"Nous
assistons, en ce moment, m'a-t-il dit, à un spectacle vraiment
extraordinaire, unique, dans toute l'histoire de la poésie : chaque
poète allant, dans son coin, jouer sur une flûte, bien à lui, les
airs qu'il lui plaît ; pour la première fois, depuis le
commencement, les poètes ne chantent plus au lutrin." Les mots
de Mallarmé s'appliquaient au vers, mais conviendraient aussi à la
matière choisie. Sophie G. Lucas a elle aussi choisi de
s'éloigner du lutrin d'une poésie figée pour s'investir d'une
autre tâche: le suivi des procès en correctionnelle au Tribunal de
Grande Instance de Nantes de septembre 2013 à janvier 2014. Ainsi
est né Témoin, de Sophie G.
Lucas, qui vise ainsi à suivre le modèle de Charles Reznikoff
(Testimony), afin d'aller voir le divers des faits. Juste pour cela? Alors, ce ne serait que de la chronique judiciaire avec plus de talent, rien d'autre.
Ce
qui se cache ici, c'est le mystère d'un père en marge,
arrêté à Nantes en 1957 pour détention d'armes de guerre et
munitions. Un père qui boutonnait toujours mal les manteaux de ses
enfants le matin. Et dont le secret serait peut-être là, quelque part dans ces autres vies. "A
ce travail, explique Sophie G. Lucas, d’autres fils se sont mêlés,
inattendus, personnels, ceux d’un père en marge, dont la vie
chaotique a trouvé des échos dans celles des prévenus, au fur et à
mesure des procès. Et si c’était là l’objet de toute cette
démarche initiale ? Tenter de comprendre un père impossible en me
faisant témoin d’autres vies, essayer de faire se manifester une
vérité parmi d’autres possibles ?"
Sophie
G. Lucas n'entend pas faire parler poétiquement le fait divers à
la faveur d'une scansion travaillée, d'un récitatif qui porterait
le compte rendu d'audience à la hauteur du chant. Elle s'en tire autrement, grâce à la réduction drastique du fait par le style, ne
subsistant des débats qu'un précipité cristallin, comme au fond d'une
éprouvette portée à la flamme. Le style est sèchement lyrique. Il
installe une tension maximale du texte vers sa chute.
Un tribunal intime
Quelques exemples. Ce prévenu comparaît pour avoir mené une course poursuite après une rave
party: chômeur, casier lourd, ça se passera forcément mal au
barrage de police, il était sous stupéfiants et sans permis. Il a
forcé le barrage car il voulait voir son amie une dernière fois.
Une amie étudiante en "master 1 de psychologie criminelle. Ma
vie avait changé".
Ou
cette fille qui plante un couteau dans le cou d'un garçon, sans
raison: "Il doit y avoir une raison pourquoi j'ai fait ça. Au
fond." Texte en regard d'un autre, de la série
autobiographique, intitulé "la longue peine", où la
narratrice se souvient des jeux de guerre avec son frère. Et sa mère
ne comprenant pas pourquoi une fille aime jouer avec un fusil. "Et
toujours. La violence. En moi. Tout contre moi."
C'est
ainsi un tribunal intime qui s'ouvre, devant lequel ce père
est convoqué, mêlant sa voix au cortège des éclopés, pour savoir
enfin, l'entendre s'expliquer, en insérant ses blocs de silence, ses
mâchoires serrées entre celles des autres, les mains crispées sur
la barre, des mains tatouées de taulard.
Ici, c'est le nerf qui fait vers, l'effort de style est l'enfant du trou, venant nier la prose goguenarde des pages de faits divers. Le texte réduit à l'os qui fait poésie est directement ponctionné sur la prosodie des bredouillements de correctionnelle, de la rage mêlée d'alcool, des abus noyés dans l'amnésie des brutes. Quarante-sept moments de désastre où se dessine peu à peu la silhouette paternelle, cette forme de père mort qui revient, fantôme, sur un banc de la chambre d'audience, ou "dans le box que des enfants perdus. (...) Certains n'ont connu que la prison ou les institutions depuis l'adolescence. Mon père a été enfermé dans une maison de correction. L'Abbaye de Fontevrault." Celle dont Jean Genet dit qu'elle est "la plus troublante" des centrales de France, dont le nom seul faisait frémir. Au terme de ces comparutions, quel roman, quel poème pour ce père sans loi? Une multiplicité de visages faites de tous ceux-là.
Ici, c'est le nerf qui fait vers, l'effort de style est l'enfant du trou, venant nier la prose goguenarde des pages de faits divers. Le texte réduit à l'os qui fait poésie est directement ponctionné sur la prosodie des bredouillements de correctionnelle, de la rage mêlée d'alcool, des abus noyés dans l'amnésie des brutes. Quarante-sept moments de désastre où se dessine peu à peu la silhouette paternelle, cette forme de père mort qui revient, fantôme, sur un banc de la chambre d'audience, ou "dans le box que des enfants perdus. (...) Certains n'ont connu que la prison ou les institutions depuis l'adolescence. Mon père a été enfermé dans une maison de correction. L'Abbaye de Fontevrault." Celle dont Jean Genet dit qu'elle est "la plus troublante" des centrales de France, dont le nom seul faisait frémir. Au terme de ces comparutions, quel roman, quel poème pour ce père sans loi? Une multiplicité de visages faites de tous ceux-là.
Daniel Morvan
Sophie
G. Lucas, Témoin,
éditions de la contre-allée (collection la sentinelle), 12€

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