samedi 10 avril 2021

67. Les pieux


 

 

Il était aussi une tâche propice aux songes qui
consistait à faire le tour des terres en portant sur l’épaule
quelques piquets de bois, une masse à la main
et à réparer les clôtures qui contiennent les troupeaux
au sein de leurs pâtures —
Cela arrivait le plus souvent après qu’une vache aventureuse
se fût évadée de son herbage
afin de voir si l’herbe était plus verte chez Adam ou Bihannic
Avant d’écrire ces mots je n’ai jamais pu définir
ce qui faisait le charme de ce grand tour des champs
le seul qui permît de prendre la mesure exacte
de cette petite principauté que constitue une ferme
d’en mesurer les beautés de constater comme
le découpage parcellaire se superpose à l’étendue sans coutures
des bois des prés des rivières
où chaque élément se fond en l’autre comme sur un tableau
où l’impression domine
Parfois au bord d’un ruisseau un poteau brisé réclamait
remplacement et c’était alors le vieux geste fondateur que le père
répétait, avivant les arêtes d’un épieu à l’aide d’une hache
plantant sur la berge et presque dans les eaux
cette balise de châtaignier qui veut dire: ceci est à moi
mais d’un moi si ténu, à quelques coups de machette
du rien, de la dépossession, de l’impropriété
et du franchissement des lises
par un troupeau dont les yeux songeurs
communiquaient aux nôtres la contemplation du vide
quelque désir d’herbe    —
Ou je ne sais quelle aspiration
à la solitude des prées qu’alors j’eusse bien écrits ainsi
avec cette terminaison fautive qui sonne comme
une vieille doctrine un principe ancien d’abandon
que j’eusse adopté sans frémir et sans craindre
d’être ôté des miens et du monde: n’y étions-nous pas
au centre avec nos poteaux sur l’épaule, notre hache
et notre masse à enfoncer les pieux?

mardi 6 avril 2021

63. Lundi 5 avril. Élégie

Depuis la ligne des roseaux le vent apportait une élégie froide
qui venait du nord, courait sous les pins sur la piste de sable
c’était la note d’un violoncelle prolongée jusque
Dans le cabanon des joueurs
où des mains violines soulevaient des verres
Jusqu’aux lèvres qu’elles rinçaient du revers
La soif creusait son lit dans les visages
traversait les carreaux et stagnait à l’ombre des casquettes
ainsi que les bras morts du fleuve à l’écart des courants
L’élégie poursuivait son chemin
d’ornements tremblés à travers les roseaux
Le vent continuait ses virevoltes glacées
autour des sphères de métal.

dimanche 4 avril 2021

60. Vendredi 2 avril. Renaissance

1.
Le cycle embrasserait toute l’expérience d’une vie
en quatre saisons tout serait observé de ce qui ne se voit pas
on aurait débusqué toutes les ombres de la caverne
on saurait enfin pourquoi.

2.
La fatigue est trop forte on n’ira pas plus loin que cette vision
    — Renoncer à écrire au fil de la plume, selon l’inspiration
comme sous le règne des Valois lorsque la France
engagea ses armes contre Naples et Milan
et en rapporta la Renaissance
Ce moment de fatigue cette lassitude n’est-il qu’un dernier clignotement
d’aurore napolitaine dans la mémoire
de qui se réveille un matin: c’est poète qu’il fallait être
et rien d’autre?
3.
Des lieux pour que cela s’accomplisse existaient
c’était la ville et c’étaient les lieux où les dieux réfugiés
continuaient d’observer depuis le mont Olympe comment
les hommes s’en tirent sans rime ni raison

Dans quelque pays que naisse
un poète supposé, qu’il vienne de Cambridge
ou de Haute-Cornouaille, il doit
faire allégeance au Parnasse et baiser l’anneau
de Paul ou de Théodore
mais passé ce moment de comédie c’est toujours
dans un jardin qu’il croît et demeure, bercé par le souffle des sycomores
ou bien suivant trajectoire imprécise d’un papillon
4.
Il faut harmonie entre le vivre et l’écrire
Une sorte de rêve qui allie vie d’ermite
solitude du Vermont ou lumière du lac d’Orta
et prestige de l’université
et puis vieillir beaucoup
aller au-delà des pauvres contingences
parachever l’œuvre, offrir la courbe accomplie d’une vie
qui n’a rien cédé au goût de paraître et de séduire —
cela voudrait-il dire une petite barque d’acajou sur des plaines liquides
et une promenade sur le lac Léman?

On aurait aussi pu vivre
en une sorte de retraite où rassembler
la plus ordinaire des expériences vécues,
    le divers de vivre

jeudi 1 avril 2021

59. Avril

Avril tombait de cette manière: un drap sur un fil
rien que la lumière étendant son empire

ce n’était pas comme les journées maigres de mars
où l’on pouvait jeter toute son âme dans un journal
sans jamais trouver à écrire
rien à dire juste à mesurer
l’espace à franchir si l’on voulait arriver à l’heure

Sans compter ceci: tu n’es peut-être pas orienté dans la bonne direction
Tu tournes le dos au sens de la course
Ainsi placé tu manqueras
l’ouverture, le premier, le deuxième acte
et le dernier celui où tu t’inclines en disant merci

Elle tombait crue et verte sur la ferme la lumière du Gulf Stream
on avait laissé dériver sa pensée
vers des souterrains plus bas que la pente des prairies
quelques pas au-delà des sources et du menhir qui montre l’heure
par le jeu des lumières sur son flanc de granit
de l’autre côté de la vallée
et dans la cour quelque chose d’important survenait —
une remorque faisait son entrée ainsi qu’aux triomphes de Rome
la gloire des fenaisons prenait à la gorge — le cri des martinets
et celui des fauves qui sont dans les meules jaunes
On acclamait les abeilles d’avril et on refermait son livre

lundi 29 mars 2021

55. Dimanche 29 mars. Manifeste

Le voici donc le soir où l’inspiration muette
Invite la Poésie à présenter ses états de service
Venez toutes muses Terspichore et Cypris,
Message particulier aux natifs du 29 mars qu’amuse
d’inspirer le scribe en état de disette—
Elle Macpherson actrice et femme d’affaires
Maclou l’évêque gallois d’Aleph
Carl Axel Arrhenius le chimiste suédois
Romina Oprandi la tennis-woman italo-suisse
Michael Brecker saxophoniste pilier du jazz-funk—
Unissez la puissance de vos fluides
Afin de produire un glissando moderne
collectif poétique d’aspect éthéré
structuraliste ou branché textualité/sexualité
cut up solipsisme oulipisme de la quatrième génération
Tout ce que vous voulez toutes inféodations acceptées
nous briserons ensuite les moules
Et ceci, ce libelle composé un dimanche de printemps
en sera l’orgueilleux manifeste découpé
en obscures trachées pectorales zébrées de brèves épiphanies
nous romprons
Laisserons les paquebots du quatrième royaume prendre le large
nous fonderons une poésie d’isolés magnifiques
Serons communauté de solitaires fuyant la vindicte libérale 
nous ferons entendre
L’émotion contenue des petites cités abandonnées
des révoltes argileuses des rues sans joie des nuits triviales
du peuple

Oublier les servitudes les rues mortes l’ennui atterrant des bacilles
qui vous plaque aux murailles et vous y imprime en fossiles
Ainsi que des marbres s’effritant au fronton des temples
Comme les Éros d’un temps perdu que les cieux contemplent
—Régénérer nos corps exténués dans les eaux des chimères
Embrasser encore l’Angélique des estuaires
Oui ce sera une nouvelle poésie

mardi 23 mars 2021

48. Le père


À Ingrid

Moi la délaissée
Puisque ne pouvant porter haut le nom du Père
Puisque de la même nature mouvante que les flots
que la mer le ciel et les nuages
Puisque n’étant pas mes frères bien qu’aussi frêles que moi
Minces coureurs de pistes
N’étant qu’une brindille diluable dans l’Untermensch
Fille non porteuse du patronyme de surhomme
Ce nom du père
Je le porterai sur toute la terre avec mon prénom Lorelei
Ou Elina ou Astrid ou Ingrid
Ce père Panzer j’enfouirai les svastikas
Qu’il était fier de découvrir sur une photo ancienne
de sa propre maison: demeure prédestinée au génie (lui)
puisque la Wehrmacht y avait déployé avant lui ses bannières à croix gammées
Et l’avait choisie comme siège de son état-major
De même qu’il y avait établi sa propre famille comme
le nid d’aigle de sa domination (à lui)
— Ce même père fier de montrer l’absolue identité entre
sa signature (à lui) et celle d’Adolf Hitler, comme désigné
par la graphologie
pour succéder à la tête du Reich millénaire —
Moi la délaissée je porterai très haut ce nom du père
Que j’aurai enfoui dans un puits de couleur
Je serai célèbre dans toute la terre
Pour mes portraits de femmes.

lundi 22 mars 2021

44. La cour


Je pense à Louise Labé quand je revois à cette cour
De ferme où vécut ma mère
ce n’était point
Courtoise antichambre que cette place bourbeuse
Où elle eut froid et chaud, fut d’humeur gaie ou plaintive.
Christiane rêva-t-elle comme la Lyonnaise élégiaque
(Poétesse de la Renaissance qu’on nomme la belle cordière,
        car fille et femme de cordier
De même que mère était fille et femme de fermier)
d’embellir ces flaques
Afin qu’elles fussent miroirs de vie heureuse?

Reine d’une société brillante
Au premier plan de cette coterie lyonnaise
Avec son amie Pernette du Guillet
Louise chantait odes et carmes
        à la façon de Dante et de Pindare
Mère le fit à ses poules et ses pintades
Fredonna charmes et succès de Tino
En cette cour fangeuse qu’elle traversait déhanchée
cloître fermier délimité par étable, fumier, silo.


Il était l’endroit le plus sale de la terre,
                    ce cloaque
Que j’eusse voulu galerie de glaces où elle pût
se voir sourire et mirer une belle robe.

Sale resta la cour il eût fallu goudronner mais je crois
que cela coûtait — Eh quoi? Il reste l’image vive
D’elle encore Ô rires Ô soupirs
De mère seule boîtant dans son corridor de terre
Pour aller traire à l’étable de même que Louise
Aimait abstraire ses tourments sur une table.
— Ô ses larmes aussi
Puissent-elles recouvrir nos mémoires d’un goudron
miséricordieux et lui offrir un décor plus heureux
Pour s’éteindre qu’une cour boueuse

dimanche 14 mars 2021

40. sam 13/03/21 Le baiser de Marguerite d’Écosse à un poète

L’anecdote est rapportée par un auteur nommé Lebrun:
Un poète dormait dans la cathédrale
Quand une fille de Perth
Jeune épouse du roi de France et princesse d’Écosse
Passa par là. S’avisant en experte
De la présence d’un trouvère
Elle déposa un baiser sur sa bouche close:
C’est ainsi que font les muses
En rencontrant un mortel qui les honore
Assura l’exquise altesse.
Et sans prévoir les effets d’une charmante audace
L’osée Marguerite s’assura l’immortalité.
Comment? Voici: L’aimable histoire fit bruiter
L’entourage, dames d’honneur et pages
Chambellans, dames d’atour et roi:
Cette reine qui trouva la bonne page
De son destin dans l’écriture
Ruina sa réputation par l’excessive cour
que lui firent les poètes, de l’estropieur de vers
au maître des rimes en « M ».
Cela lui valut d’être espionnée, méthode immonde,
Par son époux le dauphin Louis, futur XI.
Elle mourut à dix neuf
ou vingt ans sur ces mots: Fi de la vie en ce monde
Ne m’en parlez plus.
Mais on parle encore d’elle, et jusqu’à à Paimboeuf,
Pour ce baiser volé.

vendredi 12 mars 2021

39. 12/03/21 Fraisiers

Fraisiers repiqués sous la pluie retour de façons d’être
Qui remontent le cours du sang sur le tranchant de la houe
Et gestes qui reviennent dans les terminaisons nerveuses
Tes racines tes racines dit la vieille complainte
De l’ortie neuve et de la grande consoude
Qui fait résurgence dans ce poème trente neuf
Tout cela sent le paradis perdu bien perdu
Et même le gardien des propriétés sacrées des arômes
des fumiers — en voici le fantôme:
L’homme du tour des terres est en bout de sillon
Comme une rumeur de mer en angle de parcelle
Un bruit de sabot un rêveur dans les arbres
Lui, le saltimbanque à ses manchons de charrue attaché
— Et plus tard, aux modernes quadrisocs, tracteurs Someca Nuffield
— Offrant à toute dépense son inépuisable réserve
Et son rire bref aux promesses vaines:
La voix de mon père m’accompagne dès qu’un peu de terre
Se trouve sous mon pas, il est là qui lâche quelques syllabes
Ainsi qu’une voix dans les hêtres
De sa voix faite pour héler de versant à colline
Quand l’oeil mesure les pluies brèves de mars
Qu’il rallume la cigarette en coin comme dans les films avec Wayne
Et sort l’une de ses phrases Hollywood
Tu peux creuser plus profond que la bêche
Mais pas faucher plus large que la faux
Je m’imagine l’entendre en ce parler intérieur
Qui est parole des morts et pain perdu

mercredi 16 décembre 2020

Poètes de Bretagne: Dialogues avec le visible (2005)

Georges Perros

« La peinture, dit ma voisine, ça défatigue ». Cette note des « Papiers collés » dit bien la familiarité de la relation du poète Georges Perros au dessin et au visible. Et nous étions loin d’imaginer qu’il existait une œuvre graphique du poète, dont l’intérêt a justifié une exposition du musée des Beaux-arts de Bordeaux. En préface de cet album, Michel Butor raconte comment les lettres de son ami Perros se sont peu à peu mêlées d’images. Cette attraction fut certainement encouragée par l’amitié du peintre Bazaine. Elle correspond aussi à la perte de la voix, douloureusement vécue par l’auteur d’Une vie ordinaire : « la poursuite du dessin est une conversation muette avec soi-même », écrit Butor, qui voit dans ces essais graphiques une forme de thérapeutique, « comme les Indiens Navajos soignent encore leurs malades par des peintures de sable ». L’album publié par les éditions Finitudes va au-delà de l’anecdotique et nous montre un écrivain travaillé par la pulsion graphique, qui éprouve « l’envie de dessiner plutôt que d’écrire, de dessiner ce qu’on a envie d’écrire. » Ce sont tour à tour des « tracés de nerfs » à la Henri Michaux, des collages (« je colle un tas de saloperies, allumettes, sables, algues, fleurs »), des gouaches et encres de Chine grattées, où il excelle. Poète amoureux de la peinture, Perros est ici le continuateur d’une tradition où l’écrivain élabore son esthétique dans le rapport au tableau, comme Baudelaire avec les « peintres de la vie moderne » et Francis Ponge avec Fautrier et Braque. On décèle aussi chez l’ermite de Douarnenez une certaine idéalisation de la peinture comme espace protégé : « Un homme qui peint est préservé (…), plus préservé, en tout cas, que l’homme qui écrit. » Et pourquoi ? Parce que « la peinture est une pensée sous scellés », un secret bien encadré, un noyau qui résiste à la parole. Georges Perros, par ses propres dessins, s’avoue faire partie des « grands jaloux dont le martyre d’écrire a été atténué, enchanté, par leur fréquentation des ateliers, les amitiés qui s’ensuivirent ».

Paol Keineg

Faire image, tel est le métier des poètes, même s’ils disent parfois le contraire, comme l’écrit Paol Keineg : « Moins d’images, moins de malheur ». Depuis longtemps libéré de son étiquette de « poète breton », comme le dit Marc Le Gros en postface de ce livre, Keineg propose un dégagement poétique, entre ici et ailleurs, présence et absence : « Là, et pas là ». On mesure l’écart pris avec la flamboyance adolescente des années 1970, le verbe est concis, tranchant et péremptoire. Le prosaïsme rôde, mais n’est admis à la faire que sous la forme du slogan, de la formule ironique : « Un coin à jonquilles sous le ciel bleu. Le souvenir absurde d’une étendue de broussailles. L’ego s’offrant en forme vide. Trois raisons d’adorer les terres étrangères. Trois raisons d’abhorrer le capitalisme. » Keineg trouve, dans son rapport au parler véhiculaire, des accents à la James Sacré : « C’est vraiment chouette d’avoir trouvé refuge dans les phrases quand on préfère l’esclavage à la mort. » Toujours lapidaire, déroutant, Keineg se montre particulièrement drôle dans ces petites formes condensées, ces formules que l’on voudrait toutes citer : « l’adoration des actrices, il faut que ça reste un péché », une façon de se planter dans la langue courante et de lui couper le souffle : « C’est un pays toqué, plein de haine. Pas de rouspétance, je vous embrasse sur la bouche. »
Dans cette même veine, on lira Yves Deniellou dans un grand poème lyrique sur la campagne, la cueillette des mûres et l’amour : « On fait dire/ des choses aux mots/ en portant aux lèvres/ une petite photo ».

Erwann Rougé

Erwann Rougé est un poète de la perception, profondément incarnée, mais étrangère aux appartenances, presque extatique. Nous le retrouvons dans un livre dont le titre vient d’Artaud, « Paul les oiseaux ». Il s’agit d’éprouver la présence du monde et d’exister poétiquement, en faisant le fou, en déformant les vieilles chansons : « Colchique sur un pied, le ciel, le ciel ». Il serait facile d’opposer à cette écriture à vif les petites vignettes campagnardes de Thierry le Pennec, mais le titre même laisse bien entendre qu’ici aussi, on embrasse l’aube d’été, et pas du bout des lèvres : « Je tourne la terre/ au tracteur pour la première fois/ de mon rêve ça sent le maraîchage les champs/ tassés par la poussière la sueur sous les bras/ de chemise ô mes quinze ans les voici les beaux nuages/ d’Ouest les voisins viennent voir/ comment je m’y prends et si/ ça poussera bien le fils assis sur le pneu/ tient la clef à molette il est dans son bleu. » Une vraie révélation que cette poésie en siège de tracteur.


Daniel Morvan.
 

Dessiner ce qu’on a envie d’écrire, de Georges Perros. Editions Finitude & Musée des Beaux-Arts de Bordeaux. NP, 28 euros.
Là, et pas là, Lettres sur Cour, de Paol Keineg. Le temps qu’il fait, 160 pages, 17 euros.
Le mur de Berlin ou la cueillette des mûres en Basse-Bretagne, de Yves Denniellou. Wigwam, NP, 5 euros.
Paul les oiseaux, de Erwann Rougé. Le dé bleu, 86 pages, 10,50 euros.
Un pays très près du ciel, de Thierry Le Pennec (prix de poésie 2005 de la ville d’Angers). Le dé bleu, 86 pages, 10,50 euro

jeudi 5 mars 2020

Le dévoyage sur la Loire de Michel Jullien



Attendait-on Michel Jullien autour d'une joliesse de canotage populaire? Non sans doute, mais à quelle histoire doit-on, alors, s'attendre sous un titre comme: "Intervalles de Loire"? Récit d'un périple d'amis au fil du fleuve altier, cet ouvrage vient après Denise au Ventoux (2017), Les Combarelles (2017), L'Île aux troncs (2018). Trois dégagements vers des confins, des sommets, des gouffres, montagne, grotte ou île de relégation. L'homme, ancien alpiniste, "escalade" aussi les fleuves.
À bord d'un esquif d'aluminium, descendant le fleuve à la rame avec ses deux amis d'enfance, il use de cette merveilleuse liberté de voguer ouverte à tout citoyen par la Révolution française, dans une sobriété toute démocratique: "À l'instant du départ, personne ne nous vit appareiller, aucun salut, pas de mouchoir agité depuis la grève, aucuns falbalas d'adieux. La barque se coula en silence à la Loire, mue par les premiers coups d'avirons, malhabile, des manoeuvres de rame empotées, de peu d'atout, sans tempo, comme tordues."
Comment cela s'est-il décidé? Les trois amis vont avoir cinquante ans. Au cours d'une partie de campagne, ils regardent couler la Loire, penchés sur le parapet du pont de Nevers: que peut-on faire d'original, l'an prochain, pour fêter ces dix lustres? Une idée, sans plus d'émotion que ça: descendre la Loire à la rame. 848 km de développé pour la partie praticable en barque, plus les zigzags et les fausses routes, "parcourus en vingt six jours, jamais de gîte, de plafond ou de camping", d'île en île, de pont en pont, et il y en a cent vingt-huit d'Andrézieux à Saint-Nazaire.

"Un vert Autriche et guacamole, menthe et iguane"



Si la mode du canotage est née au XIXe siècle comme forme populaire d'un loisir aristocratique, le livre qui rend compte de cette aventure n'est aucunement un charmant périple sur le mode mineur, une nouvelle de Maupassant, bouquet de jolies phrases et de choses vues. En s'en tenant à la vibration sensitive au phénomène du fleuve, en se concentrant sur ce que le corps peut dire de l'aventure, le livre déjoue les attentes en matière de fluidité et d'insouciance. Michel Jullien fait l'économie des figures imposées en conjuguant une écriture d'une haute singularité, confinant au dialecte personnel, à une aventure sensorielle où les personnages sont des silhouettes, et les événements, des beautés stylistiques.
Le traitement proposé est celui de fragments, des "varia de l'oeil" et autres pièces fluviales assemblées comme au hasard d'un carnet de croquis, dans un désordre voulu, avec des "entrées" à mots clefs, "renifler", atomique", "jusqu'à Mitchum" (pour évoquer La nuit du chasseur), "écarts du fleuve", "aperçus citadins"... Chacune de ces proses formant comme un psaume monodique du visible, que l'objet en soit noble ou trivial, pont, village au bord de l'eau, île, super U, centrale nucléaire, cimetière.
Scénarisé et dialogué, ce huis-clos flottant eût formé un cadre pour une comédie à la Jaoui-Bacri. L'auteur sait d'ailleurs manier l'humour, tant dans la manière de camper une scène (ainsi l'exercice de navigation sur gazon, très Buster Keaton) que dans l'art de l'image: "l'eau changée entre le vert, l'écru et une couleur salive, avec des ballots d'écume isolés, derviches, omelettes, espèce de neige à la mélancolie". Sans parler de "Nénette", nom de baptême bombé au pochoir de sorte qu'il soit "rendu en miroir, à la surface de l'eau", ainsi inscrite littérairement autant qu'au quartier maritime. La figure humaine s'élude pour que subsiste la chance d'être ému par le fleuve, non dans une fiction, mais plutôt dans la manière de donner à voir, par les traits, touches, nuances, images ("un vert Autriche et guacamole, menthe et iguane", ou l'envol d'un banc d'oiseaux: "trois, dix se défroissent, ils jettent les bras au ciel dans un bruit de carton"). On aimerait y voir quelque chose de Rousseau, au moins pour "le sentiment de l'existence dépouillé de toute autre affection"(1).

Jules Renard, auteur totémique de la narration, arrive par association d'idées à partir de Chitry, bourg de la Nièvre dont Jules fut maire, région où Jullien acheta sa maison de campagne. Jules Renard, convoqué à dessein: L'auteur du Journal n'est-t-il pas l'homme de l'effet de réel, d'une éloquence économe qui s'obtient par allègement plus que par addition, dans une sobriété calligraphique? Et Renard n'aurait pas désavoué cette esquisse d'une femme qui franchit un pont alors que passe la barque des trois amis, s'accoude, "les jambes croisées derrière, à la Doisneau", et salue, "révérence d'une main à l'idée d'une récréation nautique".

Épaules de rameurs, ombres au bivouac, le soir sur les îles: on ne les connaît pas, on les voit, le narrateur et ses deux amis, désignés comme "l'un et l'autre". Des signes ténus, un murmure minimal rendent la vie plus qu'un dialogue, une notation psychologique. La "signature sonore" de chacun lorsqu'il saisit les rames, sa manière de souquer. C'est au cours de la rotation des places que se précisent les personnalités, mais ce sont des fiches de postes. À moins qu'on veuille y déceler la subsistance d'une structure tripartite à la Dumézil: celui qui travaille, celui qui décide de la direction et celui qui prie (pour la sûreté de sa barre).
Le banc de proue, celui où le rameur peut se reposer et "ravoir ses mains" devant le fleuve à livre ouvert, mais la place est "la pire" car elle se paie de l'obligation de "voir deux fois", d'abord le panorama fluvial réel, et sa réplique de papier réunie dans un compendium de captures d'écran, le Navigator, bible du forçat.
Le banc de poupe, la barre, enfer du gaucher qui doit inverser les consignes émises par la vigie.
Et le poste central: "Le voici donc, le banc B - la guillotine". En matière de grand témoin, il n'y a que le Hugo du "Dernier jour du condamné" qui puisse comparaître et confirmer que le banc B est une vision du monde. La souffrance des mains et une position dos au fleuve retranchent ce prolétaire rêveur de la vision frontale. Le banc B est celui de l'évanescence des choses, puisque ce pont dont on parle dans son dos, quand il entre dans son champ de vision, "n'advient pas, il s'abolit". Ainsi, la sensation est un fait de structure.


"Un grand fleuve de sable quelquefois mouillé"



Ce texte éclaté, on aimerait pouvoir le lire avec naïf lyrisme, comme on écoute du Smetana à la radio, mais il s'avère tachiste, pointilliste, coupeur de cheveux en quatre, impressionniste affronté à un fleuve aussi résistant, comme objet littéraire, qu'une montagne. À charge pour l'écrivain de rassembler toute la diversité des paysages et des choses vues pour les unifier, les homogénéiser et exercer sur elles les décantations de l'écriture, pour en extraire un sentiment singulier, par une fusion et une dissolution des perceptions, souvenirs de navigation sur l'Amazone, anticipations sur sa vie future, déconstruction des figures du voyage, dévoyage d'écriture dans un flux de conscience unique. On ne sait s'il est fait d'émerveillement ou d'ennui, ou d'un autre type d'émotion, mêlant rêverie et minutie, qui n'appartient qu'à Michel Jullien.
Sur ce chemin on suit la marche du style, non point la frappe d'une chute imparable, mais la cloche lointaine scandant l'office à la déesse mimésis, qui permet de rendre réel ce que l'on montre. Il est alors possible de saisir comment la rudesse du voyage favorise le papillonnage sensoriel, à l'image de cette Loire "encline aux lubies saturniennes" qui possède "très tôt l'allure des fleuves qui ont trop duré" et "brouille les directions en de vastes boires", fausses pistes parfois longues de dix-sept kilomètres en aval de Varades. C'est la Loire excessive, diverse, amazonienne, odorante, de sable ("un grand fleuve de sable quelquefois mouillé", dit Jules Renard) et de vase. Un excès auquel les navigateurs se joignent, pris par le cap à tenir, les obstacles à éviter, retranchés de la ville par les odeurs du banc de nage, dans une solitude vertigineuse, pascalienne: "plus bas que ce qu'un chien retient des apparats terrestres, nous glissons sur un plancher situé en deçà du monde".
Toute phrase serait citable mais sans reconstituer le texte, observons l'entrée de Nénette dans les pleines eaux, celles où la quille, dont la robe d'aluminium est découpée d'estafilades, atteint enfin des profondeurs dignes de son tirant d'eau, observons comment ce petit moment d'effusion est extrait des souvenirs pour devenir ce moment de lyrisme tenu: "Alors les ramées s'enchaînent sans qu'il nous faille descendre, il y a maintenant ce qu'il y aura pour longtemps, des champs, des saules, des rideaux de verdure coupés à l'enclave des fenaisons, les heures informes, des mottes de terre à hauteur du regard, un fleuve brou de noix, des bovillons rouquins stupéfaits de notre venue au sortir des méandres, des entailles de lumière poignardées aux arbres, des impressions physiques d'action et d'inaction, la réalité écrasante de nos fesses appliquées aux bancs, les grenouilles faisant fête au mois de juillet. Partout des pêcheurs sur la berge." L'image n'est risquée que dans le tumulte modéré de l'énumération, c'est du bouillonnement traversé d'angles aigus, et ces "entailles de lumière poignardées aux arbres", plus qu'une notation de peintre, sonnent comme un aveu de foi dans un coeur d'athée.
L'empire du fleuve abrite assez de divinités pour combler les soifs de l'homme, même si son émotion est tempérée d'une ironie protectrice. La tonalité est douce-amère, mais les couleurs flambent.
Plus d'une fois le lecteur a rendez-vous avec l'étrangeté. Cette expérience est offerte, dès le début, dans la vision des pêcheurs sur les rives, vides d'identité et "syndiqués d'eux-mêmes", figures de la neutralité ("L'attente les prive de visage, elle les absout"), et démultiplication du même faciès au fil de l'eau, et dans lequel on craint de reconnaître le masque de la mort qui pêche. Étranges aussi ces dialogues inaboutis, échangés au cours des permutations du trio dont deux seulement peuvent parler et se voir, par dessus l'épaule du barreur.
On se pose sur "une caillasse de fauteuil sur la rive", pour l'encas de midi, qui n'est pas réellement accostage, puisque "l'eau continue son verbiage alors que nous mastiquons devant, la pupille abrutie de son cours, le débit en optique" (le fleuve en vue?). Ou l'étape, l'équipée victime de disette, au centre Leclerc de Gien. "Nous nous séparons dès les premiers rayonnages avec chacun sa liste, un galurin chiffonné sur la tête, nos mitaines à bout de bras, des démarches inaptes, un côté Alain Bombard perdu dans une grande surface." Puis revenir à l'habitacle de survie, "se tasser dans notre amande d'aluminium, trois personnes dans quatre mètres carrés (...), s'en remettre à la coulée liquide, à la lisière du temps".
Autre rapprochement étrange à qui ne pratique pas l'alpinisme, l'alpe et le fleuve. On a bien comme riverain la sensation qu'un fleuve contient sa propre altitude, et Pierre-Henri Frangne (2) est là pour rappeler que le latin "altitudo" désigne à la fois "l'élévation d'une montagne, mais aussi la profondeur la plus basse d'un fleuve". En commun, les deux massifs proposent une certaine expérience du temps aux limites sans cesse repoussées, une absence de conclusion, une fugacité: "Que se passe-t-il? Je suis venu vérifier mon absence dans plus grand". Et au retour de tout cela, vérifier que cela est sans retour. Que des chocs, de l'âpreté de la confrontation, on ne ramène que peu de choses exactes, car l'ensemble écrase le détail: "une fois revenu, ces endroits baignent dans un défaut de mémoire, il ne reste que l'idée de montagne, l'opinion d'un fleuve, des amalgames." Mais cependant l'expérience est si forte d'avoir conquis les sommets alpins qu'elle revient à chaque fois que l'on se porte aux limites de l'espace, dans ces "ailleurs du monde" dont on ne ramène aucun échantillon.

Les ponts sont des êtres mythologiques dans cette navigation de moines irlandais, portant "moustaches d'écume à la Loire" et faisant les gros yeux de leurs arches. La recherche des îles fortunées, sans bouses de vache et sans trop de coassements, s'achève le soir autour d'un feu sur "un petit Sahara d'un hectare", content de retrouver entiers les compagnons aperçus de dos ou à demi-occultés, "palabres autour des braises", sans songer à lire ni aquareller. Le seul livre emporté, un Malaparte, sert d'allume-feu (autant dire qu'on y laisse la peau), et quelle réponse encore à qui pourrait croire que les mots auront, en toute fin, le dernier mot. À partir de Candes-Saint-Martin, la Loire navigable et balisée fait chômer la vigie. Moment choisi pour une étude comparative des conditions de marcheur et de rameur, unis par des vicissitudes telles que le roulage matinal de duvet. Le piéton bénéficie des rencontres, de la liberté de s'arrêter à tout instant, mais il est écarté du fleuve par des barbelés et des contournements en progressant vers l'estuaire. Paradoxe, "le marcheur manque de chemins" quand les navigateurs taillent la route comme s'il avaient un pass Navigo en poche. Point de tourisme urbain, mais une écoute des mutations, des multiples transitions du fleuve vers l'autre fleuve (ses intervalles), de l'eau douce à l'eau salée, du courant latéral au courant frontal, les vives eaux obligeant à mettre en panne jusqu'à l'étale. "Décidément la Loire aperçue depuis le pont de Nevers s'arrête à Ancenis, nous ramons sur un fleuve gagné des haut-le-coeur de la mer." Désenchantement des sommeils dans des bâches de chantier, et la vue d'une ville pimbêche, fille Goriot, ingrate envers son fleuve: "Nantes un peu autolâtre, comme si elle avait autre chose en tête, l'Erdre, son petit dernier." Et Michel Jullien se tourne vers un marcheur, Thierry Guidet, qui dans La Compagnie du fleuve, relevait: "Des villes se sont détournées du fleuve, aucune avec autant de sotte détermination en décidant de combler quelques uns de ses bras entre les deux guerres et, pour faire bonne mesure, de détourner l'Erdre et de la confiner dans un tunnel" (3).
Nantes où "la petite Nénette est rendue au pays des géants", pétrolier, cargos, le looping du pont de Cheviré, centrale thermique... Jusqu'aux "maisons enfantines" de Paimbœuf. Le marin qui cherche de l'oeil un café ne sait pas encore qu'il a déjà rendez-vous avec son propre futur, là, devant un café matinal, et que quelques années plus tard (d'un dégagement à un engagement) il rejoindra la communauté des Paimblotins, semblable à celle des lotophages de l'Odyssée, terre si hospitalière qu'elle prive les marins de toute envie de repartir. Le sortilège permet cependant de prolonger le voyage magique jusqu'au ciel, là où, affirme Michel Jullien, la Loire trouve son embouchure.

Daniel Morvan

Michel Jullien: Intervalles de Loire. Verdier 2020, 128 pages, 14€. 

Edition limitée illustrée par Dominique Leroy, 15 illustrations intérieures, une lithographie originale sous rabat, numérotée et signée des auteur et illustrateur. Pour souscrire, écrire par mail à lau.biaune@gmail.com


1: Jean-Jacques Rousseau: Les rêveries du promeneur solitaire, cinquième promenade.
2: Pierre-Henri Frangne a co-signé avec Michel Jullien un très bel ouvrage dont l'écrivain est aussi l'éditeur: Alpinisme et photographie (1860-1940), Les éditions de l'amateur, 2006.
3: Thierry Guidet: La compagnie du fleuve, joca seria, 2004, rééd. 2010.


Do Fournier: Portrait de Michel Jullien ©

jeudi 13 février 2020

Auguste Chauvin, métallo nantais fusillé en 1943


Jean Chauvin, fils d'Auguste Chauvin, le métallo, devant sa maison de Nantes, pour le 60e anniversaire du programme social du Conseil national de la résistance
« Dites leur que le nom des Chauvin est sans tache, et que je suis mort comme un Communard qui n'a pas voulu baisser la tête devant la bestialité fasciste. » 
Ses lèvres tremblent un peu.
Pourtant, Jean Chauvin a l'habitude. Il n'a jamais connu Auguste Chauvin, son père. Mais il a été élevé dans sa vénération.

« Les lettres de mon père faisaient partie de la stratégie éducative de maman, nous explique-t-il ensuite, après avoir surmonté l'émotion. Si je faisais une bêtise, elle me disait : qu'est-ce que ton père aurait pensé ? »
Mais quand on est le fils d'Auguste Chauvin, métallo des Batignolles fusillé à 33 ans, le 13 février 1943, et qu'on entend un comédien dire ses lettres à haute voix, devant sa maison, on pleure. Et même quand on n'est pas le fils. « C'est une belle mort que de tomber sous les balles de nos ennemis » : il parlait comme un héros ordinaire. Et son héroïsme, il l'a écrit à sa femme, de sa prison nantaise, sur du papier à cigarettes. Des phrases plus belles que celles des poètes. Des expressions non émoussées : « Si vous retrouvez ma tombe et qu'il s'y trouve une croix, arrachez-la » : ça voulait dire quelque chose, être un communiste des FTP. Ça voulait parfois dire fusillé. Ça voudrait dire, plus tard, l'honneur de la France «sauvé par la classe ouvrière », selon Mauriac. Mais aussi par des aristos de droite comme Honoré d'Estienne d'Orves, qui créa à Nantes le réseau Nemrod. Et put établir, depuis Chantenay, le 25 décembre 1940, la première liaison radio avec la France libre.
Tous ces souvenirs, ils sont là, à Chantenay comme ailleurs. Attac 44 a voulu les raviver en 2004 autour de l'anniversaire du programme social du Comité national de la Résistance. Parce qu'on les oublie. Les lettres de Chauvin n'ont été publiées qu'en 2003. « Les traces de la Résistance sont partout, explique Luc Douillard, membre d'Attac. Ce sont des gens qui se sont battus pour la liberté, les droits économiques et sociaux. Les Résistants ne se sont pas contentés de vouloir libérer le pays, ils ont aussi préparé un programme destiné à instaurer un ordre social plus juste. Au moment où l'on attaque le socle des conquêtes sociales de la Libération, nous voulons rappeler son héritage. »

Aubrac et Tillion

Cet appel au souvenir a été lancé par un groupe de vétérans des forces de la France Libre : Lucie et Raymond Aubrac, Jean-Pierre Vernant, Lise London, Maurice Kriegel-Valrimont, Germaine Tillion... Tous appellent les Français à célébrer l'anniversaire d'un programme adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944, et qui jette les bases de la Constitution et de la législation sociale de notre pays. On y trouve la Sécurité sociale, les retraites, le droit à une culture et une éducation de qualité, la liberté de la presse, le droit de correspondre sans être espionné, la liberté d'aller et venir, les lois sociales ouvrières et agricoles, la liberté syndicale... Un programme peu célébré pourtant. Autour d'Attac, une centaine de personnes ont suivi cinq comédiens, encore ébranlés par la mort accidentelle du metteur en scène Michel Liard : « Chantenay, terre de résistance », proclamait une banderole. « Alphonse Braud, instituteur, déporté politique mort à Auschwitz en 1942. » Voilà ce que dit la plaque sur l'ancienne école Gutenberg. Arrêté par la police dans sa classe, ce militant communiste avait rassuré ses élèves avant de partir. Des enfants font pleuvoir des pétales de roses sur la plaque. Le cortège descend vers le boulevard de l'Égalité. Diffusée par haut-parleur, une voix sépulcrale dit les lettres de Guy Môquet et fait résonner la rue.
1, rue du Bois-Haligan, c'est là qu'Honoré d'Estienne d'Orves créa son réseau. L'occasion pour les comédiens de raviver le souvenir de cette figure lumineuse, à travers les témoignages des femmes communistes avec qui il fut enfermé. En remontant la rue, nous nous trouvons chez Auguste Chauvin, l'un des 42 fusillés de 1943. En poursuivant notre route vers la caisse locale d'assurance maladie, rue des Girondins, Jean Chauvin nous confie encore : « C'est parce que j'ai écrit un livre sur mon père que je peux aujourd'hui parler de lui. Je l'ai désidéalisé, j'ai découvert un jeune homme ordinaire. » Qui avait des rêves extraordinaires : liberté, égalité, fraternité.

Daniel MORVAN.
Samedi 20 mars 2004, 820 mots
L'association Attac 44 (Association pour une taxe sur les transactions pour l'Aide aux citoyens) invitait en mars 2004 les Nantais à célébrer le 60e anniversaire du programme social du Conseil national de la Résistance. A Chantenay, quartier ouvrier à l'ouest de Nantes.

mercredi 13 novembre 2019

Vie de Brendan: le voyage fabuleux revisité comme une partition

Robin Troman


Dans son premier roman, le musicien Robin Troman revisite la légende du moine irlandais, rendu célèbre par ses "navigations aux îles fortunées". Cette version contemporaine ne prend pas pour héros le moine né à Clonfert (Irlande), mais un jeune breton né quelques siècles plus tard. 


En revisitant la vie du célèbre saint irlandais Brendan, dont il existe déjà plusieurs «vies» et « navigations », quel était votre projet?

A-t-on vraiment un projet ? Une histoire est là, il faut qu’elle sorte. Puis elle génère son langage et ses règles.
Il y a très longtemps, j’avais imaginé, avec le comédien et metteur en scène Michel de Maulne, un spectacle poétique et musical à partir de ces Vita Brendani médiévales. Ce projet n’a jamais vu l’ombre d’une réalisation. Deux décennies plus tard, en survolant la Manche, j’ai noté le canevas d’une navigation féérique, qui conduirait un équipage d’île en île à travers l’Atlantique Nord. J’ai oublié ces feuillets dans la poche du veston que je portais à l’époque, et quand je les ai retrouvés encore une dizaine d’années plus tard, j’ai commencé à rédiger La vie de Brendan.

Mais cette rédaction nouvelle n'est pas la copie contemporaine d'une histoire ancienne?
En effet, mon héros n’est pas le saint abbé de Clonfert, c’est un jeune breton qui vit plusieurs centaines d’années après lui. Oui, j’ai emprunté au Brendan du poète anglo-normand Benedeit (XIIe siècle) des noms, des rencontres, des paysages, et la forme générale du voyage ; mais tous ces éléments sont décalés, inversés, recomposés. Brendan refait, à son insu, quelque chose comme la navigation de son illustre homonyme. Comment situer alors mon texte par rapport aux Brendan historiques ? Disons que c’est un surgeon, qui a poussé un peu de travers, sur la vieille souche de ce corpus médiéval.

Quelles sont les sources imaginaires de ce roman?
Enfant, j’ai baigné dans un univers de contes et légendes. J’ai voulu en faire ce chaudron, comme l’indique la dédicace à mon père Morley Troman, c’est-à-dire une matrice d’où l’on peut renaître, comme dans toutes les mythologies. Les mythes ne sont pas des objets d’étude ou de décoration : ils sont vivants, actifs, réactifs même, ils peuvent nous aider à trouver un sens à ce qui nous arrive ici-bas. Il faut les vivre, les actualiser, les transfigurer.
Visibilia et invisibilia : ce sont pour moi les deux mots les plus importants du Credo. Comme Brendan le gnostique, l’hérétique (c’est à dire, étymologiquement, celui qui choisit) je crois qu’il est toujours possible de trouver et suivre le fil qui relie le visible à l’invisible. Je m’insurge contre les positivismes qui prétendent qu’il n’y a rien au-delà du relevé précis des lignes et des surfaces, et qui réduisent l’Etre à la Manifestation.
Alors j’ai greffé de l’irréel dans le réel, j’ai brouillé les pistes. Les personnages, les lieux et les évènements de « La vie de Brendan » oscillent, sur une ligne de crête, entre l’exactitude historique et géographique, et la plus pure invention. J’ai toujours eu une grande admiration pour les faussaires.

S'agit-il donc d'un roman initiatique, voire ésotérique?
Il sera catalogué comme tel, certainement. Entendons-nous alors sur le sens d’initiatique, qui n’est certes pas la délivrance de vérités supérieures mais seulement, comme le veut l’étymologie, le fait d'initier, de commencer. Roman poétique, oui, car prose et poésie sont fondamentalement la même chose, et que seule diffère la distance focale prise par l’auteur vis à vis de la langue : aussi existe-t-il mille étapes entre la prose et la poésie. Roman ésotérique, symbolique ? Ce sont des mots qui ont mauvaise presse, mais je les assume à condition de préciser qu’ésotérique désigne simplement ce qui est à l’intérieur, et que si le symbole génère à présent autant de malentendus, c’est parce que nous en avons perdu l’usage en le ramenant à la dualité du signe. Comme le souligne le peintre, poète et philosophe Pierre Dubrunquez, le lion n’est pas le signifiant du signifié soleil, mais le soleil lui-même, sous l’une de ses épiphanies. La rose peinte par le miniaturiste persan n’est pas l’image d’une rose ayant fleuri tel jour dans tel jardin : elle est cette rose dans un de ses multiples actes d’être.

Votre démarche d’auteur a-t-elle quelque rapport avec votre démarche de musicien s’attachant à faire vivre et revivre des pages souvent oubliées de la musique baroque?
Je crois d’abord que toute littérature est musique. C’est évident pour la poésie, mais c’est vrai aussi pour le roman, et un texte qui perd son oralité court le risque de se dessécher, de n’être plus qu’un cimetière de mots. J’entends les phrases, avant même de comprendre ce qu’elles expriment. Puis je m’approche, et je distingue les mots, les idées.
Le mot écrit est un mot de substitution. Le premier mot est vibration, déplacement d’air, physique, concret, qui se réfléchit de paroi à paroi dans une salle dallée de marbre, qui se clame dans un amphithéâtre à ciel ouvert, qui se chuchote à l’oreille.
Les mots gravés dans l’argile ou la pierre, tracés à la craie, au pinceau, imprimés sur une feuille de papier, tous renvoient à une phonè primitive.
Je préfère phonè à verbe. La phonè nous permet d’être à la racine commune du mot et de la note de musique, dans une strate profonde où la phrase parlée et la mélodie sont encore indissociées. Jean nous dit que rien de ce qui a été fait n’a été fait sans cette phonè. Elle est la vibration initiale qui fait apparaître le monde.

C'est aussi ce qui définit votre démarche de musicien?
J’appartiens à ce courant de pratique musicale qu’il est convenu d’appeler, d’un terme inélégant et qui ne désigne qu’une partie de la réalité, interprétation historiquement informée. Cela veut dire que pour jouer les musiques des siècles passés, nous prenons en compte, directement et indirectement, toutes les informations dont nous disposons sur la facture, le diapason, l’accord des instruments, à travers les ouvrages théoriques et pratiques, ainsi que les disciplines associées comme la danse, la rhétorique, la liturgie etc…
Le but n’est pas, comme on le laisse croire, d’aboutir à une reconstitution historique, mais de mettre en avant cette vérité fondamentale et commune à tous les arts: que l’œuvre est le fruit d’une dialectique entre l’idée et le matériau, et que les caractéristiques de ce dernier modifient grandement (voire déterminent entièrement) l’idée initiale de l’artiste, comme une veine dure que le sculpteur rencontre dans le bois va infléchir la direction et la force de ses coups de ciseaux. Mépriser ou négliger le matériau – et j’entends matériau dans un sens très large – revient alors à défigurer l’œuvre.
Notre rapport à l’histoire est donc vivant, fécond. La rigueur, l’exactitude de nos informations n’ont de valeur que transmuées en plaisir, en émotion. En écrivant La vie de Brendan, je n’ai peut-être fait qu’appliquer à une fiction cette approche musicale. On ne saura jamais, au fond, comment sonnaient les œuvres de ces époques reculées, comment les gens les entendaient, ce qu’ils ressentaient, ni quelles pensées les visitaient au réveil et quel goût ils avaient le soir dans la bouche ; mais le travail vers cet objectif favorise l’éblouissement d’une page ou d’un moment musical, qui est toujours une grâce.

Ce texte est-il aussi pour vous une façon d’écrire le récit ou le mythe de vos origines? Auriez-vous écrit ce livre si vous n'étiez pas le fils de Shula et Morley Troman, parvenus en Bretagne, après s'être rencontrés dans un camp, au terme d’une longue "navigation" dans ce qu'on appelle les eaux mouvementées de l'histoire…
Ce ne fut pas toujours facile de porter cette double hérédité judaïque et britannique, surtout en essayant d’y incorporer une patrie choisie, la Bretagne ! J’ai souffert, à l’école, d’avoir des parents qui n’étaient français ni l’un ni l’autre, et qui surtout ne faisaient rien comme tout le monde. Passées les humiliations et frustrations de l’enfance, j’en ai conçu une certaine fierté. Moitié anglais, moitié français, disais-je pour faire simple, sans savoir alors qu’on n’est jamais moitié-moitié, mais entièrement l’un et entièrement l’autre. Je n’ai pas oublié non plus les leçons de mon professeur de philo, au lycée de Lannion, Emmanuel Nikkiprovetski, qui devant nos enthousiasmes d’adolescents avides de découvrir la racine, la clé de toutes choses, nous mettait en garde contre la problématique de l’origine, qui n’explique pas tout, disait-il. L’origine biologique, nationale ou sociétale, on s’en moque. C’est un piège pour nous fourrer encore dans des petites cases (furieuse passion de l’homme pour la classification !) Mais le mythe de l’origine, oui – plus fécond que celui de la fin – est intéressant.

Alors, Brendan correspond-il à ce mythe ? 
Pas tellement. On n’y trouve ni cette Mitteleuropa ni cette Olde England qui me hantent. Un jour, certainement, je donnerai corps non pas à un mythe, mais à un récit, un récit fondateur, celui, mille fois entendu dans mon enfance, du camp de prisonniers de Vittel où mes parents furent incarcérés. Le Camp. Toutes les histoires sur la vie de cette société fermée, microcosme reproduisant les tares aussi bien que les solidarités de la France occupée, monde en sursis qui fut l’endroit où la route de mon père, étudiant anglais capturé par les allemands à Jersey en 1940 puis déporté dans un stalag en Bavière et finalement nommé professeur de dessin et de littérature pour les prisonnières, croisa en 1943 celle de ma mère, Shulamith Przepiorka, née à Jaffa, fille d’émigrés juifs rattrapés par l’histoire (1). Et le dramatique épisode final des Polonais en transit, que mes parents, impuissants, virent repartir vers les chambres à gaz après avoir cru qu’ils en étaient sauvés. Les eaux mouvementées de l’histoire…

Recueilli par Daniel Morvan

Robin Troman: La vie de Brendan. Éditions le Moustier (Langoat), 2019. 204 pages, 17€

1: Shulamith Przepiorka et Morley Troman se sont rencontrés en 1943 au camp de Vittel. Après la guerre, ils s'établissent à Paris et débutent leur carrière d'artiste, Morley sculpteur, Shula peintre. Pierre Emmanuel, Romain Gary fréquentent leur atelier de Montparnasse. Morley travaille aussi pour les émissions en langue anglaise de la radio. En 1958, ils décident que l'air de Paris est devenu irrespirable (déjà) et s'établissent en Bretagne. Morley publie deux romans, "The hill of sleep" et "The devil's dowry" aux éditions Chatto & Windus à Londres. Tous deux continuent d'exposer à Paris mais leur activité se recentre progressivement sur la Bretagne. Parallèlement à son activité de sculpteur (il a créé l'association Sculpteurs-Bretagne, dont il fut le premier président), Morley devient l'un des principaux auteurs de "dramatiques" à Radio-Bretagne-Ouest. Morley est mort en 2000, Shula en 2014.


vendredi 11 octobre 2019

À Paimboeuf, Dominique Leroy ouvre son atelier aux apprentis artistes


Sa maison est la plus scrutée de Paimboeuf, la façade tapissée de chambres à air en bord de quai. Même la Loire monte aux fenêtres voir si le travail avance. Du dedans cela fait comme un bateau ivre, avec à la barre un capitaine Nemo un peu Chagall, qui rêve le monde sous forme de visages médusés, de paysages de déluge. C'est la demeure et l'atelier de Dominique Leroy, peintre diplômé. Pas ours pour deux liards, le taulier pose souvent sur sa chaise dans la rue et lie conversation avec le passant.
S'exposer, oui. Il le fait parfois, trop rarement, à Saint-Nazaire ou chez lui, pour fêter le passage d'une flotille avec sa voisine peintre, Do Fournier. Mais enseigner? Il y pensait, mais tiquait à l'idée de poser en vieil académicien dispensateur de recettes. Aujourd'hui le fauve doux fend l'armure et ouvre un atelier d'art. Ne dites école, ni cours, ni leçon. Dites métier, pratique, méditation, sortie de piste, disparition des radars, même.
Dominique Leroy met son expérience à disposition de quiconque, se sentant comme une fleuriste amnésique, ne sait pas par quel bout prendre le bouquet. À disposition de tout enfant curieux des arts, tout amateur désireux d'aller voir de l'autre côté d'un miroir qui ne lui renvoie que des barques, des chats et des sujets de convention.

"Rendre les gens libres"


Résumé du projet? "Rendre les gens plus libres de faire ce qu'ils ont envie, de jeter par dessus bord tout ce qui les ennuie, tout ce qui se répète dans leur manière de peindre, de dessiner. Les chats, les chiens, les bateaux. Cela n'a rien d'un cours classique avec des natures mortes et des aquarelles. Je vous aide seulement à vous rapprocher de ce que vous voulez faire."
La chose est dite, cela dure trois petites heures par semaine, et cela se termine par le thé du patron. Avec conversation à livre ouvert devant des grands albums d'art, pour voir comment les grands prennent du champ avec le monde simplifié qui est nôtre: "l'esprit humain ne peut rien créer, il ne peut être fécondé que par l'expérience et la méditation", est-il écrit quelque part sur un de ses livres. Au test des premières heures d'atelier, le fauve doux se révèle un bon pédagogue, pas dirigiste, vous guidant en douceur, aidant chacun à prolonger son geste, à forcer en bougonnant le passage vers des noirs de charbons impensables. De ces longues mains qui reviennent dans l'esquisse d'une autre, ou encore de ces découpes au cutter qui, incisant un calque opaque, révèle des feuillages. Dans ce bateau ivre, on se décloue du poteau des couleurs.
Au bout de quelques heures vous avez pondu quelque chose d'informe, avec des ombres sur le côté. C'est surtout ces ombres qu'il faut travailler. Tout reste à faire, vous êtes toujours devant les fleurs éparses, sans savoir, et pourtant vous sentez avoir ouvert une brèche. Vers quoi? Votre dessin intérieur?


Atelier Dominique Leroy, quai Boulay-Paty et 98 rue du Général-de-Gaulle, 44560 Paimboeuf. Tous les mercredis de 14h à 17h, tous niveaux et tous âges. Tél. 06 78 83 41 77.

dimanche 29 septembre 2019

Blandine Rinkel: Postures et impostures




Blandine Rinkel ou les fasseyements de l'identité © D. Morvan


Débarquant à Paris pour ses études, Océane décide qu'elle ne s'appellera plus Océane mais Blandine. La raison? "Quand on est grande, blonde, et qu'on s'appelle Océane, on craint certains soirs de ne plus faire qu'un avec son propre cliché". Changer de prénom résoudrait un problème d'image de soi et un complexe de provinciale honteuse de ses origines. Cela devrait même lui ouvrir les portes de la bourgeoisie parisienne: "A cette époque, tu peux encore tout à fait te perdre toute la journée dans Paris, toile d'araignée, piège de soie qui te capture".
Très remarquée pour "L'abandon des prétentions" (Fayard 2017), beau portrait de sa mère, Blandine Rinkel analyse dans ce second roman les fasseyements de l'identité, le glissement dans l'univers risqué du pseudonyme. Cette histoire de mutation post-adolescente a pour arrière-plan un drame de la fascination: celle éprouvée par l'ex-Océane pour une amie-miroir, un coup de foudre d'amitié: Elia. La "métamorphose pour tous" n'est-elle pas un droit? Pour faire sa place dans le monde, ne faut-il pas essayer plusieurs versions de soi-même avant de pouvoir dire "je"? On se laisse porter par l'humour d'un portrait qui est l'autoportrait d'une romancière aux multiples talents. Derrière la blonde cérébrale qui s'exposait il y a trois ans en pleine page du Monde, se cachait donc une lycéenne "perdue sur le grand échiquier des postures", et des impostures.

Daniel Morvan


Blandine Rinkel: le nom secret des choses, Fayard 2019. 298 pages, 19€

dimanche 22 septembre 2019

Premier roman: La Dissonante de Clément Rossi



Il aurait pu être ce que Georges Prêtre fut pour La Callas: un chef d'orchestre inspirateur, un mentor et un complice. Hélas, les espoirs qu'il plaçait en Hannah Burckhardt furent déçus. Celle-ci, qui devait chanter le premier rôle dans l'opéra Tristan et Isolde de Wagner, a fait faux bon un matin de répétition. Et, alors qu'il s'apprête à diriger, l'oreille fine de ce chef d'orchestre est frappé d'une terrible dissonance: "J'ai cru qu'on m'enfonçait dans l'oreille la lame du pic à glace resté sur la table." Depuis qu'enfant il a rencontré la musique, Tristan a vécu dans l'orgueil légitime d'une "compétence définitivement acquise". Mais ce sentiment de "surpuissance" a ses failles. Passée la joie ressentie à embrasser toutes les voix d'une partition complexe et les entendre en lui, Tristan sait qu'il n'a pas satisfait à toutes les promesses. "J'avais travaillé dur et longtemps pour discipliner l'orchestre imaginaire qui jouait à l'intérieur de moi (...), mais quant aux orchestres réels, c'était autre chose. Jamais (...) la musique n'avait été exaucée." Au seuil de la retraite, sur le point d'épouser une femme plus jeune que lui, il est devenu l'homme du ressentiment. Hanté par les acouphènes, il dirige avec le sentiment de "soulever une musique aux ailes de ciment", n'ayant que mépris pour ses interprètes, solistes du choeur régional, "seconds couteaux assez satisfaits de leur sort", ou "clarinettistes dévisageant leur instrument avec une moue d'incompréhension".
D'une dissonance musicale aux amours qui se désaccordent, Clément Rossi (bassiste du trio nantais de post-jazz Qobalt) compose une partition flamboyante sur le thème d'un homme perdu sans musique. Jusqu'à ce que, comme chez Proust, la réminiscence d'une sonate de l'enfance ne le ramène aux origines du don, ce miracle sans lequel "la vie ne serait qu'une erreur".
Daniel Morvan

Clément Rossi: La dissonante. Sygne/Gallimard. 240 pages, 18€. Octobre 2019.

jeudi 18 juillet 2019

Marie-Hélène Prouteau: mémoire brestoise de Paul Celan

A Brest, Celan a la vision d'une cité inaltérable


Un jour de 1961, un vieux livret militaire, perdu au plus fort de la bataille, ressurgit. C'est celui du grand-père de Marie-Hélène Prouteau. Il ne porte aucune inscription: Ni les états de service, ni la blessure que Guillaume a reçue en 1916. Fascinée par le vide de ces pages blanches, Marie-Hélène Prouteau tente de faire parler le passé autour de la figure inconnue du grand-père, mort à sa naissance en 1950. "Que me dit le silence du vieux livret resté cloîtré dans le fatras des balles Lebel, des bandes molletières, des shakos de Ulhans, des plaques, des gamelles rouillées, des cartouchières et des clairons?" Ce travail "d'invention d'un grand-père" fait émerger d'autres voix, d'autres histoires. Celle du petit garçon fossoyeur de la ligne de front luxembourgeoise. Celle de l'oncle Paul, mort au combat à la libération de Mulhouse, enterré près d'un jeune aviateur anglais de la RAF, tombes jumelles de La Forest-Landerneau. Ou encore celle du calvaire de Tréhou, démonté pièce par pièce et offert par la Bretagne à ses enfants morts loin de chez eux. 

le calvaire de Tréhou, déplacé en 1932 au cimetière de Maissin, pour "veiller sur les Poilus bretons"


Puis l'image d'une ville confondue avec ses décombres, pyramide arasée par les bombes: Brest. Autour de la ville se tisse la mémoire des villes détruites, Dresde, Alep, et même l'antique Ur, dont la destruction est restée dans la mémoire humaine par une tablette sumérienne. Autour des ombres de Brest, avec le poète Paul Celan, Marie-Hélène Prouteau édifie une ville mystique ‒ une Brest inaltérable qui aurait survécu sous les couches temporelles: la ville visitée par les artistes et les poètes, Blok en 1911, James Europe, introducteur du jazz sur le vieux continent en 1917, Victor Segalen de retour de Chine en 1918, Jean Grémillon captant en 1939, pour son film Remorques, "les dernières images de la ville avant sa destruction". "On arase les ruines. On n'arase pas le jadis. On n'arase pas les présences invisibles".

Daniel Morvan


Marie-Hélène Prouteau: le coeur est une place forte. La part commune, 2019. 148 pages, 14€.