité sacrale de l’univers ?
—dites que le sens de ça c’est l’acte de le chercher
l’art sera la vie quand il cessera de — »
et tout le baratin comme dit mon dabe

Je crois qu’elle (mam-goz)
les saignait par l’oeil sans être sûr
c’est plutôt à Keragraz que j’ai ce souvenir du lapin suspendu
— L’art sera la vie quand il cessera de la représenter
pour être la vie même
Ne sont plus les peintres
tenus de chercher une source en dehors d’eux-mêmes
ils travaillent depuis l’intérieur d’eux

C’est une forme d’hypnose pariétale?
Pas face au tableau mais dans le tableau?
De même sur le siège du Massey-
Ferguson comme dans un Pollock
Pas face aux gerbes mais dedans
ce n’est pas le hasard qui peint le tableau
C’est ta liberté qui trouve son chemin
Appelle-la comme tu veux mais
pas hasard au contraire tout le sens
toute la vérité est dans ce chemin orbital
ça fauche et ça lie
les épis projetées sur la toile

lundi 26 avril 2021

85. Lundi 26 avril. Lied

À Léa Raimbault

Ladite date haïe Hamlet héla Thelma:
Délie haie hiémale?
Dial M: émit-elle méga hit?
Hilda à MET? Delta admit-elle?
Laide méga maie: dîme
élida
Héla amie Léa (lied team)
demi édam mêla à thé
Ah! Le lai hâte l’aile amie
Tilde aimée dilate l’idéal

dimanche 25 avril 2021

84. Dimanche 27. Trémel

                                                À Denise le Dantec

 

Dimanche me ramène dans cette petite église
Où je fus ni enfant de chœur ni officiant
Mais garnement officiel et cancre
Idiot titulaire de chaire dans un lieu humble et populaire
Qu’en vertu d’une éducation athée
Je me crus autorisé à moins respecter que d’autres réalités
comme les pierres ou les livres
Or mes bavardages conduisaient parfois
le vicaire à me placer dans le chœur même
afin de m’avoir à l’œil honte suprême
d’être exposé tel larron ou mauvais garçon
Je pense souvent à ces stations à genoux
que la prêtrise excédée m’infligeait
La vision de cette église m’affligea autant que
ma bêtise tout le temps qu’elle fut debout
jusqu’à ce que le feu la détruise
Soustrayant le lieu de ma honte à mes souvenirs


Ne reste que mémoire de réprimandes flottant sur des cendres
Oserai-je le dire? Aujourd’hui Trémel me manque.

samedi 24 avril 2021

82. Vendredi 25. Satory

Sorti de grande école chacun
pour s’acquitter du devoir national
avait accès à stalle sommitale
en consulat ou lycée français
Beyrouth Moscou New York
Timor oriental ou palais gouvernemental
piédestal ornemental
plus que guérite chef-lieu du Cantal    —
je ne sais quelle maladresse
piston crevé d’un général
deux étoiles et demie
entrevu du côté de Saint-Servan
(ami du père de cothurne)
me fit retrouver mes frères de classe
bombardé deuxième pompe
au régiment du train
Caserne Satory —là même
où furent fusillés en 1871
Vingt-sept communards
Dos au polygone d’artillerie
qu’on appelle mur des Fédérés
Louise Michel y fut détenue
avant d’être déportée—
Satory est au 35 tonnes
ce que Sartre est au néant
Tentai donc négociation frontale
afin de solliciter fissa
un poste genre Établissement
 cinématographique et
photographique des armées
ECPA? s’interloqua colon
dans un rire fractal
Côté cinéma on a ce qui faut
du Leni Riefenstal
à la pelle et du Truffaut
plus qu’il ne faut
du moins ici vous apprendez
à camionner
ça peut servir dans l’existence
à défaut d’être le nouveau
Rohmer Rivette
Tout se termina bloc des fous
pour dissociation psychique
bouclez et réformez-moi ça
Principe de réel leçon une:
le réel c’est l’impossible
dit Jacques Lacan je réfute
Possible il l’est
Satory en est la preuve.

samedi 17 avril 2021

75. Vendredi 16 avril. Punchline

Scène de la vie de covid
on oublie les blazes des potes on ne voit plus personne
on se demande si on a raté quelque chose
le chasse-spleen ou la prière aux morts
si l’heure a sonné de la remise à niveau
sur un mood à finir au caniveau
ou celle d’un rendez-vous sous un clocher
dans une planque au-dessus des heures
tout près d’un tableau biblique
représentant La pêche miraculeuse
pêche de quoi: des âmes ou des sons?

ou encore l’heure des courses chez Jonathan l’épicier de campagne
qui reçoit dans sa petite grange à porte ravinée
ce n’est pas non plus l’heure du couvre-feu
ni celle de boire avec des amis
ni de feuilleter au hasard quelque pavé
pour y retrouver
Ces chutes dont Jean-Sol Partre a le secret.
Non pas la chute de l’empire romain ni celle d’Albert Camus
mais la chute oratoire et poétique, celle qui vous laisse scotché:
je parle des chutes mortelles sur le pavé de Sartre
qu’est L’Être et le néant, monument de philo d’un flow inégalé
(Dans cette bible de street crédibilité
Jean-Sol Partre rapeur un peu shooté
distingue entre mort et finitude
la première: événement factice
la seconde: espace où se déploie la liberté totale et infinie
un multiple de possibles à réaliser sans que la mort
n’ait à s’en mêler
et voici la punchline sartrienne:
l’immortel comme le mortel naît plusieurs et se fait un)

c’est mon rap et si la finitude t’écoeure passe le houka à Heidegger
de même qu’il m’appartient de choisir la couleur
de ce vendredi qui s’endort:
vert comme les bises pas tendres
qui soufflent des roselières d’or sur la rive nord
rouge de sa propre audace comme la première fraise du jardin
ou bien le blanc écru de la laine des agneaux
dans leur liberté totale et infinie,
ces agneaux qui ont disparu des champs depuis Pâques
    — blanc est la couleur de l’absence de l’agneau
qui naît plusieurs et finit aucun

samedi 10 avril 2021

67. Les pieux


 

 

Il était aussi une tâche propice aux songes qui
consistait à faire le tour des terres en portant sur l’épaule
quelques piquets de bois, une masse à la main
et à réparer les clôtures qui contiennent les troupeaux
au sein de leurs pâtures —
Cela arrivait le plus souvent après qu’une vache aventureuse
se fût évadée de son herbage
afin de voir si l’herbe était plus verte chez Adam ou Bihannic
Avant d’écrire ces mots je n’ai jamais pu définir
ce qui faisait le charme de ce grand tour des champs
le seul qui permît de prendre la mesure exacte
de cette petite principauté que constitue une ferme
d’en mesurer les beautés de constater comme
le découpage parcellaire se superpose à l’étendue sans coutures
des bois des prés des rivières
où chaque élément se fond en l’autre comme sur un tableau
où l’impression domine
Parfois au bord d’un ruisseau un poteau brisé réclamait
remplacement et c’était alors le vieux geste fondateur que le père
répétait, avivant les arêtes d’un épieu à l’aide d’une hache
plantant sur la berge et presque dans les eaux
cette balise de châtaignier qui veut dire: ceci est à moi
mais d’un moi si ténu, à quelques coups de machette
du rien, de la dépossession, de l’impropriété
et du franchissement des lises
par un troupeau dont les yeux songeurs
communiquaient aux nôtres la contemplation du vide
quelque désir d’herbe    —
Ou je ne sais quelle aspiration
à la solitude des prées qu’alors j’eusse bien écrits ainsi
avec cette terminaison fautive qui sonne comme
une vieille doctrine un principe ancien d’abandon
que j’eusse adopté sans frémir et sans craindre
d’être ôté des miens et du monde: n’y étions-nous pas
au centre avec nos poteaux sur l’épaule, notre hache
et notre masse à enfoncer les pieux?

mardi 6 avril 2021

63. Lundi 5 avril. Élégie

Depuis la ligne des roseaux le vent apportait une élégie froide
qui venait du nord, courait sous les pins sur la piste de sable
c’était la note d’un violoncelle prolongée jusque
Dans le cabanon des joueurs
où des mains violines soulevaient des verres
Jusqu’aux lèvres qu’elles rinçaient du revers
La soif creusait son lit dans les visages
traversait les carreaux et stagnait à l’ombre des casquettes
ainsi que les bras morts du fleuve à l’écart des courants
L’élégie poursuivait son chemin
d’ornements tremblés à travers les roseaux
Le vent continuait ses virevoltes glacées
autour des sphères de métal.