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lundi 23 février 2026

A quoi rêvent les martyrs: entretien avec Tristan Rouquet

Le présent entretien a été mené par Tristan Rouquet, docteur en sciences politiques de l'Université Paris Nanterre, chargé d'appui scientifique au Musée de la Résistance et de la Déportation de la Haute-Garonne. Il a été réalisé à partir des échanges conduits par Tristan Rouquet lors de la présentation publique de l'ouvrage A quoi rêvent les martyrs par Daniel Morvan, le 29 janvier 2026 à la librairie Ombres Blanches (Toulouse), sur l'aimable invitation de Christian Thorel.



Auteur d’une dizaine de livres, est-ce le premier qui prend pour sujet la Seconde Guerre mondiale ?

En effet, et c'est aussi le premier roman historique que j'entreprends. Et ce n'est pas exactement un livre sur la Résistance, plutôt un livre sur la naissance de la Résistance. Il puise à des sources documentaires multiples. Ma proximité avec le sujet et le cadre de l'action tient à peu de choses: une familiarité avec le paysage des châteaux et manoirs bretons, ou encore un souvenir de collège qui prend du relief avec le temps: le fait d'avoir participé au concours de la Résistance en classe de troisième à Lannion. C'est un roman qui traite d'histoire, mais en revendiquant le recours à l'imagination. 

Vous commencez ce roman en "posant l’intrigue": Une mission aérienne de la RAF, avec pour objectif de bombarder la base sous-marine de Saint-Nazaire le 29 septembre 1941, et le crash de l'appareil qui se pose sur une plage en Bretagne nord. 

Il s'agissait en effet de poser l'événement initial, qui s'inscrit dans ce que Churchill a appelé la "bataille de l'Atlantique", une guerre maritime visant à attaquer et couler les convois de navires marchands entre le continent américain et le Royaume-Uni. Les faits sont les suivants: Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier bimoteur de la Royal Air Force, touché par la DCA allemande, se pose en catastrophe sur la Lieue de grève, dans la baie de Saint-Michel-en-Grève (Côtes d'Armor). Ses trois aviateurs, indemnes, sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, une mère de dix enfants, avec l’aide de deux autres femmes du pays. A partir du manoir du Leslac'h, une filière d’évasion se met alors en place. Elle se heurte bientôt aux représailles déclenchées par l’assassinat à Nantes d’un officier allemand, Karl Hotz, chef de la Kommandantur nantaise (installée dans l'hôtel d'Aulx), et ami d’Adolf Hitler. 


On peut lire dans les premières pages que « ce livre est une fiction inspirée de faits réels ». Dans le prologue, on apprend que la première source d’inspiration vient d’une rencontre avec Maguy de Saint-Laurent, fille de Marie, la Jeanne Kersaint du roman. Pouvez-vous nous en dire plus ?


Les souvenirs de Maguy, conservées aux Archives de Saint-Brieuc

L'écriture revient ici à ajuster des épisodes successifs entre eux, mais il importait de posséder un canevas solide, appuyé sur un témoignage incontestable: celui de Maguy de Saint-Laurent, fille aînée de Marie, l'héroïne de ce livre. Le projet ne préexistait pas à cette rencontre, qui l'a déclenché. Maguy (Marie-Marguerite) a accepté de me confier l'histoire de sa mère Marie. C'est un témoignage direct, ce qui est inespéré pour un événement survenu en 1941. Maguy était née le 2 février 1919, elle avait donc 22 ans au moment de l'événement, en 1941. Elle venait de fêter ses 100 ans quand je l'ai rencontrée en 2019 à St-Michel-en-Grève: 74 ans, 8 mois et 24 jours après la mort de sa mère. Tant d'années, pendant lesquelles cette histoire a conservé son caractère privé de récit familial, décliné sous diverses formes. Je revendique pourtant dès le départ le caractère fictionnel de ce récit, parce que la matière documentaire est traitée comme une fiction. Fiction, dès lors que des idées, des paroles, des sentiments sont prêtés à des personnes ayant réellement existé. Dès lors aussi que la Résistance est considérée, non pas sous l'angle événementiel de réseaux déjà organisés, mais sous l'angle de la décision morale, individuelle. Je préfère donc poser d'entrée le mot "fiction", et expliciter les termes du contrat de vérité proposé au lecteur: c'est une histoire vraie, mais inventée, autant qu'on peut dire, raconter ou décrire avec des mots comment un choix moral hautement périlleux a pu se constituer.

L'option d'un récit fictionnel est-elle prise par défaut, ou par choix?

Les archives que j'ai pu consulter à St Brieuc et Nantes constituent un matériau riche et composite. Pardon pour cette évidence, mais ne suffit pas de juxtaposer des blocs d'archives pour faire récit. L'archive est capable d'imposer une réalité du réel qui nous dépasse, en raison de sa présence brute, hypnotique, sidérante parfois, mais aussi de son caractère lacunaire: l'archive est du présent qui s'élève dans les sables du passé. Seule une fiction peut connecter des blocs pour les lier dans une histoire unique. 

Mais il existe aussi un autre type d'archives, d'ordre privé, que j'appellerai les archives inaccessibles. 


Ces écrits privés dont vous parlez, en quoi consistent-t-ils, et pourquoi n'ont-ils pas été publiés? 

Lors de ma rencontre avec Maguy de Saint-Laurent, l'existence de ces documents a été abordée. Elle avait près d'elle un dossier qui relevait de l'archive privée, sans qu'il fût jamais question de le consulter. Aussi ai-je considéré que je ne devais pas en tenir compte et, justement, inventer ma propre narration. Ce dossier était toute sa vie. C'est en réalité un corpus de recherches qui s'était constitué au fil du temps, après l'énorme traumatisme de l'arrestation et de la déportation. Ces textes, dont la teneur m'a par la suite été révélée, sont la cicatrisation d'une douleur immense. En me confiant de vive voix ses souvenirs, Maguy de Saint-Laurent a fait de moi le dépositaire de cette histoire, et je m'en suis senti responsable. Responsable de la raconter avec mes propres mots, fondés sur mes propres recherches. C'est le contrat implicite, à ce que j'en ai compris. Pourquoi n'avait-t-elle pas publié ce récit ? Le choc de la disparition de Marie l'avait laissée, elle, Maguy, et sa fratrie, meurtrie et pétrifiée. 


Quel est le sens du titre? A quoi rêvent-ils, les martyrs?

Le titre du livre, longuement pesé avec mon éditeur Georges Monti, est sans point d'interrogation. Ce n'est pas une question, mais une réponse. Le livre est la réponse: les martyrs rêvent qu'on se souviendra d'eux.  Par le biais d'un livre ou d'autre chose. C'est une lecture possible de ce titre, qui est une phrase du livre. A quoi rêvent les martyrs veut encore dire: quels sont les tumultes qui agitent la conscience d'une personne qui attend le verdict d'un tribunal de guerre? De quoi sont faites les projections imaginaires de ceux qui s'exposent à la barbarie, et qui savent qu'ils laissent à la postérité un geste d'abnégation totale, et d'amour de la liberté?


Comment avez-vous départagé la fiction et le réel dans votre travail d’écriture ? 

Ce qui est fiction est ce qui émane du discours intérieur de chaque personnage, de sa vision. D'une part la progression du récit, sa ligne, et d'autre part son épaisseur. La fiction avance dans ces deux directions: la trajectoire et la densité, l'une où se nouent des crises, l'autre avec des strates qui évoluent atmosphériquement, riches en tempêtes et en calmes soudains. On voit de mieux en mieux le sujet et ses personnages, et le texte prend vite son allure, il pense parfois plus vite que celui qui l'écrit. Par ailleurs, les éléments documentaires sont absorbés, le roman fabrique sa propre intensité en effaçant les traces. Ainsi l'épisode du camp des aviateurs prisonniers à Sagan, par choix, est entièrement intégré dans la fiction, digéré par elle sans considération pour son antériorité prestigieuse: nulle référence, ni révérence à la transposition cinématographique, l'épisode est traité comme un moment du récit, et propose son propre point de vue: la focalisation sur le face-à-face entre le chef du camp, Lindeiner, et le pilote Reece. 


Les premiers personnages qui appartiennent à la Résistance sont aussi issu d’une sorte de noblesse désargentée : il y avait la volonté de montrer la diversité de la Résistance ? 

Oui, cela tient d'un tableau de la vie de province au XXe siècle, un petit monde que j'ai plus ou moins connu, comme le valet Anselme, que j'imagine en effet comme un petit noble désargenté, ce qu'on appelait en Bretagne "les nobles à la charrue". L'origine du projet tient à ma position de fils de paysans modestes, dans un univers balisé par les vestiges d'un ordre féodal disparu, mais toujours présent à titre fantasmatique. Quand j'étais lycéen, je faisais visiter les manoirs et châteaux du canton pour me constituer un peu d'argent de poche. Le Leslac'h était l'un de ces monuments. Un manoir qu'on ne visitait que du dehors, ce qui accroissait le mystère des lieux.

Oui, la diversité de la Résistance peut rassembler des personnes qui ne seraient guère rapprochées sans cette situation de crise. Parce que "rejoindre" la Résistance ne répondait pas à un seul modèle d'engagement. Comme dans le poème célèbre, La rose et le réséda: "Celui qui croyait au ciel/Celui qui n'y croyait pas/ Un rebelle est un rebelle/ Deux sanglots font un seul glas". 


Les femmes ont une place centrale : effet de sources initiales ou volonté de l’auteur ? 

D'abord effet des sources. La situation oblige Marie/Jeanne à dépasser son isolement, en prenant conscience que l'Occupation risque de parachever son effacement. Ce qu'elle exprime ici dans une vision anticipatrice (c'est le personnage qui parle): Je n'ai vu que la ruine de Leslac'h et l'oubli de nos noms à tous, écroulés, colonnes dans le sable. Le désert de nos vies effritées, et un seul maître dominant sur lui, à tout jamais, écrasant nos cendres, réduisant à rien toutes nos souffrances, nos enfants malades, leurs petits corps étendus sous des draps couleur de cire, nos filles, nos fils, tous étendus dans la neige sale de l'Occupation, et un seul maître, le grand ordonnateur de l'oubli de nos filles et nos fils: Néron, Caligula, Hitler, l’Allemagne. Mais en effet, il y a aussi choix explicite d'une narration qui soit entièrement orientée, sinon par un regard féminin, du moins par les trois grandes héroïnes du roman qui se suivent dans une continuité: Jeanne (Marie), Marianne, que nous suivons comme l'Ange de l'Histoire, puis Gilberte.


Les notes de la fin du livre indiquent que vous avez puisé à d’autres sources. Par exemple, Henriette Le Belzic est dans la peau de Gilberte Carman dans votre livre. 

L'absence de document direct sur la déportation de Marie de Saint-Laurent m'a offert l'occasion de recourir (aux archives de St Brieuc) au journal d'Henriette le Belzic*, déportée en même temps qu'elle. Le journal assez bref d'Henriette le Belzic nous renseigne sur la chute du réseau Vandernotte à Nantes, et sur la déportation de ses membres à Ravensbrück et Mauthausen. Il constitue la source principale de la dernière partie du livre. Le témoignage direct de Louis Oury, historien, et les archives départementales de Nantes, m'ont aussi renseigné sur l'attentat contre Karl Hotz. Enfin, j'ai également consulté les archives départementales de Saint-Brieuc, et les ouvrages relatifs à l'évasion de Sagan, dont le roman de Paul Brickhill. 


L’intrigue repose sur le sauvetage d’aviateurs s’étant posés en catastrophe. Au détour d’une scène, vous posez l’enjeu de la langue : comment avez-vous envisagé de travailler cette question ? 

Belle question: la langue de communication entre aviateurs et "helpers", quelle était-elle? Il est vrai que les livres tendent souvent à postuler une langue unique, standardisée. Mais il y a ce fait réel d'une communication improvisée par dictionnaire interposé, dans lequel les pilotes puisaient le vocabulaire d'une langue française inconnue d'eux. C'est, bien réel, le petit papier de remerciement des pilotes à leurs hôtes. Autre épisode, celui-là imaginé: celui où Gilberte dessine pour Francis Reece la scène de l'attentat de Nantes, en figurant même sous la forme d'un fantôme la présence derrière Karl Hotz de Hitler. Si l'on creuse cette question des langues, on peut encore relever des niveaux divers, par exemple dans le dialogue en langue parlée entre le commis Anselme et Hervé, le jeune paysan. Ou l'échange extrêmement châtié, théâtral, entre le colonel Lindeiner, chef du camp Luft III, et le prisonnier Reece. Et le personnage de Jeanne, j'ai rêvé qu'elle parlait comme Simone Weil. Ou comme une mère racinienne.


Parmi les faits réels relatés, il y en a plus connus que d’autres. C’est le cas de Gilbert Brustlein (avec Spartaco Guisco et Gilbert Bourdarias), militant communiste qui a assassiné Karl Hotz à Nantes le 20 octobre 1941. C’était une volonté de revenir sur cet assassinat et sur l’exécution des 48 otages de Nantes, Châteaubriant et du Mont-Valérien?

Oui, puisque l'affaire des Otages n'est pas un simple épisode de l'Occupation, c'est un basculement de la répression des attaques contre les troupes d'Occupation. La fusillade d'otages, après le 22 octobre 1941, provoque l'indignation publique, un immense cri d'horreur. L'Occupant change alors de doctrine et passe alors à une politique de déportation. Ce moment capital est un basculement dans notre récit. L'attentat compromet le projet d'exfiltration des pilotes, et déclenche une vaste rafle policière. D'un seul coup, l'embryon de réseau se trouve happé par la machine nazie, judiciaire puis répressive et concentrationnaire. Il apparaît que dans l'action clandestine, et même aux confins du monde occupé, il n'est pas de geste anodin, le premier acte vous engage totalement. C'est tout le sens des méditations de Jeanne Kersaint/Marie. Le personnage de Brustlein est haut en couleur, et j'ai rencontré un témoin, le nantais Louis Oury, qui m'a parlé de lui. J'ai ainsi approché le réel de l'histoire à travers ce témoin de la personne du jeune communiste Brustlein, chef du commando de Nantes. Il incarne une Résistance intrépide et militarisée.


Il y a aussi l’enjeu de la collaboration, à travers le personnage Jean-Harold Marchix (qui fait penser à Jean Hérold-Paquis). Est-ce que les enjeux autour de la collaboration du nationalisme breton (travaux de Sébastien Carney) ont été envisagés, ou ce n’était pas le sujet ? 

Il est vrai qu'évoquer Breizh Atao pouvait sembler presque incontournable dès lors que nous parlons de l'Occupation en Bretagne, mais je n'ai vu aucune figure semblable se dégager de notre histoire. Il me suffisait de montrer que la Résistance  pouvait réunir une femme de la noblesse provinciale, des paysans et une caissière des magasins Decré à Nantes. Mais oui, il exista chez les séparatistes bretons ce fantasme pathétique, celtomane, d'un royaume nordique reposant sur ses deux composantes raciales germaniques et celtiques (supposées parentes), et administré par une élite blanche. L'audiencier Marchix, à la botte des nazis, est l'homme du ressentiment. En effet, son nom s'inspire de celui du speaker de la "collaboration absolue" de radio Paris.

1945/2025 : enjeux de mémoire, selon vous ? 

L'anniversaire dont vous parlez n'a cessé de hanter la préparation du roman et son écriture. La diffusion alarmante aujourd'hui des signifiants du nazisme et de la Collaboration dans l'espace public, et dans les discours, doit nous alerter sur les redites de l'Histoire: un chef d'Etat reprenant textuellement la lettre de Mein Kampf sur "les migrants qui empoisonnent le sang de notre pays"; un salut hitlérien lors d'un meeting d'investiture aux Etats-Unis; une candidate aux municipales qui revendique, dans la France de 2026, la devise du maréchal Pétain; l'esthétique gestapiste d'une capote militaire apparue dans les rues de Minneapolis; Arno Klarsfeld, fils des chasseurs de nazis Serge et Beate Klarsfeld, suggérant que l'on organise des "rafles" pour traquer les migrants OQTF; un cortège néonazi défilant légalement dans les rues d'une grande ville de France, tout cela trahit un continuum historique lourd.

Question du public: Il est question dans le livre du dispositif N&N. Etait-il déjà en vigueur et qu'est-ce qui a provoqué sa mise en place?

Le sigle NN vient du latin nomen nescio, « je ne sais pas le nom ». Factuellement, Nuit et brouillard (décret Nacht und Nebel, ou NN) est le nom de code des «directives sur la poursuite pour infractions contre le Reich ou contre les forces d’occupation dans les territoires occupés ». Elles sont l'application d'un décret du 7 décembre 1941 signé par le maréchal Keitel ordonnant la déportation de tous les ennemis ou opposants du Troisième Reich, et que ces personnes disparaîtront dans le secret total et l'anonymat. Il était donc bien en vigueur depuis fin 1941, et Marie de Saint-Laurent est arrêtée en avril 1942 et jugée en mai. Hitler se souvenait de l’exécution par l’armée allemande de l’infirmière anglaise Édith Cavell en Belgique en 1915, qui en fit une martyre. Hitler avait déjà interdit l’exécution de femmes condamnées à mort, en les faisant déporter en Allemagne dans le plus grand secret. De là découle le décret Keitel du 7 décembre 1941, qui ne vise que l’Europe de l’Ouest occupée, et organise un mode anonyme de  déportation sans contact avec le monde extérieur. L’exemple ultime est celui des NN condamnés à mort: ils avaient le droit d’écrire une dernière lettre, mais cette lettre restait dans leur dossier et n’était pas envoyée.

A quoi rêvent les martyrs


*Caissière à Decré-Nantes, Henriette Le Belzic œuvrait à Nantes avec Henri Vandernotte (déporté à Buchenwald, libéré en avril 45), lui-même recruté par Marcel Hévin (membre de Résistance-Fer; 1906-1941). Elle est boîte à lettres, membre de plusieurs réseaux d'évasion. Elle est déportée avec les autres condamnées du procès, vers Ravensbrück (le plus grand Lager de femmes, près de Berlin) où elle est Verfügbar, polyvalente, du 20 novembre 1944 au 1er mars 1945. Son témoignage nous permet de retrouver une trace attestée de Marie de Saint-Laurent à Ravensbrück. C'est là qu'elle apprend la mort de celle qu'on appelle "la baronne", "noble et admirable femme", morte de pneumonie à 49 ans le 12 nov 1944. D'Henriette Le Belzic j'ai retenu un élément essentiel de la narration: l'importance des "choses", ces poupées qu'elle confectionne en secret, refuge d'humanité et de vie affective. L'attachement à ce qu'elle nomme "chochose", objet, poupée, est une reconstruction de l'intime. La désappropriation de l'intime par la confiscation est négation de ce que chacun a de plus précieux en soi. Nous avons évoqué cette question dans notre conversation, en lien avec l'opéra La Passagère, donné au Capitole de Toulouse en janvier 2026.



dimanche 19 août 2018

19 août 1955, Nantes. « J'ai vu Jean Rigollet tomber »


Claude Arteaud, militant CGT, était dans la manifestation le 19 août 1955



Le 19 août 1955, un jeune maçon était tué par balle lors d'une manifestation des métallos nantais. Claude Arteaud était à quelques mètres de Jean Rigollet quand il est tombé. Cet article est paru en août 2005.

Nous avions rendez-vous au monument aux morts, devant la mairie de Couëron. « J'ai eu peur de vous rater avec tout ce monde, je ne savais pas qu'il y avait un mariage. Suivez-moi, c'est le break Skoda. » Triskell et drapeau basque collés sur la vitre arrière. Sa maison s'appelle « Les heures claires ». Celles dont on va parler ne le furent pas.
Un monument au mort, ce n'est pas ce que demande Claude Arteaud. Juste une plaque pour le tué du 19 août 1955, Jean Rigollet, frappé d'une balle lors d'une charge policière contre une manifestation ouvrière à Nantes. Et sans Claude Arteaud, ex-représentant des encyclopédies Tout l'univers, ex-marchand de vins corses, ex-ajusteur des Chantiers de Bretagne, l'image de ce garçon agonisant au sol n'aurait jamais été développée.
Claude Arteaud n'a pas seulement vu tomber le jeune maçon. Il a sauvé l'image, permis qu'elle soit développée et transmise à l'hebdomadaire La vie ouvrière, puis diffusée dans le monde entier.
« Il faut dire que nous étions en situation de guerre. La castagne à tours de bras. Les gardes mobiles, on leur tirait des boulons au lance-pierres. S'il y a eu des blessés côté ouvriers, il y en a eu aussi côté CRS. Pendant le lock-out de l'usine, les gardes mobiles occupaient nos vestiaires. Ils avaient chié dedans et déchiré nos bleus. Je me souviens qu'on se réunissait dans un bar, «Le Rescapé». Un jour, un CRS éméché, en civil, est venu fanfaronner en disant qu'il dormait là-bas, dans nos vestiaires. Tu vas nous expliquer ça, qu'on lui dit... On l'a coincé dans une arrière-cour. On ne l'a plus jamais revu. »
Viviane, l'épouse de Claude, confirme. « On regardait les gars passer des balcons des Galeries Lafayette et on chantait avec eux : Ohé, ohé métallo/C'est nos quarante balles qu'il nous faut. Mais ils étaient à bout et ça faisait peur quand ils descendaient la rue. »

Exfiltrer la journaliste

Le vendredi 19 août, vers 19 h 30, les manifestants occupent toute la largeur du cours des 50 Otages. Comme d'habitude, Claude Arteaud est en première ligne, mince et nerveux, un vrai physique de rocker. On le voit sur une photo de meeting, quelques jours avant, aux côtés de son « p'tit pote » Jean Kuffer, drôlement sapé, on dirait en dimanche. « Que non, on mettait ce qu'on pouvait, c'est les cognes qui avaient nos bleus ! »
Claude, carte CGT n°3795 (septembre 1953), habitant rue Kervegan, a déjà fait ses preuves comme représentant des jeunes ouvriers. Il a fêté ses vingt ans le 11 mars 1955. En face, les CRS ne sont pas bien vieux non plus.
Sous la pression, les gardes mobiles perdent les pédales. Un CRS est encerclé par les manifestants, une arme crépite. « Je n'étais pas plus loin que d'ici à la télé. Ne croyez pas qu'il est tombé tout de suite. Jean Rigollet a glissé tout doucement, comme un pantin désarticulé. Je n'ai pas vu tirer. Ce n'était pas un coup de feu isolé, mais une rafale. Une balle lui est entrée par le cou. J'ai entendu : Assassins ! Assassins ! Il a glissé, plein de sang. Et puis on a entendu les CRS crier : il faut récupérer la journaliste ! » Elle, c'est Rosyne Moreno, reporter de La vie ouvrière, qui vient de faire la photo.
« Un copain me dit : tu connais le quartier, il faut que tu prennes Rosyne et tu l'emmènes à la Poste. On me l'a remise. À partir de là, je n'ai eu que ça en tête. » Exfiltrer la journaliste avec son boîtier contenant la photographie du maçon de Sainte-Lumine-de-Coutais, gisant dans son sang. Juste après cette image, les CRS vont charger, emporter le corps et prendre Rosyne Moreno en chasse.
« Je l'ai drivée les flics aux fesses, pas questions de discutailler, jusqu'à la Poste, où des copains nous ont mis à l'abri. J'ai dit : comment vous allez faire pour la photo ? T'inquiète, me dit un copain, on va travailler par bélino. Je ne connaissais pas cet appareil à transmettre les photos par téléphone. Après, dans l'escalier, je me suis effondré. Je n'avais jamais vu de copain mort. Le lundi, l'article et la photo paraissaient à la une de La vie ouvrière. »

À l'encre rouge

Le journal de la CGT (numéro 573, semaine du 23 au 19 août 1955) titrait ainsi : « Pour eux, la vie d'un ouvrier maçon vaut moins qu'un billet de banque. »

Et la photo. De Jean Rigollet jeune homme, il n'existera que deux clichés : son portrait sous le calot militaire, beau regard grave, et cette atroce image cadrée en plongée d'un corps dont le bras droit est soulevé par une autre main, d'une tête et d'un buste éclaboussés de sang, et tout cela raconte autre chose qu'une balle perdue. Des patrons reprochèrent ensuite aux métallos d'avoir tué l'image de Nantes... Une légende, la lutte des classes ?
Les silences sont imperceptibles, parce que les souvenirs masquent les larmes, et Claude a encore mille choses à raconter : sa mise à l'index par les patrons nantais, son parcours de métallo tricard, «marqué à l'encre rouge », condamné à vendre des encyclopédies, du pinard frelaté ou des Simca 1000, avant d'être repéré comme ancien de 1955 et de chercher fortune ailleurs. Il parle aussi des femmes. De celle qui déposa un bébé sur le bureau du préfet avec ses mots : « Maintenant, occupez-vous de le nourrir. »
De temps en temps il y a comme un sanglot étouffé, on revoit le maçon de Sainte-Lumine, son corps récupéré par les pieds, à ce qu'on dit, une dame aurait vu ça de son balcon. Un corps traîné par les pieds, a-t-on prétendu, dans des chants de victoire. Et dans ce corps-là, « c'est l'histoire, la jeunesse, c'est nos vingt ans qu'on nous a bouffé. »


Daniel MORVAN.


QUOTIDIEN OUEST-FRANCE
‎mardi‎ ‎30‎ ‎août‎ ‎2005
1208 mots
Daniel Morvan

mercredi 4 avril 2018

Judith Brouste, Didier da Silva: lectures parallèles

L'extraordinaire combat de Giap, raconté dans
L'enfance future

Le terrible Heinrich von Kleist, mort très jeune en 1811 ©DR






L'idée de réunir dans une même chronique deux livres aussi différents que Toutes les pierres et L'enfance future est-elle saugrenue? A vrai dire, le seul fait qu'ils ont été lus à la suite est un peu court pour justifier l'exercice. Difficile pourtant de séparer ces deux livres. 
Ils entretiennent l'un comme l'autre un rapport très particulier à l'Histoire, fondé sur l'écart et la distance spatio-temporelle: dans L'enfance future, Judith Brouste raconte l'histoire d'une fillette malade et maltraitée. Son père médecin lui lit Crime et chatiment le soir pour l'endormir, entre deux souvenirs d'Indochine. Et, à douze mille kilomètres de distance des événements, la guerre coloniale de la France, menée par De Lattre dans le Haut-Tonkin, vient envahir cette enfance. Le lecteur peine à distinguer qui est qui dans cet univers provincial des années 1950, les parents sont désignés par un prénom ou un nom, la narratrice s'exprime à la première personne mais existe aussi à la troisième personne et sous un autre prénom (Catherine, la petite) que celui de l'auteur. Et c'est pourtant dans ce parallèle entre l'histoire individuelle d'une fillette et cet "écroulement de l'Occident" qu'est Diên Biên Phu, le 7 mai 1954, qui fait que les deux recherches de vérité s'éclairent mutuellement. L'obscurité première de ce roman éprouvant est aussi à la mesure de son exigence de vérité.

Mahler et Granados, ou l'ironie du sort


A l'opposé de cette histoire de terreur, Didier da Silva développe avec un plaisir d'esthète les vies parallèles de deux poètes séparés par mille ans d'histoire, mais que de secrètes affinités lient pourtant: le romantique Heinrich von Kleist, mort jeune en 1811, et le nomade Li Baï, grand poète qui vécut dans la Chine du VIIIe siècle, traversant les turbulences de la dynastie Tang. Des plaisirs subtils de l'écart, du rapprochement de réalités situés à des points opposés de la galaxie... Dans ce texte euphorique et habile, le lecteur court après une clef, une résolution musicale qui ferait apparaître le secret commun à ces deux destins - échecs littéraires, goût du vagabondage et des alcools. L'écart spatio-temporel entre Allemagne et Chine, romantisme et poésie chinoise, ne se résout pas par magie scénaristique. Le lecteur est invité à construire lui-même la cohérence de cet assemblage, à capter les jeux de contrastes, à participer jusqu'au bout aux "joies du montage alterné", jeu préféré de Didier da Silva. Avec pour principe directeur l'idée un peu risquée que c'est du même homme générique que l'on parle, qu'il soit écrivain cyclothymique et suicidaire ou poète buveur, marchant "vers un avenir incertain". 
"Mon point de vue préféré est celui de Sirius", soutient l'auteur. Il complique encore son montage parallèle en faisant surgir deux autres personnages chargés d'assurer les intermèdes: les musiciens Enrique Granados et Gustav Mahler, que tout oppose: le génie dompteur des grandes masses orchestrales, et le petit maître pianistique. La camarde a fixé à tous deux une mort étonnante, avec pour Mahler une sorte de scoop dans ce final ornithologique dont nous ignorions tout. 
Ces compositions biographiques se déploient comme de grands paravents: derrière les deux vies de Kleist et Li Baï, narrées sur un mode solennel, avec un long développement consacré au suicide romantique, les vies parallèles de Granados et Mahler (celui-ci relié à Li Baï par son travail sur la poésie chinoise dans ses ultimes travaux symphoniques) nous font entendre les accents mineurs de l'ironie du sort.

Daniel Morvan

Didier da Silva: Toutes les pierres. Éditions de l'Arbre Vengeur, 314 pages, 18€.

Judith Brouste: L'enfance future. Gallimard. 160 pages, 15€.

dimanche 23 avril 2017

Jan Karski, celui qu'on n'a pas cru

Jan Karski, la vérité inaudible de l'Holocauste
DIMANCHE OUEST-FRANCE
dimanche 4 avril 2010
441 mots
Daniel Morvan

Récit. Dicté en 1944 à une traductrice, Mon témoignage devant le monde bouleversa le public américain,
qui en fit un best-seller. Retraduit en français, ce témoignage a gardé toute sa force.
Le terme de héros semble presque faible pour décrire Jan Karski, émissaire de la Pologne auprès des Alliés. « Il vous est arrivé au cours de cette guerre, lui dira un ministre britannique, tout ce qui peut arriver à un homme sauf une chose : les Allemands n'ont pas réussi à vous tuer. »
Un parcours à la James Bond. Une odyssée à travers la noirceur du siècle, écrite d'une plume vive, parfois drôle, à l'exemple de ces mots que lui adresse l'un de ses libérateurs après son évasion : « Mes félicitations pour ton divorce d'avec la Gestapo. Je parie que ce mariage, tu n'y tenais pas trop, hein ? »
En octobre 1942, les nazis ont déjà tué 300 000 Juifs à Varsovie. La résistance polonaise invite le diplomate Karski à parcourir le ghetto, afin qu'il puisse témoigner. Dans son roman Jan Karski (2009), Yannick Haenel imaginait la rencontre entre le président américain et l'Émissaire polonais. Il campait un Roosevelt scandaleusement indifférent. Ceci au nom d'une version selon laquelle l'Amérique aurait volontairement laissé faire les nazis.
Mais rien, dans les mémoires du messager polonais, ne le corrobore. Karski a été écouté par Roosevelt, mais n'a pas été entendu. Dans une séquence inédite du film Shoah (de Claude Lanzmann), Karski esquisse une explication: « L'extermination des juifs était incompréhensible aussi pour moi. L'humanité qui n'avait pas vu de ses propres yeux ces horreurs ne pouvait pas les concevoir. »
La vérité de Karski était-elle si inouïe qu'elle fut inaudible? Comme en témoignent ces mots adressés à Karski par un magistrat américain : « Je ne dis pas que vous êtes un menteur, je dis que je ne vous crois pas. »
Jan Karski (1914-2000), messager de la Pologne, alerta le monde sur la destruction du peuple juif quand il était encore temps de l'arrêter.
Daniel Morvan.
Mon témoignage devant le monde, Robert Laffont, 432 pages, 22 €

Derrière l'image heureuse de 1936, le malheur de 1942, de 1943, de 1944, de 1945

Debout de gauche à droite : Pierre Le Floc'h, Raymond Hervé, M. Delamare. Assis : Guy Gaultier et Léon Gouermer. 

L'image du bonheur, la tragédie à venir


Suite et fin de notre série sur « L'été 36 » avec le témoignage bouleversant de Guy qui ne peut oublier que, trois ans plus tard, c'était la guerre.
Cette photo pourrait être l'image du bonheur. 1936. Les Sables-d'Olonne. Cinq jeunes gars en vacances. Pourtant, cette image arrache souvent des larmes à Guy Le Floch, né en 1938 dans la région nantaise. Son papa c'est le gars en haut à gauche. Pierre Le Floch. Guy aura passé sa vie à le chercher. D'abord en 1945 avec sa mère, à l'arrivée des trains de déportés en gare de Nantes. « Vous n'avez pas vu Pierre Le Floch ? », demandait-elle, sans grand espoir, tenant ses deux garçons par la main.
Et puis un jour, quelqu'un est venu à la maison pour raconter comment le déporté, portant le matricule 59932, fut tué. C'était en avril 1945, en pleine débâcle allemande. Le train où on l'avait embarqué stationnait en gare près de Prague. Une femme tchèque voulut lui faire passer une tartine de pain. En se baissant pour la ramasser, il fut abattu par un SS. Guy, son fils, avait 7 ans. Ce même jour, son épouse Philomène était élue conseillère municipale à Rezé.
« C'est pourquoi cette image des congés payés de 36 n'évoque aucune joie pour moi, explique Guy Le Floch. Mon père a été mobilisé en 1939. Il a ensuite fait de la résistance dans le Parti communiste clandestin. Cette photo est tragique. Regardez : en haut à gauche, mon père, mort en déportation. Au milieu, Raymond Hervé, dit 'petite tête ', fusillé en 1942. Le troisième, c'est Delamare, on ne sait rien de lui. En bas à gauche, Guy Gaultier, déporté à Dachau. Et à droite Léon Gouermer, déporté à Buchenwald. » 
Derrière l'image heureuse de 1936, le malheur de 1942, de 1943, de 1944, de 1945
Le malheur des survivants qui cessent de parler des camps parce que personne ne veut les croire. Le malheur des orphelins que l'on place en internat, où ils auront leur part de souffrance. « À l'inauguration du monument des 50-Otages à Nantes, c'est moi qui répondais : Mort pour la France. À l'adolescence, j'ai rompu avec tout ça. On pleurait trop. »
Plus tard, Guy s'est remis sur les traces de son père. Jusqu'à retrouver sa tombe présumée, une fosse avec une stèle. Jusqu'à retrouver le dossier de déportation de son père. Qui indique en toutes lettres que Pierre Le Floch a été dénoncé par sa mère et sa soeur. Elles ont guidé la police française jusqu'à lui.
Daniel MORVAN.
lundi 4 septembre 2006
510 mots
 
Daniel Morvan

samedi 22 avril 2017

Raymond Aubrac. "Si vous allez en prison, un conseil: apprenez des poèmes"



Raymond Aubrac, en compagnie de sa fille Élisabeth Helfer-Aubrac à la cérémonie du 66e anniversaire des fusillades de Nantes et Châteaubriant.



Le comité du souvenir des fusillés organisait le 19 octobre 2007 une veillée du souvenir devant le monument aux 50 Otages de Nantes. La présence de Raymond Aubrac a donné un relief particulier à la cérémonie.
« Les cérémonies en hommage aux fusillés d'octobre 1941 se tiennent alors que le président de la République  instrumentalise la mémoire de Guy Môquet. » Ces mots de Joël Busson, président du Comité départemental du souvenir des fusillés de Châteaubriant et Nantes, disent assez la dimension politique de la cérémonie. La présence d'écoliers, pour une évocation de la Résistance, ajoutait à la charge émotionnelle de cette veillée. Celle de Raymond Aubrac en faisait un événement.
Jean-Marc Ayrault s'est inscrit dans la fidélité à l'héritage de Lucie Aubrac, l'infatigable pédagogue de la Résistance. Les enfants présents étaient donc les grands destinataires du message. On s'attendait à ce qu'il commente la décision, par Nicolas Sarkozy, de faire lire la dernière lettre de Guy Môquet, le plus jeune des 48 fusillés. 
Selon Raymond Aubrac, cette lettre « n'aura qu'une valeur émotive si elle n'est pas restituée dans le contexte historique. Guy Môquet était un jeune résistant communiste qui n'est pas mort pour la France par nationalisme, comme voudrait le faire entendre Nicolas Sarkozy. Guy Môquet, comme bien d'autres de ses jeunes camarades, est mort pour la défense de la patrie, la défense de l'héritage du Front populaire et pour avoir combattu le fascisme. Ils se sont engagés non seulement pour la France mais pour le monde entier. »

Un jour, on m'a lu ma condamnation à mort

Raymond Aubrac (il avait alors 94 ans) a écouté et observé, assis auprès de sa fille Élisabeth Helfer-Aubrac. Un peu plus tard, l'ancien résistant se réchauffe en avalant un grog et en tirant sur sa pipe. La lettre de Guy Môquet, faut-il la lire dans les lycées ? « M. Sarkozy a lancé une idée qu'il fallait reprendre au bond, sans exclure qu'il y ait une arrière-pensée politique. Il ne fait que son métier de chef d'État. Le respect dû à Guy Môquet dépasse la durée d'un mandat. Lire cette lettre, c'est positif. Il faut aussi l'expliquer : c'est l'histoire d'un jeune garçon qui voit son père arrêté, et décide de continuer le boulot. C'est exactement ce qu'on entend dans La Marseillaise : « Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus. »

Pour Raymond Aubrac, la vraie question est : a-t-on le droit de publier les dernières lettres de condamnés? Et il se souvient de sa propre captivité, en 1943 à Lyon. « Un jour, on m'a lu ma condamnation à mort. Et j'ai, parmi mille choses, pensé à écrire une dernière lettre. À qui écrire ? Qui lira cette lettre ? Je n'ai pas eu à l'écrire, Lucie m'a évadé. Dans des circonstances extraordinaires. » Que l'on connaît par le livre de Lucie Aubrac et le film de Claude Berri. Écrire en prison ? On fusillait pour cela. « Un jour, le feldwebel a réuni les prisonniers devant un cadavre : il avait été surpris à correspondre. Ils ont confisqué tous les crayons. J'avais planqué une mine de graphite. Avec, j'ai écrit le dernier vers d'un poème sur la porte du cachot. Si vous allez en prison, un conseil: apprenez des poèmes. »
Élisabeth : « Je me souviens qu'à la maison, nous avions un recueil de lettres de condamnés. Maman nous laissait tout juste ouvrir ce recueil. »
La lettre de Guy Môquet appartient-elle à ce corpus de textes que l'on ouvre religieusement, en famille ?
Raymond Aubrac confirme : « La lettre de Guy Môquet est un texte sacré. »

Daniel MORVAN.
samedi 20 octobre 2007



mercredi 18 janvier 2017

Le 5 août 1944 à Ancenis, ils étaient enfants et virent la mort de près


La réédition un livre sur la libération d’Ancenis était, en janvier 2017, l’occasion de réunir les habitants d'Ancenis autour des derniers témoins d'une journée folle et meurtrière, où cinq Anceniens furent tués: le 5 août 1944.

Pierre Marin, avec sa fille Annick et son épouse Marie-Thérèse

Pierre Marin avait 17 ans: les deux morts, dans la laiterie


C’est le premier témoin capital de cette journée tragique où trois panzers allemands, lancés à toute blinde sur la N23, fondent sur Ancenis. Ils rejoignent leur base, à Liré. Et tirent sur tout ce qui porte uniforme, arme ou botte militaire. Une route sanglante au cours de laquelle ils se heurtent à une patrouille américaine envoyée en reconnaissance, et qui se termine sous les obus de la chasse alliée.
Une réunion à Saint-Géréon a permis d’entendre Pierre Marin: J’avais perdu six de mes parents dans le bombardement de Nantes, où les miens s’étaient rendus pour faire les courses de la rentrée scolaire au couloir du Sans-pareil, rue du Calvaire. Ils sont allés se faire tuer à Nantes. Le 5 août 1944, les Américains sont arrivés en reconnaissance pour tester la ville, et la déclarer libérée. Le premier char américain est arrivé là où le premier char allemand était arrivé en 1940, place Francis-Robert. Beaucoup d’Allemands étaient stationnés au sud de la Loire. Je vis un attroupement autour de soldats allemands de l’organisation Todt, des hommes sans armes du génie (mur de l’Atlantique). Puis des tirs, provenant d’un char allemand. Et ce fut une envolée de moineaux. Je me suis caché derrière la ferme du père Trichard, à la croix de Mission (Saint-Géréon). J’ai vu un gendarme tomber sous les balles, j’ai continué à fuir.
Je voulais rejoindre ma grand-mère sur l’île Coton. Mais les Allemands avaient la même idée, franchir la Loire, et j’ai fait demi-tour vers la ferme Trichard. C’est le grand-père qui m’a ouvert la porte de la laiterie. J’ai vu là les deux gendarmes morts. Puis c’est le trou noir, je n’ai plus aucun souvenir. Après la perte de ma famille, je suis resté traumatisé des années durant. Je fus pupille de la nation, souffrant de mille misères : tuberculose, otites, traumatisme. J’ai été recueilli dans cet état à l’hospice de Blain. C’est dans cette commune que j’ai rencontré ma femme Marie-Thérèse, et j’y ai construit ma vie avec elle.

Quand la sauvagerie s’abat de cette façon, ça vous dépasse

Annick Burgaud, 10 ans, toujours hantée


J’étais une petite fille alors, cette belle journée d’août très chaude. Un appel de la poste d’Oudon avait prévenu Ancenis : trois chars allemands font route sur vous, ne restez pas dehors. J’étais là quand ils sont arrivés par Saint-Géréon, à la Croix de Mission. Ils ont mitraillé deux gendarmes armés, Jean-Yves Cevaër, un Finistérien, et Eugène Guiheux, de Messac. Les deux hommes ont été amenés au café Amédée. Je me rappelle ce pauvre homme, c’était Eugène Guiheux, baignant dans son sang. Cette image ne m’a jamais quitté, j’en pleure encore : le visage défait de l’homme, son regard fixe, sa gorge ensanglantée et les cris d’effroi de l’assistance. Quand la sauvagerie s’abat de cette façon, ça vous dépasse. Tout est devenu gris devant mes yeux, on m’a arrachée de là, pour ne pas que je fasse des cauchemars. Mais cette image continue de me hanter.

Marcel Pleurmeau a vu tomber Marcel Braud


La route mortelle des trois chars allemands se poursuit. Anne-Marie Berthelot, 29 ans, de Mésanger, était venue à la gendarmerie pour se renseigner sur son père, contraint de conduire des soldats vers Angers dans sa carriole à cheval. Elle sort de la gendarmerie, encadrée par les fonctionnaires en armes, au moment où passe un panzer, qui fait feu. Les gendarmes étaient visés, c’est elle qui tombe. Elle sera la première victime civile. Elle est transportée à l’hôpital d’Ancenis, où se trouve son mari blessé. Il n’apprend la vérité que le lendemain.
Au Puits-Ferré, tombe la quatrième victime: Marcel Vételé, 29 ans, chef d’équipe sur la voie ferrée, ciblé parce qu’il portait un brassard et un revolver.
Les chars débouchent ensuite rue Clemenceau où se trouvent les blindés américains. L’industriel Marcel Braud (il a fondé ce qui deviendra l’entreprise Manitou) sort de chez lui. Un témoin, Marcel Pleurmeau, se souvient.
Ce jour-là, âgé de 11 ans, près du passage à niveau, caché derrière un pilier, je vois les chars allemands qui descendent de la rue Clemenceau. Derrière moi, sur la place Francis-Robert, les Anceniens acclament déjà les Américains. Puis j’aperçois sur le trottoir, devant l’ancienne sous-préfecture, Marcel Braud sortant de chez lui avec un fusil. Une rafale est tirée sur lui, il s’effondre au sol. Un soldat allemand sort du char et l’achève: il sera la cinquième victime de cette traversée mortelle d’Ancenis.
"Je n'ai jamais manqué de fer"
Le blindé allemand poursuit sa route. Jacques Gradara était là, lui aussi. Mitraillé par le char parce qu’il portait des bottes allemandes (provenant d’une caserne) et blessé par la même salve : on lui a ensuite enlevé plusieurs fragments de balles, mais je n’ai jamais manqué de fer, dit-il avec humour.
Puis ce sera la fuite des blindés, harcelés par la chasse alliée. Les équipages abandonnent leurs chars sous un chêne au village de la Chênaie, et disparaissent. Les panzers sont pilonnés et constituent, après la Libération, un but de promenade dominiciale. Criblé d’éclats, le vieux chêne a fini par mourir.

Daniel MORVAN.



 
 

mardi 28 juin 2016

Musée d'histoire de Nantes: Des histoires intimes pour raconter les guerres



Le musée d’histoire de Nantes a ouvert quatre nouvelles salles consacrées aux périodes les plus sombres du XXe siècle.
« Ces salles sont toutes nouvelles? s’étonne Sébastien, 26 ans. C’est pourtant une étape indispensable pour comprendre l’histoire de Nantes. » Le Nantais fait découvrir la ville à son amie Ségolène, venue de Paris. Que s’est-il passé à Nantes pendant l’Occupation ? Comment les Nantais ont-ils vécu cette époque ? Grâce aux objets, les histoires touchantes des habitants durant les deux guerres se dévoilent sous nos yeux. Quand l’intime raconte la guerre, à travers ses vestiges: les effets militaires du paludier Pierre-Marie Legars, de Batz-sur-Mer. Des lettres d’amour envoyées depuis le front des Ardennes. Les coquetiers réalisés à partir de douilles d’obus.


Pour ne pas oublier


D’une guerre à l’autre, en passant par l’espoir, le Front populaire, les congés payés et le pacifisme. Cela commence par une chanson, diffusée dans l’escalier: Tout va très bien madame la marquise. A mesure que vous descendez, une voix vous glace: c’est Adolf Hitler, dans un discours de 1933.
Le groupe Collaboration de Nantes et ses 997 militants sera le plus influent de France en 1942. « J’ai été très frappé par cette lettre dénonçant le fait qu’« une juive prend la place d’une Française à la distillerie de Saint-Sébastien », avoue Sébastien. Ça résonne péniblement avec l’actualité. »
Douloureux aussi, ce témoignage de Victor Pérahia, arrêté à Saint-Nazaire en juillet 1942, à l’âge de 9 ans. « Ce jour-là, mon père m’a pris dans ses bras. Je me rappelle qu’il m’a regardé profondément, pensant que ce serait peut-être la dernière fois. Ce fut le cas. »


F. Dubray

Le château des ducs de Bretagne est visité par 1,4 million de visiteurs. le musée d’histoire de Nantes s’y trouve: 240 000 entrées annuelles, ce qui le place parmi les plus grands sites régionaux français. Quelle que soit sa durée, cette visite vous éprouve. Vous allez revivre la traite négrière. Vous étonner de la présence d’une domestique noire derrière une grande bourgeoise de la ville, sur un tableau. Vous émouvoir devant deux tranches de pain noir conservées par une mère de famille, pour que sa fille s’en souvienne plus tard, avec ce mot : « le pain que nous mangeons en avril 1942 ».
« En réalisant ces nouvelles salles, explique Bertrand Guillet, directeur du musée, nous nous sommes toujours posé la même question : où, dans ces années sombres, est la lumière ? » Elle s’est glissée dans les objets du quotidien. Une chocolatière artisanale, une bassine à confiture réalisée avec des chutes. Elle est aussi dans la présence de Justes, ceux qui mirent leur vie en danger pour sauver des juifs. Ils furent sept dans la région nantaise. Ils étaient cette lumière, qui nous guide à travers le siècle.


Musée d’histoire de Nantes, au château des ducs de Bretagne. Du lundi au dimanche, de 10 h à 19 h. Tarifs : de 5 à 8 € ; gratuit pour les moins de 18 ans. Réservation sur www.chateaunantes.fr ou au 0 811 464 644.