mardi 14 octobre 2025

40 citations du roman À quoi rêvent les martyrs

 


  1. Même le désir d’approcher le témoin du témoin passe, et la volonté de savoir fait son deuil d'une source directe. [...] Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes.

  2. « La route départementale monte vers le plateau boisé, comme une flèche engagée dans un arc tendu entre deux extrémités: le clocher de Saint-Michel-en grève à l'est, le village de Saint-Efflam à l'ouest. »

  3. « Le Grand Rocher s'inscrivait ainsi dans la fenêtre et dans la mémoire comme l'assise démesurée d'une citadelle trop vaste pour être embrassée d'un regard, sa partie invisible prenant une extension démesurée dans l'espace. »

  4. « Là-bas, sur la Lieue, la mer ne parle vraiment que lorsqu'elle se rapproche en longues nappes transparentes qui viennent se briser sur la longue digue, apportant une soudaineté cosmique à la platitude des sables... »

  5. « Une rencontre qu'il serait difficile d'attribuer au hasard, sauf si l'on attribue au hasard les vertus de la nécessité. »

  6. « Le Leslac'h constituait le point exact où s'était effectuée la synthèse de plusieurs solitudes dans l'acte de résister à la mâchoire occupante. »

  7. « Leslac'h était la flèche de l'arc tendu entre ses deux extrémités, plage de Saint-Efflam et clocher de Saint-Michel, et cette flèche traversait le silence. »

  8. « Sur les paroles prononcées par Maguy dans le moment où elle m'était apparue, emplie de son amour pour sa mère martyrisée, allait s'édifier un livre. »

  9. « Je rêvai l'Histoire telle que je l'avais vue flotter au-dessus du corps de la rêveuse centenaire de la chambre de KZM. »

  10. « En voyant ces chasseurs qui se poursuivaient, raconta Ellen à Francis, j'ai pensé qu'il y avait mieux à faire que de ramasser les débris tombés du ciel. »

  11. « Il fallait juste détacher l'instant de tout ce qui allait suivre. Isoler ce moment de grâce de tout le reste, des dangers inhérents à une mission de nuit sur la France. »

  12. « L'avenir du monde n'était pas engagé si on choisissait citron ou pêche, il ne l’est toujours pas, mais où sont les citrons et les pêches? »

  13. « Droit devant comme une meute de chiens la nuit dans le blizzard, à travers leurs barrages d’artillerie à quinze obus de 88 par minute et par pièce, jusqu’au moment où vous arrivez sur zone, et là vous devenez comme un grain de maïs dans une machine à pop-corn. »

  14. « Vous m'avez livré la plus belle des citations sur la guerre: Prenez soin les uns des autres, c'est votre seule chance de survie. »

  15. « Héros de l’air et icône de 1940 ça vous a une espérance de vie assez courte, si on est réaliste.»

  16. « Nous n’aurons jamais mieux fait la guerre, dit Reece, qu’au fond de ce grenier. Nous approchons davantage la réalité qu'à douze mille pieds d’altitude. »

  17. « Comme si... le bien devait se réapprendre geste après geste face au mal qui disposait de l’avantage notable, ainsi parlent les sportifs, de recevoir sur son terrain. Oui, dit-elle, le mal joue toujours à domicile. »

  18. « Le même ferment de ruine prospérait et, monstrueusement, relançait le cycle des atrocités, comme si de la vie paisible l’humanité s’était lassée, haïssant soudain la paix, appelant les fléaux.»

  19. « S’évader est pour vous ce que nous Allemands appelons un impératif catégorique, dit le commandant. »

Les otages de Châteaubriant

  1. « Et qu'est-ce qu'un otage? Dans cette guerre, il n'y a encore jamais eu d'otage dans le sens: personne retenue et dont la vie dépend d'une condition, que les coupables soient livrés. »

  2. « Tout à cette délicieuse invisibilité qui les transformait en animaux de compagnie, ils interrogeaient silencieusement les signes de la vie civile sur le visage de Gilberte... »

  3. « Nous n’aurons jamais mieux fait la guerre, dit Reece, qu’au fond de ce grenier. Nous approchons davantage la réalité qu'à douze mille pieds d’altitude. »

  4. « Gilberte n'avait pas choisi le parti de l'action violente, mais un autre moins spectaculaire et aussi dangereux. »

  5. « Furent appelés les corps chargés dans les camions, chargés avec leurs poteaux d’exécution criblés et bleus de sang, ne laissant que des trous sombres dans le sol, et pour chacun des voix parmi les quatre cents prisonniers répondirent vingt-sept fois: Mort pour la France. »

La Déportation (NN) et l'expérience des camps

  1. « Nuits où le froid gagnait sur la faim, où la faim triomphait du sommeil, où le sommeil gagnait sur l’angoisse, où l’angoisse triomphait du désir de vivre. »

  2. « Ce probable voyage qu’elle allait faire en Allemagne serait certainement fécond en découvertes, mais il n’atteindrait pas en émotions la lecture de Balzac. »

  3. « Karlsruhe ou ailleurs, cela ne faisait pas de différence pour les condamnées à mort, dont la peine avait été commuée en déportation NN. »

  4. « Nacht und Nebel: nuit et brouillard — annihilées. Un effacement de la personne physique et légale que définit le maréchal Keitel dans un décret du 7 décembre 1941: « Les prisonniers disparaîtront sans laisser de traces ». »

  5. « Gilberte transportait des petits riens planqués dans des ourlets, épingle, feuillet roulé, micro-poupée, fragment de rouge à lèvres, elle se les serait cousus dans la peau si elle l’avait pu. »

  6. « Avec des souvenirs, on se fabrique un cabinet de lecture. »

  7. « Le messager est le plus exposé aux punitions, il paie pour les mauvaises nouvelles... »

  8. « Puis elle avait été classée Verfügbar, corvéable à disposition des SS, pour le tri des légumes, le bûcheronnage, le déplacement des corps, attachés à des anneaux et arrosés d’eau froide jusqu’à leur transformation en statue de glace... »

  9. « Chaque départ de Kommando est une loterie de mort. »

La grande évasion

  1. « Au sein de micro-manufactures disséminées dans le camp, se fabriquaient faux documents, boussoles à partir d’aiguilles de phonographe... costumes civils d’honorables voyageurs de commerce... »

  2. « L’acier révèle la chair. La douleur vous ressouvient de la joie. »

  3. « L’évasion n’est rien, ce qui compte est de prouver que dans l’adversité la plus grande, détenus dans un cachot inviolable... nous sommes plus malins que les nazis. »

  4. « Deux balles dans le dos, crapuleuses, vont ainsi clore la destinée d’Ulysse et de son compagnon. »


jeudi 9 octobre 2025

A quoi rêvent les martyrs: revue de presse

 Une fresque historique aussi passionnante que nécessaire (Jean-Claude Pinson, octobre 2025)


Daniel Morvan


Passionnante, parce que Daniel Morvan, se tenant en équilibre sur cette arête ténue où tentent de cohabiter histoire « vraie » et fiction, parvient à conférer un souffle proprement épique à un récit qui est aussi une méditation sur ce que fut la réalité d’une guerre (la Seconde guerre mondiale née de la « bête immonde » du nazisme) et aussi sur la résistance héroïque qu’elle suscita.

Nécessaire, parce qu’elle ne peut pas manquer d’entrer en forte résonance avec les menaces qui noircissent toujours davantage le ciel européen. On aimerait sans doute que ne puisse revenir cet « âge des camps » (l’expression est de l’auteur) que fut le siècle vingtième ; son fantôme pourtant nous hante plus que jamais.
Poète de vers (on n’a pas oublié le très beau Quitter la terre), Daniel Morvan est aussi poète d’histoires, c’est-à-dire romancier. Avec ce dernier livre, il s’affirme en outre comme un remarquable poète d’Histoire – celle avec sa grande hache. Le livre en effet brosse un vaste tableau de la Seconde Guerre mondiale à travers une histoire où se croisent la « chevalerie ailée » de trois aviateurs anglais, les femmes qui les recueillent et les aident au péril de leurs vies (ce sera Ravensbrück) et les jeunes résistants de la première heure (Gilbert Brustlein abattant, le 20 octobre 1941, le commandant de la Wehrmacht à Nantes, Karl Hotzn, et parvenant à échapper à la.
J’ai cru naguère pouvoir déceler, dans l’art du roman qui est celui de Daniel Morvan, une forme de funambulisme. Une façon de se tenir sur le fil de la phrase et d’y funambuler. De tenir serré le fil d’une périlleuse narration, conduisant le récit à l’écart des chemins balisés, ceux du roman standard grevé de sociologue tel qu’aujourd’hui on le voit pratiqué aussi bien que de ceux du roman historique classique.
Périlleuse parce que le récit chemine sur la crête (« entre l’être et le néant, la fiction »). Attachement méticuleux aux faits d’un côté, « esprit aérien » de l’autre, la fiction historique doit conjoindre en effet deux exigences pas toujours facilement compatibles : le scrupule requis de l’historien puisant dans les archives (pour ce faire, Daniel Morvan a pris conseil auprès d’un homme de métier, Didier Guivarc’h) et l’élan de l’imagination nécessaire, non seulement au souffle du récit, mais à la perpétuation de la mémoire des martyrs quand ceux-ci ont disparu et ne peuvent plus témoigner (« Quand les témoins ont disparu qui pour témoigner d’eux ? Qui pourrait aujourd’hui rassembler les souvenirs qu’une survivante a semés dans ses rêves lorsque ceux-ci l’emportaient sur l’autre rive, où dorment les justes, les enfants et les fusillés ? Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes. »).
De ce point de vue particulièrement réussis sont les chapitres qui narrent, d’une part la « grande évasion » des prisonniers de guerre du camp Luft III de Sagan, le 24 mars 1944, et d’autre part ceux où il est question de l’errance et le martyre, à travers l’Allemagne bombardée, des femmes prisonnières finalement conduites à
 Ravensbrück.
Si l’auteur y use de ce qu’il nomme son « quota d’invention », jamais il ne se départit du souci d’exactitude historienne. Et cela passe d’abord par toute une musique de la phrase, toujours, jusque dans ses méandres les plus rêveurs, très finement articulée, en même temps que riche en harmoniques (« Le monde immense floconne derrière les barbelés, à portée de main, et la neige, la belle neige de Pologne, n’est-elle pas à elle seule un appel de la liberté ? »).
Jean-Claude Pinson (8 octobre 2025)
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Rozenn Le Guennec (Instagram)




Le 29 septembre 1941, de retour du bombardement de Saint-Nazaire, un Blenheim MK IV anglais est touché par la Flak, la défense antiaérienne allemande. L’avion est contraint d’atterrir sur la plage de Saint Michel en Grève. Seuls, isolés, les trois pilotes s’en remettent aux habitants pour rejoindre le Kent.

Qu’est-ce qui prévaut aux décisions ? l’altruisme pour Yvonne Marzin ? la détestation de l’occupant pour Anselme ? l’honneur du capitaine Jacques Kersaint pour Jeanne Kersaint ? l’action pour Marianne ? Nul ne saurait le dire.

« Je ne vois que malheur dans ce que vous me proposez (…) Ce malheur me plaît.» Il y a quelque chose de vertigineux dans le moment de la décision, la bascule en résistance. Ce choix viscéral que l’on sait qu’il y aura un avant et un après.

L’exfiltration passe par Nantes. « A Nantes ou en enfer, c’est tout comme » car le 20 octobre 1941, le Feldkommandant Karl Hotz est exécuté par trois résistants. La première répression de masse. 48 otages sont exécutés à Chateaubriant et au Mont Valérien. L’histoire individuelle rejoint l’histoire de la France et plus tard celle de l’Europe car la répression peut conduire aux confins du continent : le camp de Ravensbrück et le Stalag Luft III.

L’écriture de Daniel Morvan est lucide, rugueuse parfois, elle est aussi pleine d’émotion et de douceur. 

« Quand les témoins ont disparu, qui pour témoigner d’eux ? Qui pourrait aujourd’hui rassembler les souvenirs qu’une survivante a semés dans ses rêves lorsque ceux-ci l’emportaient sur l’autre rive, où dorment les justes, les enfants et les fusillés ? Nul ne sait à quoi rêvent les martyrs, il nous reste à le rêver nous-mêmes. » Ce n’est pas un hasard si j’ai pensé à Qui rapportera ces paroles de Charlotte Delbo ?

Le roman de Daniel Morvan est inspiré du témoignage de Maguy de Saint Laurent. Que cette recension soit aussi le lieu d’un hommage à Victor Hélard, instituteur à l’école publique de Bégard et chef d’un groupe FTP. Il est mort près de Louargat, le 6 août 1944. Marie, sa femme et ma grand-mère Louise étaient institutrices à Bégard. Amies, elles se sont soutenues dans la douleur et l’adversité.

"une fiction vraie, traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience" (Patrick Corneau: Le lorgnon mélancolique, novembre 2025)


Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier britannique, touché par la DCA à Saint-Nazaire, amerrit en catastrophe dans une baie bretonne. Trois aviateurs sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, mère d’une grande famille réfugiée dans son manoir. Ce geste d’hospitalité, accompli dans la peur et la nuit, va bouleverser des vies et devenir le noyau d’un réseau d’évasion. De ce fait réel, Daniel Morvan tire, avec À quoi rêvent les martyrs, un roman de mémoire, de courage et d’espérance, nourri du témoignage de Maguy, fille centenaire de Marie de Saint-Laurent déportée et décédée en novembre 1944 au camp de concentration de Ravensbrück.
Le livre s’ouvre sur un acte de bonté simple – un geste presque anodin – et s’élargit en une fresque humaine où se croisent résistants, civils, captifs et anonymes, tous pris dans le vent noir de l’Histoire. L’auteur suit leurs traces, des campagnes bretonnes jusqu’à la carrière des fusillés de Châteaubriant, du Stalag Luft III à l’enfer de Ravensbrück. Ce parcours, tissé de douleur et d’espoir, n’est pas une reconstitution héroïque, encore moins un livre de “résilience” : c’est une plongée dans la conscience de ceux que la guerre a réduits au silence.
Daniel Morvan, écrivain discret et d’une impeccable probité s’efforce « d’accorder les libertés de la fiction à l’exigence des faits ». Autrement dit, il ne cherche pas l’effet ni le pathos ; il prête voix aux absents. Ses martyrs ne sont pas des statues, mais des êtres de chair, traversés de peur, de doute, d’un irrépressible désir de vivre. À travers leurs rêves (majoritairement brisés par Hitler), leurs gestes, leurs minuscules résistances, se révèle la persistance du cœur humain dans la tourmente. Il suffit d’un détail – une main qui tremble, une chanson fredonnée, une lettre jamais envoyée – pour que tout un monde perdu s’anime. L’écriture, tantôt ciselée comme un épitaphe, tantôt fluide et presque onirique, épouse la fragilité des voix qu’elle ressuscite. On pense à Giono pour la sobriété, à Yourcenar pour la compassion lucide ; la prose se fait prière, le silence devient réponse.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Daniel Morvan transforme la mémoire en acte de transmission. À mesure que s’effacent les témoins de la Seconde Guerre mondiale, son roman agit comme une veilleuse et peut-être un signal : il maintient la flamme des gestes simples, ces héroïsmes du quotidien que l’Histoire oublie – ou, ce qui est plus préoccupant, actes que les générations nouvelles méconnaissent ou indiffèrent. Dans un monde saturé d’images et de vacarme, Daniel Morvan rend à la parole son poids de gravité et de bonté. Sous le voile du récit, il y a cette question qui brûle : à quoi rêvent ceux qui se sacrifient ? Et la réponse, pudique et lumineuse, est celle-ci : ils rêvent aux mêmes choses que leurs frères humains – un peu de paix, un peu d’amour, un peu d’avenir.
À quoi rêvent les martyrs n’est pas un livre triste, mais un livre habité. Il montre que même au bord de la mort, la vie cherche encore à se dire et la dignité à se maintenir. C’est une méditation sur le don, la perte et la fidélité ; un hommage vibrant à celles et ceux qui ont cru, jusqu’à la fin, que l’humanité pouvait se tenir debout. Daniel Morvan ne livre pas un simple roman historique : il signe une « fiction vraie », traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience.
Dans un siècle chaotique où les martyrs se comptent encore par milliers, ce livre profondément humaniste (mot hélas bien galvaudé) résonne comme un rappel : derrière chaque nom gravé, il y a une vie, un rêve, une lumière. Du début à la fin, on ne lâche pas ce récit haletant – on le referme bouleversé, avec le sentiment d’avoir touché, l’espace de quelques pages, au mystère de ce qui fait tenir les hommes debout face à la barbarie. Et si la question du titre demeure sans réponse, c’est qu’elle nous est retournée : à quoi rêvons-nous, nous autres, quand tout vacille ?
Un livre “édifiant” au bon sens du mot, un livre grave et nécessaire, un livre à mille lieux des futilités de la rentrée littéraire, un livre à offrir (surtout aux jeunes lecteurs), à relire, à garder près de soi comme une flamme.




mardi 7 octobre 2025

A quoi rêvent les martyrs: premières rencontres en librairie





La critique de Patrick Corneau dans le blog "Le lorgnon mélancolique" (novembre 2025)

Dans la nuit du 29 septembre 1941, un bombardier britannique, touché par la DCA à Saint-Nazaire, amerrit en catastrophe dans une baie bretonne. Trois aviateurs sont recueillis par Marie de Saint-Laurent, mère d’une grande famille réfugiée dans son manoir. Ce geste d’hospitalité, accompli dans la peur et la nuit, va bouleverser des vies et devenir le noyau d’un réseau d’évasion. De ce fait réel, Daniel Morvan tire, avec À quoi rêvent les martyrs, un roman de mémoire, de courage et d’espérance, nourri du témoignage de Maguy, fille centenaire de Marie de Saint-Laurent déportée et décédée en novembre 1944 au camp de concentration de Ravensbrück.
Le livre s’ouvre sur un acte de bonté simple – un geste presque anodin – et s’élargit en une fresque humaine où se croisent résistants, civils, captifs et anonymes, tous pris dans le vent noir de l’Histoire. L’auteur suit leurs traces, des campagnes bretonnes jusqu’à la carrière des fusillés de Châteaubriant, du Stalag Luft III à l’enfer de Ravensbrück. Ce parcours, tissé de douleur et d’espoir, n’est pas une reconstitution héroïque, encore moins un livre de “résilience” : c’est une plongée dans la conscience de ceux que la guerre a réduits au silence.
Daniel Morvan, écrivain discret et d’une impeccable probité s’efforce « d’accorder les libertés de la fiction à l’exigence des faits ». Autrement dit, il ne cherche pas l’effet ni le pathos ; il prête voix aux absents. Ses martyrs ne sont pas des statues, mais des êtres de chair, traversés de peur, de doute, d’un irrépressible désir de vivre. À travers leurs rêves (majoritairement brisés par Hitler), leurs gestes, leurs minuscules résistances, se révèle la persistance du cœur humain dans la tourmente. Il suffit d’un détail – une main qui tremble, une chanson fredonnée, une lettre jamais envoyée – pour que tout un monde perdu s’anime. L’écriture, tantôt ciselée comme un épitaphe, tantôt fluide et presque onirique, épouse la fragilité des voix qu’elle ressuscite. On pense à Giono pour la sobriété, à Yourcenar pour la compassion lucide ; la prose se fait prière, le silence devient réponse.
Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Daniel Morvan transforme la mémoire en acte de transmission. À mesure que s’effacent les témoins de la Seconde Guerre mondiale, son roman agit comme une veilleuse et peut-être un signal : il maintient la flamme des gestes simples, ces héroïsmes du quotidien que l’Histoire oublie – ou, ce qui est plus préoccupant, actes que les générations nouvelles méconnaissent ou indiffèrent. Dans un monde saturé d’images et de vacarme, Daniel Morvan rend à la parole son poids de gravité et de bonté. Sous le voile du récit, il y a cette question qui brûle : à quoi rêvent ceux qui se sacrifient ? Et la réponse, pudique et lumineuse, est celle-ci : ils rêvent aux mêmes choses que leurs frères humains – un peu de paix, un peu d’amour, un peu d’avenir.
À quoi rêvent les martyrs n’est pas un livre triste, mais un livre habité. Il montre que même au bord de la mort, la vie cherche encore à se dire et la dignité à se maintenir. C’est une méditation sur le don, la perte et la fidélité ; un hommage vibrant à celles et ceux qui ont cru, jusqu’à la fin, que l’humanité pouvait se tenir debout. Daniel Morvan ne livre pas un simple roman historique : il signe une « fiction vraie », traversée de souffle et de ferveur, un texte qui réchauffe l’âme autant qu’il interroge la conscience.
Dans un siècle chaotique où les martyrs se comptent encore par milliers, ce livre profondément humaniste (mot hélas bien galvaudé) résonne comme un rappel : derrière chaque nom gravé, il y a une vie, un rêve, une lumière. Du début à la fin, on ne lâche pas ce récit haletant – on le referme bouleversé, avec le sentiment d’avoir touché, l’espace de quelques pages, au mystère de ce qui fait tenir les hommes debout face à la barbarie. Et si la question du titre demeure sans réponse, c’est qu’elle nous est retournée : à quoi rêvons-nous, nous autres, quand tout vacille ?
Un livre “édifiant” au bon sens du mot, un livre grave et nécessaire, un livre à mille lieux des futilités de la rentrée littéraire, un livre à offrir (surtout aux jeunes lecteurs), à relire, à garder près de soi comme une flamme.

mardi 24 juin 2025

045 L'avocette

Fuir à grand braquet du monde les gerbes

de boue et les mares ternes. Fuir et rouler dans les herbes

vers l'océan et dans l'océan fuir à jamais 

la terre et ses arrêts, la mer et ses paquets.


J'allais en longeant la levée de terre

qui demain sera renversée mais protège toujours

les prés semés de roundballers

ces meules du temps qu'un Monet n'a peintes.


Un matin je la vis. Comme un comédien usé

une mouette boitait bas sur son aile brisée,

qui cherchait un lieu où dormir.


Dans le chenal elle rencontra une avocette élégante

qui accompagnait sa nichée, piaillant haut de son bec

mince et retroussé; la mouette gisait déjà, noyée.

24 juin 2025,  

mardi 20 mai 2025

Guernesey

 A quoi m'exposais-je en partant pour Guernesey?

Allions-nous à la rencontre du géant d'exil, le poème

fait homme, en louant une chambre à Pandora Hotel

à deux pas de la grise façade d'Hauteville House?


Nous prîmes un autobus qui faisait le tour de l'île

le chauffeur se tournait vers nous et disait:

voici Sand beach, voici l'Erée bay, voici Perelle.

Admirez ici les herbages du golf et ses pelouses.


Le bus nous lâcha au terminus de l'Imperial hotel

sur les flancs dorés de Plainmont

la bruyère grésillait et les nuages paradaient


au ciel – quel ciel est celui de Torteval

et quels bleus il étend jusqu'au clocher méthodiste!

Offerts à l'entrée, des bonnets tricotés.


avril 2025

samedi 10 mai 2025

Nous vivons dans un bunker de causes perdues

L'énergie manque pour se reconnecter avec ce vivant

empli de projets et relié à la planète par des phrases et des livres

Refaire un être à partir des données de base

comme l'Europe s'est faite par le charbon et l'acier


seul à la maison il  faut tout ranger

dans le logis et la maison du dedans soi

trier les livres les objets qui obstruent l'usage du monde

qui s'opposent au contemporain par leur présence larmoyante

nous vivons dans des bunkers de causes perdues 


des choses qui murmurent rappelle-toi si la vie était belle

vois comme ce qui reste n'est que le reflet de 

ces jours ne cherche pas l'orchidée fantôme

qui est en chacun – celle qui fut tienne 


est passée sous les roues du char

au cas où un détail reviendrait ne manquez pas d'avertir

si l'on retrouvait un cœur dans le corps effondré

ne laissez pas de prévenir si quoi que ce soit vivait


140924