mardi 2 mai 2017

Caroff+Abraham = Compère, qu'as-tu vu ?


‎mercredi‎ ‎28‎ ‎juillet‎ ‎1993
811 mots


« Compère, qu'as-tu vu ? », de Jean-Pierre Abraham et Vonnick Caroff



Vous pouvez aimer à la folie la Bretagne dans ses atours d'été et avoir envie de soulever un pan de ciel bleu pour découvrir une autre Bretagne. « Compère, qu'as-tu vu ? » est votre livre.

Jean-Pierre Abraham, écrivain (auteur de trois récits, « Le Vent », « Armen » et « Le Guet », journaliste à « Armen ») et Vonnick Caroff, peintre à Pont-Croix, ont réalisé ce livre selon les règles d'un pacte enfantin : l'homme de plume a livré ses textes chaque lundi et la dame aux couleurs a dessiné à partir des textes. 


Sans thème préalable, avec pour seule discipline de ne pas manquer le passage du facteur. S'est ainsi écrite une chronique des jours et des lunes dans l'extrême Finistère. D'abord, on hésite à ouvrir ce livre aux couleurs de papillon. 
Et l'on découvre un livre tissé de quotidien, un trésor de gosses : proverbes et chansonnettes, comptines et amulettes, enluminures et collages. La complicité qui s'est liée entre les deux auteurs du livre est visuelle. « Je voulais te dire/Comme les étoiles les renards ont les yeux bleus en naissant ; plus tard ils deviennent d'ambre. » L'image vérifie le mot. 

 Jean-Pierre Abraham et Vonnick Caroff ont écrit le poème d'un Finistère sombre et lumineux comme un vitrail, chamboulé comme les bateaux-phares du peintre Dilasser. Une dislocation de nuages traversée par des enfants à vélo, des animaux aux yeux fous et des étoiles. Demain, le monde va se refaire, l'homme aussi. Et quelquefois, le ciel semble « proche comme les grillons d'été : le même chant insaisissable ». Peu de livres racontent ainsi l'envers des saisons, l'autre côté des vies où les sentiments n'ont pas encore de nom. On suit le fil ténu de ce texte étrange, plein de poules et d'étoiles. A vrai dire, on se demande à quoi ça tient, mais ça tient. Mais si la poésie n'était capable de ce genre de petits miracles, qui d'autre ? 

Daniel MORVAN.

« Compère, qu'as-tu vu ? », éditions Le temps qu'il fait (Cognac), 150 F. éclairage

Abraham, l'éternel guetteur


« Pourquoi donc ne peut-on continuer toute la vie à guetter le monde comme au temps des amours d'adolescents ? », écrit- il dans « Le Guet » (Gallimard, 1986). Guetteur, il l'est déjà au phare d'Armen, au large de l'île de Sein, où il fut gardien pendant quatre ans : « J'ai découvert Armen lors de mon service militaire à Brest, raconte-t-il avec une étincelle d'amusement dans l'oeil, dans l'atelier où Vonnick Caroff compose ses bleus de cobalt et ses vieux roses. Je me suis tout de suite présenté à mon commandant, en petit pompon, pour lui dire : je veux aller là-bas. Il m'a dit : vous me rappelez mon fils. Allez-y donc ! » 

 Quatre ans dans les cuivres lustrés et le mobilier patiné du phare : « Je me suis toujours demandé comment on avait pu construire Armen. Ses bases semblent si fragiles à marée basse. Les berniques qu'on y trouvait étaient si endurcis qu'ils étaient immangeables. » 

 La vie le conduit ensuite sur une montagne de Haute-Provence, près de Forcalquier : il en tirera un récit, « Le Guet ». Des choses vues jaillies du coeur du silence. Une chronique banale que vous dévorez comme un polar, pris dans la fascination des êtres. « Le Guet est peut-être le plus breton de mes livres, c'est là-bas, en Haute-Provence, que j'ai pris conscience que j'étais Breton. La Bretagne est peut-être faite pour être rêvée de loin ! » 

Et c'est dans ce livre provençal qu'il dit le mieux son pays, où « j'ai vu des filles insignifiantes devenir belles par vent de suroît » et où, « en toute saison, on n'est jamais très éloigné du mois de septembre». Mais « ras-le-bol du ciel bleu » : son pays, il va le retrouver en prenant un poste de gardien des îles Glénan, où il est nommé professeur à l'école des chefs de bases nautiques. Il y rédige le célèbre « Cours de navigation des Glénan », puis devient rédacteur des instructions nautiques, dont il a toujours admiré la clarté de style. Jean-Pierre Abraham possède la grande qualité des vrais guetteurs, veilleurs et gardiens : le silence. Un silence bruissant et brûlant qui troue la nuit comme les éclats lumineux d'un phare, au large de Sein.

Jean-Pierre Abraham dans l'atelier de Vonnick Caroff, avenue de la Libération à Pont-Croix. Les tableaux reproduits dans le livre y sont exposés jusqu'au 15 août.