lundi 23 février 2026

A quoi rêvent les martyrs: entretien avec Tristan Rouquet

Le présent entretien a été mené par Tristan Rouquet, docteur en sciences politiques de l'Université Paris Nanterre, chargé d'appui scientifique au Musée de la Résistance et de la Déportation de la Haute-Garonne. Il a été réalisé à partir des échanges conduits par Tristan Rouquet lors de la présentation publique de l'ouvrage A quoi rêvent les martyrs par Daniel Morvan, le 29 janvier 2026 à la librairie Ombres Blanches (Toulouse), sur une invitation de Christian Thorel.



Auteur d’une dizaine de livres, est-ce le premier qui prend pour sujet la Seconde Guerre mondiale ?

En effet, et c'est aussi le premier roman historique que j'entreprends. Et ce n'est pas exactement un livre sur la Résistance, plutôt un livre sur la naissance de la Résistance. Il puise à des sources documentaires multiples. Ma proximité avec le sujet et le cadre de l'action tient à peu de choses: une familiarité avec le paysage des châteaux et manoirs bretons, ou encore un souvenir de collège qui prend du relief avec le temps: le fait d'avoir participé au concours de la Résistance en classe de troisième à Lannion. C'est un roman qui traite d'histoire, mais en revendiquant le recours à l'imagination. 

Vous commencez ce roman en "posant l’intrigue": Une mission aérienne de la RAF, avec pour objectif de bombarder la base sous-marine de Saint-Nazaire le 29 septembre 1941, et le crash de l'appareil qui se pose sur une plage en Bretagne nord. 

Il s'agissait en effet de poser l'événement initial, qui s'inscrit dans ce que Churchill a appelé la "bataille de l'Atlantique", une guerre maritime visant à attaquer et couler les convois de navires marchands entre le continent américain et le Royaume-Uni. Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier léger de la RAF, touché par la DCA allemande, se pose en catastrophe dans la baie de Saint-Michel-en-Grève (dans les Côtes d'Armor). Ses trois aviateurs sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, une mère de dix enfants, avec l’aide de deux autres femmes du pays. Une filière d’évasion se met alors en place, et se heurte bientôt aux représailles déclenchées par l’assassinat à Nantes d’un officier allemand, Karl Hotz, ami d’Adolf Hitler. 


On peut lire dans les premières pages que « ce livre est une fiction inspirée de faits réels ». Dans le prologue, on apprend que la première source d’inspiration vient d’une rencontre avec Maguy de Saint-Laurent, fille de Marie, la Jeanne Kersaint du roman. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L'écriture revient ici à ajuster des épisodes successifs entre eux, mais il importait de posséder un canevas solide, appuyé sur un témoignage incontestable: celui de Maguy de Saint-Laurent, fille aînée de Marie, l'héroïne de ce livre. Le projet ne préexistait pas à cette rencontre, qui l'a déclenché. Maguy (Marie-Marguerite) a accepté de me confier l'histoire de sa mère Marie. C'est un témoignage direct, chose inespérée pour un événement survenu en 1941. Maguy était née le 2 février 1919, elle avait donc 22 ans au moment de l'événement, en 1941. Elle venait de fêter ses 100 ans quand je l'ai rencontrée en 2019 à St-Michel-en-Grève: 74 ans, 8 mois et 24 jours après la mort de sa mère. Tant d'années, pendant lesquelles cette histoire a conservé son caractère privé de récit familial, décliné sous diverses formes. Je revendique pourtant dès le départ le caractère fictionnel de ce récit, parce que la matière documentaire est traitée comme une fiction. Fiction, dès lors que des idées, des paroles, des sentiments sont prêtés à des personnes ayant réellement existé. Je préfère poser le mot "fiction", et expliciter les termes du contrat de vérité proposé au lecteur: c'est une histoire vraie, mais inventée. Avec des choix, des personnes qui restent dans l'ombre. 


L'option d'un récit fictionnel est-elle prise par défaut, ou par choix?


Les archives que j'ai pu consulter à St Brieuc et Nantes constituent un matériau riche et composite. Pardon pour cette évidence, mais ne suffit pas de juxtaposer des blocs d'archives pour faire récit. L'archive est capable d'imposer une réalité du réel qui nous dépasse, en raison de sa présence brute, hypnotique, sidérante parfois, mais aussi de son caractère lacunaire: l'archive est du présent qui s'élève dans les sables du passé. Seule une fiction peut connecter des blocs pour les lier dans une histoire unique. 

Mais il existe aussi un autre type d'archives, d'ordre privé, que j'appellerais les archives inaccessibles. 


Ces écrits privés dont vous parlez, en quoi consistent-t-ils, et pourquoi n'ont-ils pas été publiés? 

Lors de ma rencontre avec Maguy de Saint-Laurent, l'existence de ces documents a été abordée. Elle avait près d'elle un volumineux dossier qui relevait de l'archive privée, sans qu'il fût jamais question de le consulter. C'est tout un corpus qui s'est constitué après l'énorme traumatisme de l'arrestation et de la déportation. Ces textes, dont j'ai découvert ensuite la teneur, sont comme la cicatrisation d'une douleur immense. En me confiant de vive voix ses souvenirs, Maguy de Saint-Laurent a fait de moi comme le dépositaire de cette histoire, et je m'en suis senti responsable. Pourquoi n'a-t-elle pas publié le récit rassemblé par un membre de la famille? On doit l'attribuer au choc de la disparition de Marie qui l'a laissée, elle et sa fratrie, meurtrie et pétrifiée. 


Quel est le sens du titre? A quoi rêvent-ils, les martyrs?

Le titre du livre est sans point d'interrogation: il n'est pas une question, mais une réponse. Le livre est la réponse: les martyrs rêvent qu'on se souviendra d'eux.  Qu'un livre parlera d'eux. C'est une lecture possible de ce titre, qui est une phrase du livre. A quoi rêvent les martyrs veut encore dire: quels sont les tumultes qui agitent la conscience d'une personne qui attend le verdict d'un tribunal de guerre? De quoi sont faites les projections imaginaires de ceux qui s'exposent à la barbarie, et qui savent qu'ils laissent à la postérité un geste d'abnégation totale, et d'amour de la liberté?


Comment avez-vous départagé la fiction et le réel dans votre travail d’écriture ? 

Ce qui est fiction est ce qui émane du discours intérieur de chaque personnage, de sa vision. D'une part la progression du récit, sa ligne, et d'autre part son épaisseur. La fiction avance dans ces deux directions: la trajectoire et la densité, l'une où se nouent des crises, l'autre avec des strates qui évoluent atmosphériquement, riches en tempêtes et en calmes soudains. On voit de mieux en mieux le sujet et ses personnages, et le texte pense parfois plus vite que celui qui l'écrit. Par ailleurs, les éléments documentaires sont absorbés, le roman fabrique sa propre intensité en effaçant les traces. Ainsi l'épisode du camp des aviateurs prisonniers à Sagan, par choix délibéré, est entièrement intégré dans la fiction sans considération pour une antériorité prestigieuse: sans référence à sa transposition cinématographique, il est traité comme un moment du récit, avec un point de vue nouveau: la focalisation sur le face-à-face entre le chef du camp, Lindeiner, et le pilote Reece. 


Les premiers personnages qui appartiennent à la Résistance sont aussi issu d’une sorte de noblesse désargentée : il y avait la volonté de montrer la diversité de la Résistance ? 

Oui, cela tient d'un tableau de la vie de province au XXe siècle, un petit monde que j'ai plus ou moins connu, comme le valet Anselme, que j'invente en effet comme un noble désargenté. L'origine du projet tient à ma position de fils de paysans modestes, dans un univers balisé par les vestiges d'un ordre féodal disparu, mais toujours présent à titre fantasmatique. Quand j'étais lycéen, je faisais visiter les manoirs et châteaux du canton pour me constituer un peu d'argent de poche. Le Leslac'h était l'un de ces monuments. Un manoir qu'on ne visitait que du dehors, ce qui accroissait le mystère des lieux.

Oui, la diversité de la Résistance peut rassembler des personnes qui ne seraient guère rapprochées en temps de paix. Parce que "rejoindre" (ou plutôt "entrer en") la Résistance ne répondait pas à un seul modèle d'engagement. Comme dans le poème célèbre, La rose et le réséda: "Celui qui croyait au ciel/Celui qui n'y croyait pas/ Un rebelle est un rebelle/ Deux sanglots font un seul glas". 


Les femmes ont une place centrale : effet de sources initiales ou volonté de l’auteur ? 

D'abord effet des sources. La situation oblige Marie/Jeanne à dépasser son isolement, en prenant conscience que l'Occupation risque de parachever son effacement. Ce qu'elle exprime ici dans une vision anticipatrice (c'est le personnage qui parle): Je n'ai vu que la ruine de Leslac'h et l'oubli de nos noms à tous, écroulés, colonnes dans le sable. Le désert de nos vies effritées, et un seul maître dominant sur lui, à tout jamais, écrasant nos cendres, réduisant à rien toutes nos souffrances, nos enfants malades, leurs petits corps étendus sous des draps couleur de cire, nos filles, nos fils, tous étendus dans la neige sale de l'Occupation, et un seul maître, le grand ordonnateur de l'oubli de nos filles et nos fils: Néron, Caligula, Hitler, l’Allemagne. Mais en effet, il y a aussi choix explicite d'une narration qui soit entièrement orientée, sinon par un regard féminin, du moins par les trois grandes héroïnes du roman qui se suivent dans une continuité: Jeanne (Marie), Marianne, que nous suivons comme l'Ange de l'Histoire, puis Gilberte.


Les notes de la fin du livre indiquent que vous avez puisé à d’autres sources. Par exemple, Henriette Le Belzic est dans la peau de Gilberte Carman dans votre livre. 

L'absence de document direct sur la déportation de Marie de Saint-Laurent m'a offert l'occasion de recourir (aux archives de St Brieuc) au journal d'Henriette le Belzic*, déportée en même temps qu'elle. Le journal d'Henriette le Belzic nous renseigne sur la chute du réseau Vandernotte à Nantes, et sur la déportation de ses membres à Ravensbrück et Mauthausen. Il constitue la source principale de la dernière partie du livre. Le témoignage direct de Louis Oury, historien, et les archives départementales de Nantes, m'ont renseigné sur l'attentat contre Karl Hotz. Enfin, j'ai également consulté les archives départementales de Saint-Brieuc, et les ouvrages relatifs à l'évasion de Sagan, dont le roman de Paul Brickhill. 


L’intrigue repose sur le sauvetage d’aviateurs s’étant posés en catastrophe. Au détour d’une scène, vous posez l’enjeu de la langue : comment avez-vous envisagé de travailler cette question ? 

Belle question: la langue de communication entre aviateurs et "helpers", quelle était-elle? Il est vrai que les livres tendent souvent à postuler une langue unique, standardisée. Mais il y a ce fait réel d'une communication improvisée par dictionnaire interposé, dans lequel les pilotes puisaient le vocabulaire d'une langue française inconnue d'eux. C'est, bien réel, le petit papier de remerciement des pilotes à leurs hôtes. Autre épisode, celui-là imaginé: celui où Gilberte dessine pour Francis Reece la scène de l'attentat de Nantes, en figurant même sous la forme d'un fantôme la présence derrière Karl Hotz de Hitler. Si l'on creuse cette question des langues, on peut encore relever des niveaux divers, par exemple dans le dialogue en langue parlée entre le commis Anselme et Hervé, le jeune paysan. Ou l'échange extrêmement châtié, théâtral, entre le colonel Lindeiner, chef du camp Luft III, et le prisonnier Reece. Et le personnage de Jeanne, j'ai rêvé qu'elle parlait comme Malraux. Ou comme une mère racinienne.


Parmi les faits réels relatés, il y en a plus connus que d’autres. C’est le cas de Gilbert Brustlein (avec Spartaco Guisco et Gilbert Bourdarias), militant communiste qui a assassiné Karl Hotz à Nantes le 20 octobre 1941. C’était une volonté de revenir sur cet assassinat et sur l’exécution des otages de Nantes, Châteaubriant et du Mont-Valérien?

Oui, puisque l'affaire des Otages n'est pas un simple épisode de l'Occupation, c'est un basculement de la répression des attaques contre les troupes d'Occupation. La fusillade d'otages, après le 22 octobre 1941, provoque l'indignation publique, un immense cri d'horreur dépassant les frontières. L'Occupant change de doctrine et passe alors à une politique de déportation. Ce basculement historique est aussi un basculement dans notre récit. L'attentat compromet le projet d'exfiltration des pilotes, et déclenche une vaste rafle policière. D'un seul coup, l'embryon de réseau se trouve projeté dans la machine nazie, judiciaire puis répressive et concentrationnaire. Il apparaît que dans l'action clandestine, et même aux confins du monde occupé, il n'est pas de geste anodin, le premier acte vous engage totalement. C'est tout le sens des méditations de Jeanne Kersaint/Marie. Le personnage de Brustlein est haut en couleur, et j'ai rencontré un témoin, le nantais Louis Oury, qui m'a parlé de lui. J'ai ainsi approché le réel de l'histoire à travers ce témoin de la personne du jeune communiste Brustlein, chef du commando de Nantes. Il incarne une Résistance intrépide et militarisée.


Il y a aussi l’enjeu de la collaboration, à travers le personnage Jean-Harold Marchix (qui fait penser à Jean Hérold-Paquis). Est-ce que les enjeux autour de la collaboration du nationalisme breton (travaux de Sébastien Carney) ont été envisagés, ou ce n’était pas le sujet ? 

Il est vrai qu'évoquer Breizh Atao pouvait sembler presque incontournable dès lors que nous parlons de l'Occupation en Bretagne, mais je n'ai vu aucune figure semblable se dégager de notre histoire. Il me suffisait de montrer que la Résistance  pouvait réunir une femme de la noblesse provinciale, des paysans et une caissière des magasins Decré à Nantes. Mais oui, il exista chez les séparatistes bretons ce fantasme d'un royaume nordique reposant sur ses deux composantes raciales germaniques et celtiques (supposées parentes), et administré par une élite blanche. Et en effet, le nom de Marchix, qui est l'homme du ressentiment, s'inspire du speaker de la "collaboration absolue" de radio Paris.

1945/2025 : enjeux de mémoire, selon vous ? 

Moins que l'anniversaire, ce que je retiens c'est le non-anniversaire des indifférences. L'anniversaire dont vous parlez n'a cessé de hanter la préparation du roman et son écriture. La diffusion alarmante aujourd'hui des signifiants du nazisme et de la Collaboration dans l'espace public, et dans les discours, doit nous alerter sur les redites de l'Histoire: un discours reprenant textuellement la lettre de Mein Kampf sur "les migrants qui empoisonnent le sang de notre pays"; un salut hitlérien lors d'un meeting d'investiture aux Etats-Unis; une candidate aux municipales qui revendique, dans la France de 2026, la devise du maréchal Pétain; l'esthétique nazie d'une capote militaire apparue dans les rues de Minneapolis; Arno Klarsfeld, fils des chasseurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld, suggérant que l'on organise des "rafles" pour traquer les migrants OQTF; un cortège néonazi défilant légalement dans les rues d'une grande ville de France, tout cela trahit un continuum historique lourd.

Question du public: Il est question dans le livre du dispositif N&N. Etait-il déjà en vigueur et qu'est-ce qui a provoqué sa mise en place?

Le sigle NN vient du latin nomen nescio, « je ne sais pas le nom ». Factuellement, Nuit et brouillard (décret Nacht und Nebel, ou NN) est le nom de code des «directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés ». Elles sont l'application d'un décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Keitel ordonnant la déportation de tous les ennemis ou opposants du Troisième Reich, et que ces personnes disparaîtront dans le secret total et l'anonymat. Il était donc bien en vigueur depuis fin 1941, et Marie de Saint-Laurent est arrêtée en avril 1942 et jugée en mai. Hitler se souvenait de l’exécution par l’armée allemande de l’infirmière anglaise Édith Cavell en Belgique en 1915, qui en fit une martyre. Hitler avait déjà interdit l’exécution de femmes condamnées à mort, en les faisant déporter en Allemagne dans le plus grand secret. De là découle le décret Keitel du 7 décembre 1941, qui ne vise que l’Europe de l’Ouest occupée, et organise un mode anonyme de  déportation sans contact avec le monde extérieur. L’exemple ultime est celui des NN condamnés à mort: ils avaient le droit d’écrire une dernière lettre, mais cette lettre restait dans leur dossier et n’était pas envoyée.

A quoi rêvent les martyrs


*Caissière à Decré-Nantes, Henriette Le Belzic œuvrait à Nantes avec Henri Vandernotte (déporté à Buchenwald, libéré en avril 45), lui-même recruté par Marcel Hévin (membre de Résistance-Fer; 1906-1941). Elle est boîte à lettres, membre de plusieurs réseaux d'évasion. Elle est déportée avec les autres condamnées du procès, vers Ravensbrück (le plus grand Lager de femmes, près de Berlin) où elle est Verfügbar, polyvalente, du 20 novembre 1944 au 1er mars 1945. Son témoignage nous permet de retrouver une trace attestée de Marie de Saint-Laurent à Ravensbrück. C'est là qu'elle apprend la mort de celle qu'on appelle "la baronne", "noble et admirable femme", morte de pneumonie à 49 ans le 12 nov 1944. D'Henriette Le Belzic j'ai retenu un élément essentiel de la narration: l'importance des "choses", ces poupées qu'elle confectionne en secret, refuge d'humanité et de vie affective. L'attachement à ce qu'elle nomme "chochose", objet, poupée, est une reconstruction de l'intime. La désappropriation de l'intime par la confiscation est négation de ce que chacun a de plus précieux en soi. Nous avons évoqué cette question dans notre conversation, en lien avec l'opéra La Passagère, donné au Capitole de Toulouse en janvier 2026.


mardi 14 octobre 2025

40 citations du roman À quoi rêvent les martyrs

 


  1. Même le désir d’approcher le témoin du témoin passe, et la volonté de savoir fait son deuil d'une source directe. [...] Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes.

  2. « La route départementale monte vers le plateau boisé, comme une flèche engagée dans un arc tendu entre deux extrémités: le clocher de Saint-Michel-en grève à l'est, le village de Saint-Efflam à l'ouest. »

  3. « Le Grand Rocher s'inscrivait ainsi dans la fenêtre et dans la mémoire comme l'assise démesurée d'une citadelle trop vaste pour être embrassée d'un regard, sa partie invisible prenant une extension démesurée dans l'espace. »

  4. « Là-bas, sur la Lieue, la mer ne parle vraiment que lorsqu'elle se rapproche en longues nappes transparentes qui viennent se briser sur la longue digue, apportant une soudaineté cosmique à la platitude des sables... »

  5. « Une rencontre qu'il serait difficile d'attribuer au hasard, sauf si l'on attribue au hasard les vertus de la nécessité. »

  6. « Le Leslac'h constituait le point exact où s'était effectuée la synthèse de plusieurs solitudes dans l'acte de résister à la mâchoire occupante. »

  7. « Leslac'h était la flèche de l'arc tendu entre ses deux extrémités, plage de Saint-Efflam et clocher de Saint-Michel, et cette flèche traversait le silence. »

  8. « Sur les paroles prononcées par Maguy dans le moment où elle m'était apparue, emplie de son amour pour sa mère martyrisée, allait s'édifier un livre. »

  9. « Je rêvai l'Histoire telle que je l'avais vue flotter au-dessus du corps de la rêveuse centenaire de la chambre de KZM. »

  10. « En voyant ces chasseurs qui se poursuivaient, raconta Ellen à Francis, j'ai pensé qu'il y avait mieux à faire que de ramasser les débris tombés du ciel. »

  11. « Il fallait juste détacher l'instant de tout ce qui allait suivre. Isoler ce moment de grâce de tout le reste, des dangers inhérents à une mission de nuit sur la France. »

  12. « L'avenir du monde n'était pas engagé si on choisissait citron ou pêche, il ne l’est toujours pas, mais où sont les citrons et les pêches? »

  13. « Droit devant comme une meute de chiens la nuit dans le blizzard, à travers leurs barrages d’artillerie à quinze obus de 88 par minute et par pièce, jusqu’au moment où vous arrivez sur zone, et là vous devenez comme un grain de maïs dans une machine à pop-corn. »

  14. « Vous m'avez livré la plus belle des citations sur la guerre: Prenez soin les uns des autres, c'est votre seule chance de survie. »

  15. « Héros de l’air et icône de 1940 ça vous a une espérance de vie assez courte, si on est réaliste.»

  16. « Nous n’aurons jamais mieux fait la guerre, dit Reece, qu’au fond de ce grenier. Nous approchons davantage la réalité qu'à douze mille pieds d’altitude. »

  17. « Comme si... le bien devait se réapprendre geste après geste face au mal qui disposait de l’avantage notable, ainsi parlent les sportifs, de recevoir sur son terrain. Oui, dit-elle, le mal joue toujours à domicile. »

  18. « Le même ferment de ruine prospérait et, monstrueusement, relançait le cycle des atrocités, comme si de la vie paisible l’humanité s’était lassée, haïssant soudain la paix, appelant les fléaux.»

  19. « S’évader est pour vous ce que nous Allemands appelons un impératif catégorique, dit le commandant. »

Les otages de Châteaubriant

  1. « Et qu'est-ce qu'un otage? Dans cette guerre, il n'y a encore jamais eu d'otage dans le sens: personne retenue et dont la vie dépend d'une condition, que les coupables soient livrés. »

  2. « Tout à cette délicieuse invisibilité qui les transformait en animaux de compagnie, ils interrogeaient silencieusement les signes de la vie civile sur le visage de Gilberte... »

  3. « Nous n’aurons jamais mieux fait la guerre, dit Reece, qu’au fond de ce grenier. Nous approchons davantage la réalité qu'à douze mille pieds d’altitude. »

  4. « Gilberte n'avait pas choisi le parti de l'action violente, mais un autre moins spectaculaire et aussi dangereux. »

  5. « Furent appelés les corps chargés dans les camions, chargés avec leurs poteaux d’exécution criblés et bleus de sang, ne laissant que des trous sombres dans le sol, et pour chacun des voix parmi les quatre cents prisonniers répondirent vingt-sept fois: Mort pour la France. »

La Déportation (NN) et l'expérience des camps

  1. « Nuits où le froid gagnait sur la faim, où la faim triomphait du sommeil, où le sommeil gagnait sur l’angoisse, où l’angoisse triomphait du désir de vivre. »

  2. « Ce probable voyage qu’elle allait faire en Allemagne serait certainement fécond en découvertes, mais il n’atteindrait pas en émotions la lecture de Balzac. »

  3. « Karlsruhe ou ailleurs, cela ne faisait pas de différence pour les condamnées à mort, dont la peine avait été commuée en déportation NN. »

  4. « Nacht und Nebel: nuit et brouillard — annihilées. Un effacement de la personne physique et légale que définit le maréchal Keitel dans un décret du 7 décembre 1941: « Les prisonniers disparaîtront sans laisser de traces ». »

  5. « Gilberte transportait des petits riens planqués dans des ourlets, épingle, feuillet roulé, micro-poupée, fragment de rouge à lèvres, elle se les serait cousus dans la peau si elle l’avait pu. »

  6. « Avec des souvenirs, on se fabrique un cabinet de lecture. »

  7. « Le messager est le plus exposé aux punitions, il paie pour les mauvaises nouvelles... »

  8. « Puis elle avait été classée Verfügbar, corvéable à disposition des SS, pour le tri des légumes, le bûcheronnage, le déplacement des corps, attachés à des anneaux et arrosés d’eau froide jusqu’à leur transformation en statue de glace... »

  9. « Chaque départ de Kommando est une loterie de mort. »

La grande évasion

  1. « Au sein de micro-manufactures disséminées dans le camp, se fabriquaient faux documents, boussoles à partir d’aiguilles de phonographe... costumes civils d’honorables voyageurs de commerce... »

  2. « L’acier révèle la chair. La douleur vous ressouvient de la joie. »

  3. « L’évasion n’est rien, ce qui compte est de prouver que dans l’adversité la plus grande, détenus dans un cachot inviolable... nous sommes plus malins que les nazis. »

  4. « Deux balles dans le dos, crapuleuses, vont ainsi clore la destinée d’Ulysse et de son compagnon. »


jeudi 9 octobre 2025

A quoi rêvent les martyrs: revue de presse

 Une fresque historique aussi passionnante que nécessaire (Jean-Claude Pinson, octobre 2025)


Daniel Morvan


Passionnante, parce que Daniel Morvan, se tenant en équilibre sur cette arête ténue où tentent de cohabiter histoire « vraie » et fiction, parvient à conférer un souffle proprement épique à un récit qui est aussi une méditation sur ce que fut la réalité d’une guerre (la Seconde guerre mondiale née de la « bête immonde » du nazisme) et aussi sur la résistance héroïque qu’elle suscita.

Nécessaire, parce qu’elle ne peut pas manquer d’entrer en forte résonance avec les menaces qui noircissent toujours davantage le ciel européen. On aimerait sans doute que ne puisse revenir cet « âge des camps » (l’expression est de l’auteur) que fut le siècle vingtième ; son fantôme pourtant nous hante plus que jamais.
Poète de vers (on n’a pas oublié le très beau Quitter la terre), Daniel Morvan est aussi poète d’histoires, c’est-à-dire romancier. Avec ce dernier livre, il s’affirme en outre comme un remarquable poète d’Histoire – celle avec sa grande hache. Le livre en effet brosse un vaste tableau de la Seconde Guerre mondiale à travers une histoire où se croisent la « chevalerie ailée » de trois aviateurs anglais, les femmes qui les recueillent et les aident au péril de leurs vies (ce sera Ravensbrück) et les jeunes résistants de la première heure (Gilbert Brustlein abattant, le 20 octobre 1941, le commandant de la Wehrmacht à Nantes, Karl Hotzn, et parvenant à échapper à la.
J’ai cru naguère pouvoir déceler, dans l’art du roman qui est celui de Daniel Morvan, une forme de funambulisme. Une façon de se tenir sur le fil de la phrase et d’y funambuler. De tenir serré le fil d’une périlleuse narration, conduisant le récit à l’écart des chemins balisés, ceux du roman standard grevé de sociologue tel qu’aujourd’hui on le voit pratiqué aussi bien que de ceux du roman historique classique.
Périlleuse parce que le récit chemine sur la crête (« entre l’être et le néant, la fiction »). Attachement méticuleux aux faits d’un côté, « esprit aérien » de l’autre, la fiction historique doit conjoindre en effet deux exigences pas toujours facilement compatibles : le scrupule requis de l’historien puisant dans les archives (pour ce faire, Daniel Morvan a pris conseil auprès d’un homme de métier, Didier Guivarc’h) et l’élan de l’imagination nécessaire, non seulement au souffle du récit, mais à la perpétuation de la mémoire des martyrs quand ceux-ci ont disparu et ne peuvent plus témoigner (« Quand les témoins ont disparu qui pour témoigner d’eux ? Qui pourrait aujourd’hui rassembler les souvenirs qu’une survivante a semés dans ses rêves lorsque ceux-ci l’emportaient sur l’autre rive, où dorment les justes, les enfants et les fusillés ? Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes. »).
De ce point de vue particulièrement réussis sont les chapitres qui narrent, d’une part la « grande évasion » des prisonniers de guerre du camp Luft III de Sagan, le 24 mars 1944, et d’autre part ceux où il est question de l’errance et le martyre, à travers l’Allemagne bombardée, des femmes prisonnières finalement conduites à
 Ravensbrück.
Si l’auteur y use de ce qu’il nomme son « quota d’invention », jamais il ne se départit du souci d’exactitude historienne. Et cela passe d’abord par toute une musique de la phrase, toujours, jusque dans ses méandres les plus rêveurs, très finement articulée, en même temps que riche en harmoniques (« Le monde immense floconne derrière les barbelés, à portée de main, et la neige, la belle neige de Pologne, n’est-elle pas à elle seule un appel de la liberté ? »).
Jean-Claude Pinson (8 octobre 2025)
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Rozenn Le Guennec (Instagram)




Le 29 septembre 1941, de retour du bombardement de Saint-Nazaire, un Blenheim MK IV anglais est touché par la Flak, la défense antiaérienne allemande. L’avion est contraint d’atterrir sur la plage de Saint Michel en Grève. Seuls, isolés, les trois pilotes s’en remettent aux habitants pour rejoindre le Kent.

Qu’est-ce qui prévaut aux décisions ? l’altruisme pour Yvonne Marzin ? la détestation de l’occupant pour Anselme ? l’honneur du capitaine Jacques Kersaint pour Jeanne Kersaint ? l’action pour Marianne ? Nul ne saurait le dire.

« Je ne vois que malheur dans ce que vous me proposez (…) Ce malheur me plaît.» Il y a quelque chose de vertigineux dans le moment de la décision, la bascule en résistance. Ce choix viscéral que l’on sait qu’il y aura un avant et un après.

L’exfiltration passe par Nantes. « A Nantes ou en enfer, c’est tout comme » car le 20 octobre 1941, le Feldkommandant Karl Hotz est exécuté par trois résistants. La première répression de masse. 48 otages sont exécutés à Chateaubriant et au Mont Valérien. L’histoire individuelle rejoint l’histoire de la France et plus tard celle de l’Europe car la répression peut conduire aux confins du continent : le camp de Ravensbrück et le Stalag Luft III.

L’écriture de Daniel Morvan est lucide, rugueuse parfois, elle est aussi pleine d’émotion et de douceur. 

« Quand les témoins ont disparu, qui pour témoigner d’eux ? Qui pourrait aujourd’hui rassembler les souvenirs qu’une survivante a semés dans ses rêves lorsque ceux-ci l’emportaient sur l’autre rive, où dorment les justes, les enfants et les fusillés ? Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes. » Ce n’est pas un hasard si j’ai pensé à Qui rapportera ces paroles de Charlotte Delbo ?

Le roman de Daniel Morvan est inspiré du témoignage de Maguy de Saint Laurent. Que cette recension soit aussi le lieu d’un hommage à Victor Hélard, instituteur à l’école publique de Bégard et chef d’un groupe FTP. Il est mort près de Louargat, le 6 août 1944. Marie, sa femme et ma grand-mère Louise étaient institutrices à Bégard. Amies, elles se sont soutenues dans la douleur et l’adversité.

"une fiction vraie, traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience" (Patrick Corneau: Le lorgnon mélancolique, novembre 2025)


Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier britannique, touché par la DCA à Saint-Nazaire, amerrit en catastrophe dans une baie bretonne. Trois aviateurs sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, mère d’une grande famille réfugiée dans son manoir. Ce geste d’hospitalité, accompli dans la peur et la nuit, va bouleverser des vies et devenir le noyau d’un réseau d’évasion. De ce fait réel, Daniel Morvan tire, avec À quoi rêvent les martyrs, un roman de mémoire, de courage et d’espérance, nourri du témoignage de Maguy, fille centenaire de Marie de Saint-Laurent déportée et décédée en novembre 1944 au camp de concentration de Ravensbrück.
Le livre s’ouvre sur un acte de bonté simple – un geste presque anodin – et s’élargit en une fresque humaine où se croisent résistants, civils, captifs et anonymes, tous pris dans le vent noir de l’Histoire. L’auteur suit leurs traces, des campagnes bretonnes jusqu’à la carrière des fusillés de Châteaubriant, du Stalag Luft III à l’enfer de Ravensbrück. Ce parcours, tissé de douleur et d’espoir, n’est pas une reconstitution héroïque, encore moins un livre de “résilience” : c’est une plongée dans la conscience de ceux que la guerre a réduits au silence.
Daniel Morvan, écrivain discret et d’une impeccable probité s’efforce « d’accorder les libertés de la fiction à l’exigence des faits ». Autrement dit, il ne cherche pas l’effet ni le pathos ; il prête voix aux absents. Ses martyrs ne sont pas des statues, mais des êtres de chair, traversés de peur, de doute, d’un irrépressible désir de vivre. À travers leurs rêves (majoritairement brisés par Hitler), leurs gestes, leurs minuscules résistances, se révèle la persistance du cœur humain dans la tourmente. Il suffit d’un détail – une main qui tremble, une chanson fredonnée, une lettre jamais envoyée – pour que tout un monde perdu s’anime. L’écriture, tantôt ciselée comme un épitaphe, tantôt fluide et presque onirique, épouse la fragilité des voix qu’elle ressuscite. On pense à Giono pour la sobriété, à Yourcenar pour la compassion lucide ; la prose se fait prière, le silence devient réponse.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Daniel Morvan transforme la mémoire en acte de transmission. À mesure que s’effacent les témoins de la Seconde Guerre mondiale, son roman agit comme une veilleuse et peut-être un signal : il maintient la flamme des gestes simples, ces héroïsmes du quotidien que l’Histoire oublie – ou, ce qui est plus préoccupant, actes que les générations nouvelles méconnaissent ou indiffèrent. Dans un monde saturé d’images et de vacarme, Daniel Morvan rend à la parole son poids de gravité et de bonté. Sous le voile du récit, il y a cette question qui brûle : à quoi rêvent ceux qui se sacrifient ? Et la réponse, pudique et lumineuse, est celle-ci : ils rêvent aux mêmes choses que leurs frères humains – un peu de paix, un peu d’amour, un peu d’avenir.
À quoi rêvent les martyrs n’est pas un livre triste, mais un livre habité. Il montre que même au bord de la mort, la vie cherche encore à se dire et la dignité à se maintenir. C’est une méditation sur le don, la perte et la fidélité ; un hommage vibrant à celles et ceux qui ont cru, jusqu’à la fin, que l’humanité pouvait se tenir debout. Daniel Morvan ne livre pas un simple roman historique : il signe une « fiction vraie », traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience.
Dans un siècle chaotique où les martyrs se comptent encore par milliers, ce livre profondément humaniste (mot hélas bien galvaudé) résonne comme un rappel : derrière chaque nom gravé, il y a une vie, un rêve, une lumière. Du début à la fin, on ne lâche pas ce récit haletant – on le referme bouleversé, avec le sentiment d’avoir touché, l’espace de quelques pages, au mystère de ce qui fait tenir les hommes debout face à la barbarie. Et si la question du titre demeure sans réponse, c’est qu’elle nous est retournée : à quoi rêvons-nous, nous autres, quand tout vacille ?
Un livre “édifiant” au bon sens du mot, un livre grave et nécessaire, un livre à mille lieux des futilités de la rentrée littéraire, un livre à offrir (surtout aux jeunes lecteurs), à relire, à garder près de soi comme une flamme.