mercredi 6 décembre 2017

Mémoire sur la librairie (mélanges pour célébrer La vie devant soi)



 LIBRAIRIE (li-brê-rie), sf. 1° Autrefois, bibliothèque. Lieu où conserver et lire les livres. "Ceulx dont la suffisance loge en leurs somptueuses librairies", Mont. I, 144. 2° Aujourd'hui, magasin d'un libraire. "Rien n'est plus sculptural, de plus grec, qu'une jeune fille qui lit debout dans une librairie", Rod., carnets. "De toutes les librairies de France, La vie devant soi est la plus émouvante", XXIe s. E.: Du lat. libraria, qui vient de liber, livre.


1. Le tourniquet Bardot. La campagne dans le siège vélo derrière ma mère, puis la librairie du bourg. Les couvertures dessinées voisinent avec les boîtes de tapioca, de nouilles, de café, de moulins à café, de batteurs Moulinex: une librairie comme au temps du muet, cabane de foire, promesse de vies multiples, temple d'images et de voix. A l'entrée, le tourniquet du présentoir de la collection Rouge et Or voisine avec un présentoir à cartes postales, pouvant aussi être tiré à l'abri de la pluie. On aperçoit une tour à livres semblable sur le perron de la librairie de Brigitte Bardot (dans Et Dieu créa la femme). Tourniquet et robe Bardot sont pour l'enfant des images de rotations idéales, et l'invitent à faire bouger le totem: lire et faire danser sont deux facettes semblables d'un goût unique pour les phrases et les silhouettes bien tournées. Une mère vous a posé dans un panier à l'arrière d'un vélo, et vous vous envolez vers ce carrousel en robe vichy qu'on appelle le Livre.


2. La folie libraire. Aucune librairie n'expose avec plus de pureté sa nature claustrale, érémétique, que la librairie du Môle. C'est l'un de ces lieux en forme de terrier, de loge au fond de laquelle se tient une sybille, un grillon, un libraire. Celui-là semble un contemporain breton de Malesherbes (auteur d'un Mémoire sur la librairie) et Chateaubriand. Il a des problèmes avec sa voiture, ses yeux myopes sont bleu d'O mais son visage est complètement Artaud. Il aligne des colonnes de chiffres, écrits à la main, le visage collé sur l'écran d'un ordinateur antique. Souvent, la conversation dévie sur une histoire de carburateur, de voiture vétuste, selon la police qui se divertit à l'arrêter. Mon libraire malouin a des conversations d'écrivain: il aime à dévier sur autre chose que les livres, on pourrait le brancher football. On reconnaît sa belle âme à ce que rien ne le rend plus fier que ce qu'il a lu. De même, les lecteurs se reconnaissent entre eux par leur goût des blancs. Ne parler de rien en se dissimulant derrière un éventail de signes, noyer son goût du silence dans des mots. Mais plutôt devrais-je évoquer, à propos de ces librairies coraliennes où l'on évolue comme dans une grotte sous-marine, un culte antique logé dans le coin le plus reculé d'une forêt, un temple qui secrète autour de lui une jungle de lianes et de racines. Et au centre de tout cela, l'Absolu du livre: sa folie.


3. La lectrice de librairie. Elle surpasse toute autre beauté par la grâce de sa nuque ployée. L'équilibre spontané rejoint les idéaux de la sculpture, par mimétisme avec la beauté des choses lues. Le livre remédie au souci de soi avant qu'il ne soit devenu un mal, et ne conserve de nos singularités que les beautés les plus touchantes car les moins calculées, quand elles se vérifient dans l'eau verte des livres. La lectrice de librairie est belle parce qu'elle oublie de l'être. Plus ouvrier, plus compagnon, le garçon qui lit a des élégances de funambule. Il pourrait porter un bleu de travail, car il est le premier vérificateur du livre. Sentiment mixte d'un atelier où s'affairent mécanos et ajusteurs, et crainte sacrée à l'égard de ces objets aisément ouvrables, certes, mais dont le sens dépend profondément de ma lecture, qui ne sauraient se déployer sans moi.


4. La librairie comme maison d'opium. Le rapprochement entre cinéma et opium proposé par Scorsese dans Il était une fois l'Amérique est possible avec la librairie. L'oubli du temps et l'hypnose est le mode clandestin de cette toxicomanie. Participent à ce rêve vénéneux les libraires affairées. Lever les yeux d'un livre compulsé, et croiser les yeux fous d'une libraire surbookée, offre une vision d'embrasement, comme celle d'une mercière en quête d'une pièce de satin bleu.


5. Le lecteur comme naufragé. Il m'est arrivé, alors que je dérivais au large de l'île Maurice, et bientôt de Rodrigues, au cours d'une traversée qu'une rupture de barre avait transformée en naufrage, de songer au lieu sûr et abrité où j'eusse tant désiré être. Je savais déjà nombre d'îles saintes, je connaissais des forêts de chênes sacrés et j'avais imaginé les nécropoles d'Aran, contemplé le jardin sacré du bouddhiste et le péristyle grec. Mais, au seuil d'une mort si prématurée, c'est la librairie qui devint dans ma mémoire le lieu électif du séjour terrestre. Sans librairie sur l'Océan où se mêlent des images séduisantes et trompeuses, et ne disposant que des quelques ouvrages emportés au hasard, qui se trouvaient être des romans de science-fiction (Quatre cent milliards d'étoiles, La Faune de l'espace), je pris vite ceux-ci en grippe. Je ne rêvai que de sous-bois, de douves, de chasses primitives. J'étais Raboliot, le Grand Meaulnes. Cette librairie imaginaire, entrevue dans le délire du naufrage, était desservie par des libraires perchées sur des échelles, comme Bulle Ogier dans La Salamandre. Je l'invoquais en pensée et lui demandais un livre que je n'avais pas encore lu - par exemple Ursule Mirouet ou Le Maître et Marguerite. A l'aube, un mur d'acier se dressa devant l'étrave du voilier, flanc de cargo sur lequel il devait se briser. Je ressentis la cruauté d'une mort liquide, silencieuse, une chute misérable loin des romans. Les unes priant dans le carré, les autres choquant la bôme pour faire abattre le voilier de quelques degrés, nous évitâmes le vraquier soviétique à quelques mètres près. Jamais je ne vis d'aussi près la faucille et le marteau. Le monstre alluma ses rampes lumineuses et déversa sur nous un flot d'invectives staliniennes.

Je n'ai depuis jamais ouvert un livre de science-fiction.

Je ne pénètre pas dans une librairie sans revoir cette muraille de fer. Elle continue, dans ma mémoire, de partager ma vie entre deux sortes de livres: ceux que j'aurais eu le temps de lire avant de mourir et les autres, qui étaient la vie continuante de la lecture sans moi. Etre mort, c'est errer sur la mer sans avoir lu Ursule Mirouet.


6. Enid Blyton et moi. Longtemps j'ai douté de l'existence d'Enid Blyton. Puis je crus qu'elle était un homme. J'ai songé qu'elle était dieu. Enfant, feuilletant ses livres, je songeais: il existe là-bas, quelque part en Angleterre, une divinité nommée Enid Blyton, mais pourtant dotée d'un corps charnel, qui prend le thé en méditant son prochain Club des Cinq. Est-ce bien vrai? Enid Blyton n'était pas la figure de l'auteur, mais le livre en ce qu'il a de plus fou. Aux Nourritures terrestres, à Rennes, la présence de vraies photos d'écrivains laissait deviner que tout allait devenir possible: non seulement le livre allait abonder, mais on se rapprochait sensiblement d'Enid Blyton, quelle que fût son apparence, Virginia Woolf ou Michel Foucault. En naïf khâgneux de province, je pensai d'abord que les deux sœurs libraires, avec leurs faux airs de modèles de Diane Arbus, prenaient elles-mêmes les photographies au cours d'une garden party avec les romanciers. Elles avaient d'ailleurs des noms d'actrices de la nouvelle vague, Yvette Bertho et Jeanne Denieul, et participaient de la religion du livre comme Anna Karina et Juliet Berto à celle du cinéma. Tout était donc possible, même de rencontrer un jour Enid Blyton. Mais jamais, aux Nourritures Terrestres, je ne vis sa photographie.



7. Chasser l'auteur à vue et sans chien. Implacables dans leur rythme, d'une stupéfiante prodigalité, les prescriptions professorales poussaient chaque semaine les pouilleux bas-bretons vers les deux Sybilles de Rennes, libraires siamoises, synchrones avec les programmes du concours qui faisaient pleuvoir les flèches et la poix brûlante sur nos têtes de crétins ruraux. L'année suivante, grâce à l'indulgence du jury, nous chassions l'Auteur à vue et sans chien dans les librairies de Saint-Germain-des-Prés. Un arôme de célébrité me faisait lever le nez d'un livre: Isabelle Adjani, Mick Jagger, David Bowie, Isabelle Huppert lisaient près de moi. Un jour, quelqu'un me dit, personnellement: je vous conseille ce livre, et regardez comme on l'a en main. En effet, l'ouvrage (quelque traité de philosophie confucéenne) se distinguait par son onctuosité. Le monsieur en imperméable était, à n'en pas douter, un Auteur. Nous nous connaissions de vue, j'avais assisté à ses cours. Me revint alors, suscité par tant d'opulence, le parfum de cannelle et de chou de mes librairies d'enfance.

A la caisse de la Hune, en payant, je vérifiai que j'avais bien reconnu Roland Barthes. "Barthes? C'est vrai qu'il y a une petite ressemblance. Mais non, c'est le bedeau de Saint-Germain, ce petit monsieur en imperméable. Il fait souvent cette farce aux jeunes nouveaux."


Daniel Morvan
Texte paru dans le recueil collectif saluant la libraire nantaise La vie devant soi