Le monde agricole contemporain fait l’objet d’une floraison de créations, de conversations et de controverses. La rencontre «Agropoétiques» entend participer à celles que soulèvent la transmission et la transformation des pratiques, des paysages et des appartenances agricoles, entre ruptures historiques et crises écologiques. Soutenue par l’EHESS, le CRAL et l’université de Yale, elle réunit les poètes Juliette Rousseau, Aurélie Olivier et Daniel Morvan (pour illustrer le propos, je présenterai une séquence du film L'Assolement, 1979; voir photo: tournage du film à Plestin-les-Grèves), le paysagiste-chercheur Alexis Pernet, l’écrivaine-chercheuse Marielle Macé, et le formateur en gestes de génie végétal Franck Viel. Une journée d'étude coordonnée par Abigail Fields (Yale) et Bronwyn Louw (EHESS/CRAL). Vendredi 11 avril de 14h à 15:30, EHESS 54 Boulevard Raspail (Salle AS1_08), 75 006 Paris.
Chien de lisard
mercredi 2 avril 2025
mardi 25 février 2025
521 Déchet Mathématique à la plage
Pareille à la course du versoir
qui va ouvrir le flux des glèbes
la mémoire poursuit son oeuvre de retournement
du sol
elle tranche dans l'étoffe du temps à la façon des ciseaux
du tailleur, elle inverse l'endroit, l'envers elle le déverse
tu étais enfant te voici chêne blessé tu étais vainqueur
te voici renversé par souci de mémoire
tout retourné parmi tes antécédents : je ne rêve pas d'un présent indemne de tout passé
seulement de ses vestiges
j'aime sa pluie bruissante et fendeuse d'ombres
qui sort du sombre et revient vers sa chair – souvenir, tu es ce train qui retourne
vers le sifflet qui le précéda, cette vague que la mer ravale ce forçat qu'on libère
- cliquetis d'un convoi lointain
fracas ferroviaire, émotion de palmes
un son
émerge du chaos
un crissement de plume
sur le papier . bruit d'autrefois . bruit enfant
qui n'est pas pensum (ce mot désignait le poids de laine
que l’esclave devait filer par jour)
bruit d'un avant, bruit de l'enfant-pluie dans le passé
laisse aller
laisse tomber la neige sur les yeux levés
du berger
laisse la rotative dévorer la beauté qu'elle moissonne
comme une largeur de blé sur l'étendue d'un journal de terre
et qu'il en bondisse
une polka
une gavotte
une valse
Peins ce que tu vois provoque l'accident visuel
fais trembler la mythologie introduis-y de l'actuel
ne crains trop d'éclat et trop de vivacité
que toute action de Tancrède et d'Argant soit le combat
que tout amour soit Acis et Galatée
Pyrame et Thisbée dont j'entends dire
qu'ils furent légendaires
– mais coupons court dans ce fatras mytho et repartons là-bas
puisqu'aujourd'hui est un présent qui se poursuit
dans la question: "qu'ai-je réellement vécu de ce dont
je me souviens?"
tentons une nouvelle fois:
seize ans, un véhicule de petite cylindrée –
c'est assez pour une rencontre au bord de mer
en ces années les teenagers correspondent
par cartes postales tracées à l'encre
bleue des mers du sud. Par exemple, datée du 30 juin,
cette carte qu'elle m'autorise, j'espère, à reproduire,
où l'une aux yeux pers ourdit des conclaves adolescents
et m'invite à la plage :
Maintenant que j'ai mon brevet je commets des fautes énormes
je suis allée au CES chercher un prix de breton (deux mille)
je m'enquiquine par ce temps alors je téléphone et je reste
une demi-heure dans la cabine de Landrellec pour quarante centimes
dis j'espère que les foins sont rentrés parce qu'on avait l'intention
de se réunir un de ces jours toute la bande et les autres
à la plage at Beg Leguer ou à Trébeurden ou à la rigueur
au jardin public
j'ai deux questions à te poser: est-ce que tu vas en vacances et où
est-ce que tu as un solex ou autre cycle motorisé? D. et moi
on se voit souvent samedi on va au gala de tauromachie à Lannion
et cet été j'irai peut-être à Plestin-les-Ploucs
et je sais d'avance par les livres toute l'ivresse marine
je sais la vague et l'étourdissement du soleil autour
de celles dont il me tarde de voir le rire et
les cheveux d'or dans leur rôle de filles de la plage
pour le reste il suffit au garçon de se référer aux règles basiques de la séduction
en témoigne cette recommandation à tous les adolescents
du monde des sables:
Rire aux éclats pendant les jeux de ballon montre que vous êtes une personne joyeuse et positive, ce qui est irrésistible pour beaucoup. Laissez transparaître votre personnalité chaleureuse et ouverte, ce qui pourra confirmer la bonne impression faite sur vos amis de collège. L'expérience capitalisée sur de longs mois d'étude vous permet de briller dans les jeux tels badminton ou beach-volley, et de paraître non comme le garçon seulement rêvé, mais mieux encore, comme le flirt idéal et possible.
Étais-je aussi chaleureux et ouvert que dans les préceptes
De la presse aux adolescents?
Je possédais un avantage: l'humble véhicule la mobylette bleue
qui emporte le pâtre sur les ailes de l'amour
vers celle qui s'en montrait par ses mots disposée
ouvrant carrière, simple, naïve et sans pompe,
à l'idylle recommandée par les traités
Venant d'yeux perçants, une autre carte postale vérifie
qu'entre campagne et riviera bretonne il n'est qu'un seul
lieu où se voir, la plage:
Cher déchet mathématique (*),
n'ayant rien à faire de plus urgent,
et ne sachant pas ce que tu es devenu depuis 15 jours,
je t'écris, comme tu peux d'ailleurs le constater.
Je suis sur la plage, il n'y a pas encore trop de monde. Pour le moment mon existence
est plutôt monotone, cela ne peut pas être cette accumulation
d'occupations factices la vie? non. si tu as le temps ou mieux à faire écris-moi
et on peut se retrouver sur la plage de Trestrignel le 15 août
mots qu'il me sembla aussitôt voir s'envoler portés par des alouettes
qu'elles tenaient bien haut dans leurs becs: le 15 à Trestrignel
Ce nickname de déchet mathématique sur les initiales
est d'attribution incertaine; interrogeons l'ordinateur des dieux:
*Pour donner un surnom original à un ami, optez pour un jeu de mots mêlant le nom à une qualité ou une passion. Déchet mathématique est-il un bon surnom? Il décrit plaisamment celui qui est perçu comme inefficace dans le domaine des mathématiques. Mais il peut être utile de déconstruire ce terme péjoratif et d'encourager une approche plus positive.
Ces "je t'écris", ces "je suis sur la plage", riches de combien de commencements
sur leur promesse le cycle motorisé
l'azuréenne 49,9 cc t'emporte sur 36,400 kilomètres
(depuis Trémel-les-Merles jusqu'à Perros-Direct via Saint-Michel-en-gref'
et L'âne-Ion)
mais
sur la plage, fabuleux séjour de Circé
elles sont mille sur ce champ immense
mille à bronzer: l'exposition en est sublime
aussi nombreuses que sont les étoiles au ciel
mais où trouver celle qui écrit des cartes postales
cette mince nageuse entourée d'amies?
En cette joueuse de syrinx
comme dans les tableaux que Maurice Denis
peignit là-bas en rose, en ce reposoir de nymphes
entre le Rocher et le Sphinx?
aucune couleur
n'y manque ni le blanc lumineux du sable peuplé
de toutes ces formes cellulaires simples (baigneurs)
(plagistes) (nagistes) ni cet alliage
anadyoménal en jaune rouge bleu - toutes les couleurs présentes
mais au blason rêvé de Trestrignel il manque
le rose Daphnis et le vert Myrtile
et parmi ces hannetons en maillot,
ces caractères d'imprimerie rassemblés
en vue de l'édition du 15 août
aucune empreinte féconde
de ces caractères charnels formant en lettres de sable
le prénom qui signait chaque rendez-vous
– plage de Trestrignel
le 15 août Herminie
samedi 15 février 2025
034 L'ombre
Quelle déchéance et quelle grâce, ce n'était qu'une mince
silhouette qui marchait dans l'ombre des places
de méchants voituriers, chauffeurs de ministres poireautant
disaient sous cape: la vilaine fille, que fuit-elle?
Ni vilaine ni fille, elle allait vers un rendez-vous
dans la périphérie de la ville, ou peut-être acheter du lait
et les gardes du corps de l'ancien ministre de l'intérieur
disaient: cette vieille femme décharnée et si laide
On dirait qu'elle va entendre de l'opéra en coulisses
ou fleurir la tombe d'un petit chien qu'elle eut autrefois
et qu'elle pleure encore; et on dirait tant de choses
Dans les boutiques de la rue de province
où marche la petite dame aux cheveux roses
vers les rayons d'un soleil qu'elle sait venir.
samedi 18 janvier 2025
Ecrire la ruralité: Rendez-vous à Langon
Je viens de relire "Péquenaude" de Juliette Rousseau, et y trouve tant de beautés et de réussites, tant d'échos et de thèmes communs: Écrire comme un geste par lequel on revient au corps, récepteur des souffrances de la terre, et messager des appels d'un monde en survie; la terre féminisée par l'exploitation; l'appauvrissement de la langue précédant celui du monde; le conflit entre vie rêvée et ce que le corps nous dit des continuités du monde qui nous a été légué.
Nous réunir un soir de février 2025 à Langon (Ille et Vilaine) autour de la notion de ruralité est une belle idée de François-Xavier Ruan. De multiples liens personnels justifiaient cette rencontre dans ce lieu alternatif de Port-de-Roche, à deux pas de la ferme natale de notre ami, par-delà des écritures spécifiques qui ont leur histoire -- ancrée dans une forte expérience militante pour Juliette Rousseau, et pour ma part dans le questionnement du lien entre le parcours personnel et les discours qui l'ont encadré: la ruralité est plurielle, et dans les deux cas est un rapport entre le corps et l'espace. En artiste de la relation humaine, François-Xavier a œuvré pour le jazz (le Pannonica) et la poésie (au sein de la Maison de la poésie de Nantes), dont le point commun est l'improvisation. Concept qui désigne à la fois une technique d'écriture (musicale, poétique) mais peut aussi qualifier les trajectoires des "transfuges de classe" et les "transfuges de territoire", comme le dit Juliette. La fuite en dehors du territoire est une improvisation dans les parcours, par bifurquages, décrochages et évitements, et ce perpétuel est l'essence même du retour. L'écriture de vie née de la perte (d'abord insensible) retrace une sensorialité perdue, tout ce que la production effrénée a dévoré, elle le redessine dans un territoire de mots, elle redéploie ce qui fut appelé "l'édifice immense du souvenir". Alors vient cette merveilleuse image: le corps "est le vaisseau fantastique de notre existence", écrit Juliette Rousseau, et ce poème en est le roman d'anticipation, qui fait d'une histoire de retour, et quel retour ("c'est d'abord pour donner naissance que je suis revenue"), le rêve charnel d'un intime renoué à l'illimité. Écrire la ruralité: puisque les bœufs virgiliens ont quitté la scène, une autre écriture de la campagne acquiert une urgence nouvelle à l'heure des périls, portée par Nina Ferrer-Gleize, Marielle Macé. Par Juliette Rousseau et sa "Péquenaude", où se nouent le poème et l'analyse, le vivre et l'écrire, le constat sociologique et l'étoile clignotante d'une continuité vitale rétablie entre nous et la terre: "Pourtant, quelque chose demeure. Dans les corps, les mémoires, la terre, la langue, le bocage, lesquels sont tous liés."
samedi 11 janvier 2025
Paimboeuf vaut bien Monaco (536)
Aux vœux du maire par atavisme je m’assieds
Sur les gradins à gauche, un lieu familier
Près des issues, où la presse, à son métier,
Note avec scrupule chaque mot bien pesé.
Mais cette fois pour briser la routine,
Je choisis l’autre bord, me retrouvant
à droite, derrière le député Deville, coudoyant
Un sergent retraité de guerres intestines.
Avant le maire s'élève la voix de l'adjointe
Exposant l'état du monde, ses infortunes,
Et de la commune, 3030 habitants recensés
Sur la surface d'une petite principauté.
“Paimboeuf vaut Monaco, tout bien calculé
dit mon sergent -- sauf pour la fortune.”
samedi 12 octobre 2024
Les caravelles
Quand on était enfants, retour de la moisson,
le grand jeu était de monter au faîte
de la charretée, et de là-haut toiser
les citadins dans leurs voitures grises.
Sur nos visages tannés la vitesse de la brise
nous faisait sentir, comme sur de grands voiliers,
des gabiers des mousses à la mâture.
Dans leurs autos, qu'est-ce qu'ils nous faisaient pitié
les gens des villes, furax d'être coincés derrière
la lente caravelle revenant de Convenant-Kemper
ramenant la paille des lointaines emblavures
que nous avions du côté de Trémel! Quelle
compassion que la nôtre - et de même la leur,
hilares de nous voir heureux de nos fardeaux!
vendredi 12 juillet 2024
Le mauvais peintre et la fille du cirque de province / Paris Barfleur Marseille
mercredi 14 février 2024
Quitter la terre: revue de presse
Quitter la terre a paru en 2024 aux éditions Le temps qu'il fait. Il est distribué par Les Belles lettres.
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photo© Franck Dubray |
Communiqué de presse: Rencontre autour de Quitter la terre
Daniel Morvan évoque ses origines rurales, son enfance paysanne, monde perdu dont il témoigne avec émotion et sincérité. Né dans une famille d’agriculteurs du Finistère nord, Daniel Morvan a vécu les arrachements propres à la modernité : exode d’un terroir à l’autre, promotion de l’enfant boursier jusqu’aux bancs de l’École normale supérieure. "Émouvant, profond, drôle, et continûment d’une formidable inventivité langagière, le grand poème de Daniel Morvan fait d’un même mouvement œuvre de mémoire et de conservation, œuvre d’invention et de réflexion" (Jean-Claude Lebrun). Quitter la terre raconte, écrit Pierre Michon, "le déchirement entre les deux appartenances, le paysannerie et la caste lettrée. Un livre très rude, tendre pourtant, qui au-delà des deuils finit sur une espérance pour ce "parapluie de papier" qu'est un livre." "Nombre d'écrivains ont décrit cet engloutissement de la ruralité qui eut lieu au 20e siècle. Pierre Bergounioux et Jean-Loup Trassard en sont sans doute les figures les plus marquantes, on peut leur adjoindre la voix singulière de Daniel Morvan (Thierry Romagné, Europe).
Ce qu'ils en disent
"Je finis à l'instant ce magnifique livre de mon ami Daniel Morvan. Grande vague d'émotion. Il se présente comme un recueil de poèmes, ce qu'il est aussi, mais c'est surtout le portrait d'enfance d'un petit paysan très pauvre de l'aride Bretagne bretonnante, son goût pour les livres, ses études, et le déchirement entre ses deux appartenances, le paysannerie et la caste lettrée. Un livre très rude, tendre pourtant, qui au-delà des deuils finit sur une espérance pour ce "parapluie de papier" qu'est un livre." Pierre Michon.
Une "matière de Bretagne" sur internet
Quitter la terre a commencé ici. Sitôt écrits et postés, quelques écrits recevaient, avec l'immédiateté des réseaux, les premières réactions d'internautes. Cette inédite "matière de Bretagne" pouvait donc intéresser quelques lecteurs. Ainsi est né ce livre. Gratitude à ceux qui ont encouragé ce projet, comme Jean-Claude Pinson, Marielle Macé, Pierre Michon, Alain Girard-Daudon, Pierre Campion, Thierry Guidet, Christine Lemaire, Thierry Romagné, Hervé Lemarié, Olivier Mélennec, Marie-Hélène Prouteau; les libraires: La case des Pins à Saint-Brevin-les-Pins (44), L'oiseau-tempête à Saint-Nazaire, Emmanuelle George (Gwalarn à Lannion), Marion et Maël (Vent de soleil à Auray), Mélanie Chenais à la Droguerie de Marine (Saint-Malo), Stéphanie Hanet chez Coiffard (Nantes). Mais aussi les associations et institutions qui ont déjà manifesté leur curiosité à l'endroit de cet ouvrage: L'écrit parle à Saint-Nazaire, le festival la Fabrique du livre à Royan, le Passage Sainte-Croix à Nantes, le centre Joë Bousquet à Carcassonne; les revues en ligne et les blogs; enfin, si rare, la presse écrite (voir les liens ci-dessus); et à tous les miens, ont encouragé cette démarche. Gratitude enfin à Georges Monti et à l'association des Amis du Temps qu'il fait.
L'article de Jean-Claude Pinson sur Collatéral
L'article de Jean-Claude Lebrun
L'article d'Hervé Lemarié sur Sitaudis
L'article de Marie-Hélène Prouteau
L'article de Thierry Romagné (Europe)