mercredi 18 octobre 2017

Guillevic, le non-aligné de Carnac (archive 1997)


Eugène Guillevic, né à Carnac le 5 août 1907, est mort à Paris le 19 mars 1997.

Avec Eugène Guillevic, s'est éteint un grand poète du siècle. Il avait pris les objets les plus humbles et le quotidien le plus banal pour lieu de son expérience du monde. Une expérience où la Bretagne de son enfance et les menhirs de Carnac occupent une place essentielle. 

Né en 1907 à Carnac, Eugène Guillevic n'avait publié son premier livre, Terraqué, qu'en 1942. Une grande date dans l'histoire de la poésie moderne, puisqu'elle est aussi celle de la parution du Parti pris des choses de Francis Ponge. Les deux oeuvres ont pour point commun de faire entrer l'objet dans la littérature. Et s'il fallait leur trouver des maîtres en peinture, ce seraient Cézanne et Chardin. A la parution de Terraqué (de terre et d'eau), Eugène Guillevic est considéré comme un "poète à l'état sauvage". Un menhir, comme l'appellent ses amis Marcel Arland, Jean Follain et Paul Éluard. Et les menhirs, il les connaissait, pour avoir appris à marcher entre ceux de Carnac.

A hauteur d'enfance

Fonctionnaire au ministère des Finances dans le civil, Guillevic écrit parce que, depuis l'âge de dix ans, il ne conçoit le salut que par la poésie. L'écriture naît du désir de prendre sa revanche sur une petite enfance pétrifiée par le manque d'amour maternel. Ce manque engendre un sentiment aigu des choses, un besoin de se trouver des alliés pour desserrer le carcan. Il trouve dans le silence du monde un écho à sa solitude.


Il se sent solidaire des menhirs de son enfance bretonne, symboles de la parole interdite. Et il ne cessera jamais, jusque dans le grand âge, d'écrire à hauteur d'enfance. "On fait semblant d'être à la table / Et d'écouter. Mais on a glissé / Parmi les feuilles mortes, / Et l'on couve la terre. (...) A la voix qui gronde / On en sort mouillé / Pour obéir. » Les poèmes de Guillevic sont parfois à frémir. Comme ce boeuf écorché : "On pourrait encore y poser la tête / Et chantonner contre la peur. "
Mais le miracle de cette écriture est qu'elle dit et exorcise, avec une maîtrise et une concision qui évoquent les poètes japonais, l'angoisse de l'exclusion. 

Dans le monde de Guillevic, hanté par le sentiment de culpabilité, les couleurs ont des émotions, la pluie tombe par amour... Monde sauvé par la présence des choses, toutes ces choses humbles qui partagent avec le poète leur cri muet : La scie va dans le bois / Le bois est séparé / Et c'est la scie / Qui a crié. 
Guillevic est aussi un poète heureux et gai, qui ne porte pas l'enfance comme un boulet. Il écrit efficace, ignore les métaphores et les adjectifs. "Les mots, c'est pour savoir." 
Lapidaire parce que bouleversé. Bref, mais lyrique. Le vers est un combat contre l'inertie et l'indifférence. Et la poésie le conduit à l'engagement politique. Catholique pratiquant jusqu'à ses trente ans, il adhère au Parti communiste clandestin en 1942. Il y restera jusqu'en 1979. Sans tarissement de l'écriture, hormis une période où, en panne d'inspiration, il s'essaie aux mirlitonnades militantes à la manière d'Aragon. S'il a perdu la foi politique, Guillevic conserve intacte la communion avec le monde qu'est l'écriture. Et ses poèmes, écrits dans l'espace blanc de la prière, sonnent comme des psaumes matérialistes : Un chant peut s'éteindre / Comme un arbre s'éteint, / Mais le chant continue / Comme dure la forêt. 

DM.

Eugène Guillevic définissait la poésie comme "Les noces de la parole et du silence".


‎samedi‎ ‎22‎ ‎mars‎ ‎1997
675 mots toutes éditions