jeudi 18 juillet 2019

Marie-Hélène Prouteau: mémoire brestoise de Paul Celan

A Brest, Celan a la vision d'une cité inaltérable


Un jour de 1961, un vieux livret militaire, perdu au plus fort de la bataille, ressurgit. C'est celui du grand-père de Marie-Hélène Prouteau. Il ne porte aucune inscription: Ni les états de service, ni la blessure que Guillaume a reçue en 1916. Fascinée par le vide de ces pages blanches, Marie-Hélène Prouteau tente de faire parler le passé autour de la figure inconnue du grand-père, mort à sa naissance en 1950. "Que me dit le silence du vieux livret resté cloîtré dans le fatras des balles Lebel, des bandes molletières, des shakos de Ulhans, des plaques, des gamelles rouillées, des cartouchières et des clairons?" Ce travail "d'invention d'un grand-père" fait émerger d'autres voix, d'autres histoires. Celle du petit garçon fossoyeur de la ligne de front luxembourgeoise. Celle de l'oncle Paul, mort au combat à la libération de Mulhouse, enterré près d'un jeune aviateur anglais de la RAF, tombes jumelles de La Forest-Landerneau. Ou encore celle du calvaire de Tréhou, démonté pièce par pièce et offert par la Bretagne à ses enfants morts loin de chez eux. 

le calvaire de Tréhou, déplacé en 1932 au cimetière de Maissin, pour "veiller sur les Poilus bretons"


Puis l'image d'une ville confondue avec ses décombres, pyramide arasée par les bombes: Brest. Autour de la ville se tisse la mémoire des villes détruites, Dresde, Alep, et même l'antique Ur, dont la destruction est restée dans la mémoire humaine par une tablette sumérienne. Autour des ombres de Brest, avec le poète Paul Celan, Marie-Hélène Prouteau édifie une ville mystique ‒ une Brest inaltérable qui aurait survécu sous les couches temporelles: la ville visitée par les artistes et les poètes, Blok en 1911, James Europe, introducteur du jazz sur le vieux continent en 1917, Victor Segalen de retour de Chine en 1918, Jean Grémillon captant en 1939, pour son film Remorques, "les dernières images de la ville avant sa destruction". "On arase les ruines. On n'arase pas le jadis. On n'arase pas les présences invisibles".

Daniel Morvan


Marie-Hélène Prouteau: le coeur est une place forte. La part commune, 2019. 148 pages, 14€.

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