mardi 29 novembre 2016

Elisée, le géographe aux semelles de vent

Le projet de "grand globe" d'Elisée Reclus pour l'Exposition universelle



Pourquoi raconter ce qu'on sait déjà de la vie des hommes? Thomas Giraud s'est attelé à une biographie d'Elisée Reclus, "géographe, anarchiste, végétarien, marcheur, rédacteur de guides de tourisme, penseur aux vies multiples", en se concentrant sur la période peu connue de l'enfance. Le hasard a mis Reclus sur la route du juriste nantais de 39 ans (au moment de la publication du livre chez un éditeur lillois au beau nom bashungien, La Contre allée), venant remplir le besoin d'écrire: la lecture de l’Histoire d’un ruisseau d’Elisée Reclus, la biographie de Jean-Didier Vincent, et la découverte de la correspondance d'Elisée Reclus avec sa mère Zéline et son frère aîné Elie.
La fiction dans les blancs d'Élisée avant les ruisseaux et les montagnes va s'écrire dans l'ordre chronologique. Elisée, qui va sa vie entière s'appliquer à faire mentir son nom de "reclus", est élevé dans une famille en forme de cellule pédagogique expérimentale, par la mère inspirée par le système jésuite et les principes d'attraction passionnelle de Charles Fourier. Les deux premiers fils seront comme moi pasteurs, décide Jacques, le père. Cela passe par les Frères Moraves à Neuwied, sur le Rhin. Elie l'aîné s'y trouve déjà. Moqué pour sa pauvreté par les fils de bourgeois de ce collège, il prépare le terrain pour son cadet qui, à onze ou douze ans, prend son bâton de pèlerin calviniste.
Le peu qu'on en sait se lit dans les lettres d'Elie, le grand frère fratrissime, au sein d'un vaste corpus de textes qui constituent le vivier où puise Thomas Giraud, notamment la correspondance compilée dans le recueil Les Alpes. L'existence de ces textes n'explique pas à elle seule le mystère de ce livre de résurgences et de sources indétectables, les quelques rares citations réelles d'Elisée Reclus étant signalées par les italiques.
Non, l'axe fort de ce livre magnétique est bien ce voyage d'un enfant à travers la France, selon une ligne droite du Périgord au Rhin. Cette traversée depuis Sainte-Foy accomplie seul, à onze ou douze ans, à pied et en malle-poste, par Élisée, qui découvre les horizons, les routes, les ciels, les rivières, est une suite d'épiphanies du monde, de révélations de la nature. L'écriture de Thomas Giraud conserve une neutralité attentive, mais vibre malgré elle: "Il faut quitter la terre, ses pierres, et le mouillé des ruisseaux autour de la maison avant de pouvoir traverser, monter, grimper, regarder d'en haut cette France dont il va faire une diagonale, vers le nord et vers l'est." Et, déjà en route: "Il mange à peine, il découvre et ne peut faire autre chose. Les coutures s'ouvrent, il prend, est avalé en retour dans ce qu'il voit. Même dormir lui est difficile. Il se laisse absorber totalement, prenant les paysages, les rives de la Gironde, celles de la Seine, les contreforts du bassin parisien, la Champagne pouilleuse, les forêts de l'Argonne, les plaines de l'Est, les boucles de la Meuse, comme une globalité. Il ne hiérarchise pas. Un arbre qu'il ne connaît pas au bord du chemin l'émeut autant que les grandes villes."

Au bout du chemin se trouve le pensionnat, l'ennui. Le fils de l'évangéliste périgourdin est, comme lui, animé du désir de battre la campagne et de ramasser des pierres. Débute alors l'âge des projets imaginés: "raconter la vie d'une goutte d'eau partant de sa source pour rejoindre la mer, étudier des pierres et leur influence sur l'agriculture, établir la proportion moyenne de la fonte et de l'évaporation pour les masses de neige qui tombent dans les montagnes"... Ou encore, fantaisies conjecturées par l'auteur, "déterminer s'il existe une organisation familiale chez les pierres" ou "comparer les glaciers: certains sont-ils pauvres?"
C'est fort éloigné de la science expérimentale du XIXe siècle.
Promeneur solitaire, Elisée envisage de tirer d'une goutte d'eau le secret des rivières, lire l'univers dans un caillou du chemin. Connaître, oui, mais sans abdiquer aucune prétention au mystère. Au fil du chemin, Giraud égrène des "bouts de pensée" qui finiront par devenir la pensée d'Elisée Reclus, humaniste et encyclopédiste à la Diderot, amoureux de la terre doté du souffle d'un Ramuz ou d'un Giono, dormeur à même le sol, à qui la sieste offre une science plus profonde "de milliers de lieux-dits, d'arbres égarés, de rus entre deux champs".
Puis le voyage de retour, le reniement de la voie dictée par le père. Et l'âge adulte, géographique, auquel il accède comme rédacteur des guides Joanne, ancêtres des Guides Bleus, dont certains (Nice, Cannes...) restent dans les annales. Avant le projet absurde, borgésien, du "Grand Globe", maquette immense de la terre, qui ne verra pas le jour... Exil, prison seront le prix de ses convictions anarchistes, qui lui vaudront la suspension de l'Université libre de Bruxelles. Mais ce versant politique de la vie de Reclus n'est qu'à peine esquissé par Thomas Giraud, qui s'est logé dans la tête de son sujet, dans la bonne densité d'éther, à hauteur du regard rêveur capté par Nadar: un savant fou, si bien rêvé dans ce livre qu'on se dit, comme lui, que tout est possible.
Daniel Morvan.
Thomas Giraud: Elisée avant les ruisseaux et les montagnes. La Contre allée, 14€