mardi 2 mai 2017

Guillevic 1994

« J'ai toujours caché être poète », avoue-t-il. Élevé dans la foi chrétienne, il entre au parti communiste en 1947, et le quitte en 1980. « Le rôle du poète est de donner à vivre le sacré ».

‎samedi‎ ‎9‎ ‎avril‎ ‎1994
803 mots

Je l'avais rencontré en 1994 à l'occasion de la parution de « L'expérience Guillevic » (éditions Deyrolles). Il avait 86 ans. Moment rare dans la vie d'un localier (j'étais alors en poste à Morlaix): prendre le train pour Paris, afin de voir l'un des plus grands poètes vivants, que j'avais lu avec passion, rendant compte de toutes ses parutions, et dont me parlait Chantal Connan, la photographe.

L'appartement d'Eugène Guillevic est au troisième étage d'un immeuble cossu, à Paris. Non loin des rosiers et des jupes légères du Jardin des Plantes. Dans l'appartement du poète, il y a des livres, des manuscrits, des tapuscrits, des brouillons, des carnets : l'écrit déborde comme d'un grenier d'août. 


Des tableaux (Dubuffet, Manessier), et son buste en plâtre sur la télévision. Cachée par la porte du bureau, un portrait au crayon de lui par Picasso. Eugène Guillevic n'aime pas la ville mais y vit depuis 50 ans. « Grâce aux soins de mon masseur chinois, je peux me déplacer malgré l'arthrose. » Étrange voix que celle du poète. 
Une voix de menhir. Un menhir qui prend l'ascenseur une fois par jour pour aller acheter le journal, et déjeune parfois au restaurant, en bas de la rue, avec sa compagne Lucie. Quelques balades bretonnes, de temps en temps. 
Mais sa Bretagne à lui est celle de son enfance. « J'ai le sentiment de ne pas avoir changé depuis l'âge de sept ans. Mon enfance fut malheureuse, mais habitée. Mes amis étaient les choses, puisque les animaux étaient interdits à la maison ». 

 Il est né en 1907, et c'est dans les menhirs de Carnac (« notre jardin public ») qu'il apprend à marcher. Il écrira : « On fait semblant d'être à la table/ et d'écouter./ Mais on a glissé/ Parmi les feuilles mortes,/ Et l'on couve la terre. » 

Il y aussi les baisers de cette petite fille qui « avait déjà/ Ses beaux yeux pour plus tard » et qu'il doit quitter lorsque son père est nommé en Alsace en 1919. 
 Pour aller au collège, des heures de train, ennui meublé par Lamartine et Rousseau. Demain, il inventera la poésie sans adjectifs, lesquels sont pour lui « la négation de la poésie ». 

Aujourd'hui il a quinze ans, et aligne avec acharnement des milliers de vers. Il met ses pieds de Breton dans les souliers de la poésie romantique, sûr d'être le Lamartine de son temps. Et il se promet une vraie vie, et il sera toujours amoureux. 
« J'ai publié mon premier poème dans un journal. Cela m'a valu une gifle de ma mère. » 
 Lucie apporte le café. C'est elle qui l'aide à trier ses poèmes. « Nous faisons trois tas : ce qui est bon, ce qui est améliorable, ce qui est à jeter. » 

 17 ans. Sous les claques, Guillevic invente Guillevic. Ecoute battre le pouls du monde. Plusieurs nuits, il a rêvé qu'il écrivait des poèmes courts dans le tronc des arbres. Sa poésie s'aère, court à l'essentiel. Guillevic devient un nerf optique relié au coeur des choses. Un poète des noyaux. Il y a des grenouilles en verre sur le bureau. Il porte un onyx à l'annulaire. Il écrit comme on respire. Trop, lui a-t-on reproché. Il fut aussi coupable de vers politiques, ses alexandrins communistes de l'après-guerre : « une période de basses eaux où je me raccrochais aux rimes, faute de mieux. La poésie m'est revenue le jour où j'ai entendu couler une rivière, en imagination »
On le traduit en 55 langues. Sa vraie langue, celle qui bâtit le poème : le silence. « Si le silence/ perdait ses réservoirs de campagne,/ [...] Comment s'embrasseraient les amants/ Dans l'ombre des bâtisses ? » 

Daniel MORVAN.


Le premier livre de Guillevic, « Terraqué », est publié en 1942. La même année paraissait « Le parti pris des choses » de Francis Ponge. Deux livres écrits contre une conception décorative de la poésie, dont le point commun est de rebâtir une langue neuve.  « Terraqué » est disponible en collection de poche « Poésie Gallimard ».