lundi 8 octobre 2018

Tony: Bertrand Ducher, Brando du 44

Hervé Guilloteau et Bertrand Ducher dans "Tony" (compagnie Grosse Théâtre)
Tony, il redoublait sa cinquième quand il l'a connu. Lui, Hervé, entrait dans un moment terrible pour sa colonne vertébrale. Paralysé, immobilisé sur un lit d'hôpital à quinze ans. Cloué par une maladie orpheline. Vint Tony. Un Brando du 44 chauffé à blanc par le silence des campagnes. Pas trop cador aux QCM mais doué pour explorer ce "long printemps de l'adolescence", autour d'un étang (comme dans une scène du Poirier sauvage) ou au camping de Saint-Jean-des-Monts. Toute cette histoire de vie effervescente tient en une heure de scène (on l'a vu au Nouveau studio théâtre à Nantes) et l'univers est en place en deux taffes trois murmures. Garçons dans l'obscurité; leurs paroles tournent autour d'une question importante: l'hostie a-t-elle un goût? Lumière sur le tandem rural. Le spectacle embraye sur un gars branché plomberie, qu'Hervé Guilloteau (auteur, metteur en scène et acteur) a enregistré dans le train, smartphone captant la parole d'un ouvrier volubile, reprise en fil rouge.

Tony, c'est l'entre quinze et vingt ans, la tire pilotée au frein à main, le déodorant de petit fumier rural (et en déodorama pour nous spectateurs envapés), High Hopes de Pink Floyd à fond dans la berline, les virées en boîte. Cela fait-il cliché convenu des années 1980? En mépris du lieu commun, Guilloteau ne tente pas d'extraire une métaphysique de sa première ivresse, il pose tout sur la table, dans la pure inconscience de l'âge, pour nous laisser en découvrir la grâce. Et elle existe, cette grâce. L'acteur Bertrand Ducher, dont la photographie en jeune homme figure sur l'affiche du spectacle, est un merveilleux Tony, un demi-dieu en siège baquet, une force qui emporte tout comme une R14 lâchée dans la stratosphère, avec les mots brusques lâchés comme des briques, les mots qu'il faut pour tant de jeunesse. Un garçon entier qui joue le poème en prose de l'adolescence, formant avec son Guilloteau un duo scénique comparable à - qui? Rions un peu: Bourvil et Louis de Funès? Jacques Villeret et Thierry Lhermitte? Mel Gibson et Danny Glover? Rien ne se compare à vous, les Kerouac de la Grigonnais. Ou alors Rox et Rouky, le renardeau et le chien. Oui, Hervé Guilloteau a le culot de convoquer Walt Disney et ses deux héros destinés à se séparer, parce qu'ils sont un renard et un chien, qu'ils sont Tony et Hervé.

Ce paysan de Guilloteau est notoire pour sa faculté à lancer la baston, et pour qu'il s'en sortît vivant il fallut bien que Tony s'interposât et prît sa part de beignes, ce que la pièce nous confirme. Cette histoire de poteaux à la vie à la mort s'appuie sur deux barres verticales, seul élément de décor. On sent derrière la campagne crucifiée des années 1980, la force de décentrement qu'elle exerce pour produire ce théâtre subtil et désespéré, écriture ciselée et beauté maladroite des corps, mariant la rudesse et la finesse. Les chèvres du voisin ont des noms d'actrices italiennes, la famille Cheval est morte dans un accident de bateau-mouche. On fait son stage de troisième dans une station service et on se demande si un BEP c'est la bonne voie. Cette histoire si admirablement filée, dans une écriture qui combine drôlerie et pure émotion, c'est vraiment la sienne, à Hervé Guilloteau. La vieille alliance de la maladie et de la beauté a opéré pour tirer un artiste d'un désert. Hervé rejoint la cohorte des poètes couchés, les Joë Bousquet et les Marcel Proust, mais le voir debout quand même, observer de quel corps est parti quel texte, c'est le privilège du théâtre et du spectateur, à qui il est donné de voir la transmutation du bancal en divin. Avant de devenir théâtre, sa parole est conquise sur la paralysie et se déroule comme la recherche d'un espace de rêve, un endroit possible où la vie ne serait pas juste cette force brute qui décide que Rox et Rouky, ça ne peut pas marcher. Un espace de rêve qui continuera à s'appeler théâtre, tant qu'Hervé Guilloteau voudra bien nous raconter sa drôle de vie.

Daniel Morvan

Tony, avec Bertrand Ducher et Hervé Guilloteau, compagnie Grosse Théâtre en résidence au Nouveau Studio Théâtre. Coproduction Grosse Théâtre, Ville de Nantes avec le soutien du TU-Nantes et de la Fonderie au Mans. Mes remerciements à Christelle Guillotin.

vendredi 14 septembre 2018

Ma dévotion: portrait de l'artiste avec sa muse

Julia Kerninon: Henry James relu par Agatha Christie © D. Morvan


Ayant grandi ensemble dans les couloirs d'ambassade, Frank et Helen nouent une complicité qui leur permet d'envisager une vie commune loin de leurs familles détestées.
Franck ne sait que faire de sa vie, mais Helen a son idée. Qui, de l'artiste bientôt adulé ou de sa muse, mènera le jeu? C'est la question de cette histoire d'amitié amoureuse qui, de Rome à Amsterdam, raconte l'ascension d'un dilettante. Et le pur sacrifice de son amie, amante intermittente, servante, esclave, piédestal, femme-ascenseur, reine secrète.
"Aucun homme n'est un héros pour sa meilleure amie", résume Helen dans une formule qui condense le style de la romancière: lapidaire, scandé comme un slam, art où la nantaise Julia Kerninon a forgé son style de fines morsures et de punchlines acérées. Cette histoire chargée de haine et de vengeance frôle parfois les intensités d'un roman sentimental, mais toujours dans cette prose au scalpel qui joue sur les non-dits de la vie créative, avivant les angles de ce roman délicieusement cruel.

L'art contemporain est un conte de Grimm


Julia Kerninon ravive la "peinture de milieu" en réunissant deux personnages typiques du roman naturaliste: celui du dilettante international, cynique, inhumain, et celui de la muse balzacienne. Le premier événement du livre est un crime d'inceste, qui provoque la fuite. Ce commencement semble sortir d'un conte de fées où Hélène/Peau d'âne (qui porte son prénom "comme un diadème trop pesant" et craint sa mère, "châtelaine médiévale") fuit les visées de ses frères monstrueux, en se donnant à son meilleur ami Frank. Tout bénéfice pour ce velléitaire qui cherche un but dans la vie. L'histoire contée a pour enjeu une vérité jamais dite, qu'il faudra cracher en pleine rue et en pleine face: "Tu es un vieil homme, aujourd’hui, Frank. Avec moi, il ne t’arrivait pas d’accident. Toujours ma prudence et toujours ton mépris. Si je ne t’avais pas accompagné plus de la moitié de ta vie, tu serais mort, voilà la vérité. Aucun homme, Frank, n’est un héros pour sa meilleure amie."

Le livre déroule en chapitres courts la vie de Frank et Helen: leur rencontre dans les ors de la villa Wolkonsky, "où Nikolaï Gogol avait écrit Les Âmes Mortes, et qui, à l’époque où nous y vivions, abritait l’ambassade romaine de Grande-Bretagne. Mon père était l’ambassadeur. Ton père était le premier conseiller. Et c’est là que tu m’avais dit cette première phrase, en levant une épaule en direction des doubles portes de votre salle à manger: – Toi aussi, tu détestes ta famille ? Oh, Frank – je m’en souviens comme de la première phrase sensée que j’ai entendue de toute ma vie."
Cette "haine sidérale" à l'égard de leur milieu ("leurs bons mots et leur mauvais coeur") va souder les deux amis. Lorsque Helen devient la proie de ses frères, le jeune couple obtient l'inscription dans un cours privé en Hollande. "Amsterdam: Tu n’avais pas de plan B, tu avais simplement prévu d’être un génie". Le plan A fonctionne, Frank Appledore devient un peintre célèbre, Helen découvre qu'elle en est amoureuse. La célébrité gâte le peintre mais non son talent. Il fait sienne la forte devise de Modigliani: Les gens n’existent que dans la mesure où je peux boire avec eux." Il adopte le mode de vie de sa nouvelle classe sociale. 
Helen? "J’étais devenue ta servante, et comme toutes les servantes, j’ai fini par considérer que mon maître m’appartenait. (...) Moi, Helen, j’étais bel et bien arrivée la première dans ta vie, et pourtant j’étais destinée à errer des années avant que l’objet de mon amour ne me voie."

Cet objet sera un enfant. Pas celui d'Helen, et à peine celui de Frank qui ne le reconnaît pas. Le jeune garçon vient demander à Helen, "d’une voix minuscule : – Est-ce que tu es ma maman ?"
Comme dans les films à gros budget où l'on ne lésine pas sur les décors et les déplacements, nous voici maintenant en Normandie. Lorsque rien ne bouge dans les coeurs, on transporte les corps. Après Rome, Amsterdam, Boston, ce sont de merveilleuses retrouvailles dans une maison centenaire, cette fin heureuse à laquelle on ne rêvait plus: "Et puis ta peau, l’odeur de tes cheveux quand tu m’as soulevée pour me porter jusqu’au lit à bras-le-corps. C’était toi. C’était toi, Frank Appledore, mon meilleur ami, mon cœur. Il y avait presque vingt ans que nous n’avions pas fait l’amour ensemble, et c’était comme si le temps s’était arrêté." 
Helen aime aussi que dans le village on l'appelle madame Appledore. Comme pomme d'or, qui dans un conte de Grimm permet à une grenouille de devenir un beau jeune homme. Mais une fin comme dans les contes, cela ne fera jamais une fin à la Julia Kerninon.
On ne dévoilera pas la fin de l'histoire chargée de haine et de vengeance, frôlant parfois les intensités mélodramatiques d'un roman sentimental, mais toujours dans cette prose au scalpel qui avive les angles de ce roman cruel.
Daniel Morvan
Ed. du Rouergue, coll. La Brune, 304 p., 20 €.



jeudi 13 septembre 2018

Jean-Claude Pinson: souvenirs du triangle d'or



Jean-Claude Pinson est l'écrivain d'une fidélité à un événement: 1968 et ce qui l'a précédé et suivi. Paradoxe: cet engagement à vocation universelle, aspirant à révolutionner l'humain, s'est exercé dans un territoire restreint, la Loire-Atlantique (L.-A). D'ascendance paysanne, Jean-Claude Pinson s'affirme même comme "un pur produit L.-A." Il vient de "là": Ni pope, ni archevêque dans ses ancêtres, seulement des "bordiers et fermiers embourbés", tels les Cuif et Rimbaud dans la ferme des Ardennes: "À l'exception de ma grand-mère paternelle, issue d'une famille de restaurateurs nantais faillis, tous sont des paysans du Marais Breton".
Comme "troisième maillon d'une lignée d'indigènes des républiques qui se sont succédé depuis 1870", l'écrivain pourrait légitimement revendiquer ses ancrages et, au tournant de ses 70 ans, chanter les valeurs sacrées de l'ici et maintenant, comme une momie du local emmaillotée de citations de Gracq et Michon. Mais l'auteur corrige, se disant "Nantais, évasivement", davantage enfant des vases et alluvions de Loire, que cette Nantes prétentieuse où il entend "l'anagramme de néant" (on se souvient chez Balzac, dans Béatrix, du personnage de la vicomtesse entichée de sa ville, "se tenant difficilement une heure sans faire arriver Nantes, et les affaires de la haute société de Nantes, se plaignant de Nantes, et critiquant Nantes").
Le livre qu'il publie chez Joca Seria, intitulé "Là", se présente comme une "ego-géographie" inscrite dans un triangle d'or Nantes, Saint-Nazaire et Tharon-Plage.
Un livre tout en fragments, composé d'articles et de textes inédits, remontant le courant comme le saumon, vers son lieu de naissance en 1947 à Saint-Sébastien-sur-Loire. En mille sujets abordés, du rugby aux bruits des gares, de la pêche à pied au free jazz, il répond ainsi à ceux qui aimeraient en savoir un peu plus sur celui qui a théorisé la levée en masse d'une multitude de poètes, tout en restant discret sur l'origine de ses propres aspirations.
Balises d'une vie: La khâgne au lycée Louis le Grand, abdiquée pour l'existence de "moine-soldat" de la révolution prolétarienne. Le retour à Nantes en 1967, l'installation à Saint-Nazaire comme enseignant, pour rejoindre son épouse, dans l'enthousiasme militant pour cette ville "soviétiforme". L'agrégation à 37 ans, mais l'impossibilité de s'identifier à des racines, qu'elles soient de Nantes (ville "fort engraissée de la traite" dit Michelet) ou vendéennes (il ne se reconnaît pas dans le "fonds de commerce de l'hostilité à la république").
Le roman n'est pas son genre, il n'en caresse pas moins un projet de "vie de Jean Crémet" (1892-1973), révolutionnaire professionnel qui avait débuté à l'arsenal d'Indret, membre du gotha de la IIIe internationale et modèle d'un personnage de La Condition humaine, de Malraux. Un exemple pour le maoïste: "Nous rêvions de "zone des tempêtes", mais finalement ne parvînmes qu'à un peu d'activisme en Loire-Atlantique". Il rêvait de Crémet, il sera le contraire de Crémet.

Si loin de la Chine populaire, la Loire-Atlantique de Pinson est essentiellement sudiste, son Mississipi est la Loire, dont l'auteur aime le parfum sucré-salé, l'eau douce comme un "noir placenta" d'alluvions, et la mer "noyant de saumure océane la végétation assoupie sur les grèves". Fin des grands récits, deuil des illusions politiques, le lieu d'exercice de la poésie se trouve être ce qui nous semble le plus convoité par les pouvoirs, l'intime et le corps retravaillés dans la mémoire. Jolie page, parmi tant d'autres, que celle des "bousas", bouses de vaches séchées l'été dans les prés, chez la grand-mère Augustine, paysanne devenue garde-barrière, dans le Marais Breton: "L'été archivé dans les bousas libérant dans la cheminée l'enivrant parfum du pré fraîchement fauché où nous jouions avec un cerf-volant claquant au vent dans l'abondante lumière d'un soir de juillet, tandis que la grand-mère, assise sur un tabouret de bois à trois pieds, finit de traire Pâquerette, la benjamine des deux vaches".
L'autobiographie remonte le temps dans les traces familiales, par exemple les livrets militaires de sa famille. Celui de son aïeul maternel, Jean-Marie Gouy, survivant du carnage de Rossignol, en 1914, s'accompagne d'un carnet rapporté du camp de Wittenberg. Dans lequel figure un long poème de sa main. Ainsi, ce grand-père fut poète, s'étonne Jean-Claude Pinson, avant de prendre sa retraite dans une bourrine de Boin, loin de toute littérature.
Point de grand geste d'infraction dans ce livre, ni de culture de l'inattendu. Le texte file mezzo voce, sans mysticisme sauvage, son exotisme est populaire, il nous emmène souvent du côté des terrains de sport, gargottes et baraques foraines; il rend parfois une manière d'écho au dernier Chateaubriand retiré dans son jardin, avec son chat roux né au Vatican, à une portée de fusil d'un grand chemin. Pour témoigner d'une continuité généalogique, l'histoire des grands parents paternels: Louis Pinson, surréaliste sans le savoir, paysan de Nantes comme Aragon le fut de Paris, "maraîchin noiraud" et acrobate, et Suzanne, la grande blonde aux yeux bleus, qui reprochera à son mari son propre déclassement social, poussant la mésentente jusqu'à exiger la tombe à part. La fibre populaire de Jean-Claude Pinson le tient loin des décentrements vertigineux, des excentrismes romantiques, dans un sentiment orienté par la naïveté première, celle des déjeuners sur l'herbe, des lises de Loire et de ses vases saintes. L'histoire de l'aïeul poète vient conforter l'idée de "poétariat" chère à l'auteur, qui reprend le thème nietzschéen: "être poète de sa propre existence" - ce que fut, un temps, le grand-père rescapé?
Le corps, à nouveau, lorsque Jean-Claude Pinson enchaîne sans ambages sur son "histoire de prostate", dont la "très prosaïque fonction a besoin pour s'accomplir de sentir à proximité l'amicale présence du monde végétal". Les questions organiques ouvrent sur l'harmonie naturelle, sur "l'invisible remuement que fait le grand harmonium de la Nature".

Lorsqu'on laisse ce livre pour le reprendre, on saisit soudain ce qui fait qu'on aime y retourner: sans doute, "Là" se propose comme un dialogue constant avec les écrivains (Léopardi ou Vallès), les musiciens (Bach ou Shepp) tout en feuilletant l'histoire familiale, sauvée par une cassette audio retrouvée, un carnet de soldat, des images. Il constitue la Loire-Atlantique en objet autobiographique, et lui invente une héraldique colorée, "la tuile méridionale, le vert du bocage, le jaune ocre des marais en été, les bleu-vert changeants de la Loire". 
Avec lui, nous longeons le rivage de La Plaine-sur-Mer, partageons le bonheur des journées de lecture, le luxe pastoral, le plaisir aristocratique d'un plumage de huppe, la vie méditative d'une villégiature à la mer de pure tradition ouvrière: "La mer, magistrale infirmière de toutes les amertumes". 
S'il relève du genre de l'essai, c'est aussi une vie que le livre retrace, et le lecteur touche à chaque page, au détour d'un paragraphe sur Mallarmé, aux zones sensibles, à la perte, au deuil, au sentiment du temps. On aime que ce livre ne se laisse pas alourdir par ses ancres, ne brandisse pas son petit drapeau; qu'il ne geigne pas sur la poésie sans lecteurs, qu'il ne pleure pas sur la chute des utopies, mais au contraire qu'il propose de nouvelles raisons d'habiter en poète: "C'est vers un autre mode de vie qu'il faut se tourner; c'est un autre rapport à la Terre et aux lieux qu'il faut inventer - un rapport poétique, un rapport non prédateur. Et pour cela l'humanité a besoin de poètes (...) qu'ils aillent, armée d'instituteurs climato-activistes, hussards verts de la Terre, en tous lieux défendre et mettre en pratique le vieil et toujours jeune idéal pastoral propre à la poésie."

Daniel Morvan
Jean-Claude Pinson: Là. Joca Seria, 276 pages, 19,50€.  

mercredi 5 septembre 2018

Les Freaks de Staline: L'île aux troncs, de Michel Jullien


Michel Jullien a bâti son nouveau récit, L'île aux troncs (sélection prix Wepler 2018), sur un épisode peu connu de l'histoire de la seconde guerre mondiale, la déportation de soldats soviétiques mutilés, raflés avec tous les mendiants improductifs et expédiés à Valaam, "l'île aux troncs, l'île aux remords du pouvoir soviétique".
Note de lecture à lire sur le site de Pierre Campion:  Site de Pierre Campion: à la littérature



dessin de Gennady Dobrov, titré: I do not want a new war, 1974. Un mutilé de guerre

Et, ci-dessous, la note de lecture parue dans la revue EUROPE (numéro de janvier 2019):


L'île aux troncs, de Michel Jullien: Le mutilé russe est une personne

Il est des livres tendus comme des frondes, dès les premières lignes, où c'est le bruit même de l'histoire qui fait vibrer l'oreille. C'est le cas de L'île aux troncs, dernier ouvrage de Michel Jullien, dont le titre intrigue: quels troncs? L'image en bandeau de couverture vous renseigne, explicite: Dessin à la mine d'un homme épuisé, le visage raviné, accroché à sa béquille d'invalide, croulant de médailles. Au revers, vous apprenez qu'il s'agit d'un dessin de Gennady Dobrov, titré: I do not want a new war, 1974. Un mutilé de guerre. Un homme-tronc.
L'île aux troncs impose par la force des images un sujet aussi puissant qu'ignoré: l'existence, après 1945, d'une colonie de mutilés de guerre de l'Armée rouge sur l'île de Valaam, à l'extrême nord du lac Ladoga. Le texte qu'on va lire procède donc d'une quête documentaire dont Michel Jullien résume, dans un appendice, les difficultés. Il existe bien un livre de témoignages qui mentionne de façon sibylline "l'affaire de cette île carélienne de Valaam où, en 1950, pour ne pas gâcher le paysage des villes soviétiques, ont été déportés tous les samovary, les anciens soldats sans jambes et sans bras. Une grande partie de ces hommes-troncs sont morts pendant le premier hiver, dans des conditions sanitaires effroyables, sans électricité et sans chauffage." Peu de choses. Et l'on confondrait vite cette relégation insulaire des "samovars" (ainsi désignés par ressemblance avec l'ustensile traditionnel russe, sans guère de pieds) avec les purges et le goulag. Mais rien n'étaie la version d'une déportation planifiée des vétérans invalides.
Partant d'un tel flou documentaire, un écrivain peut-il raconter Valaam? Oui, s'il sait imaginer. La terrible perfection de l'injustice produit un renversement des valeurs où survivre est une provocation jetée à la face du pouvoir. Michel Jullien pouvait décrire les efforts de ses deux héros de manière purement objective. Mais lobjectivité, c'est le néant et la mort; le malheur ne parle pas. Un second point de vue s'imposait, qui puisse réfléchir l'événement. Non dans une distance intellectuelle ou une omniscience feinte, mais avec cette ironie constante qui porte le lecteur tout au long des 124 pages du texte, dans une prose de diamantaire, convertissant la boue et la souffrance décrites en une compassion heureuse. Comme si nous partagions à l'autre bout de la chaîne la même ambition de survivre que ces "hommes-ampoules" niés par le pouvoir même qui en avait fait des héros. Voici donc Piotr le nageur immobile (souvenir des cours de natation dans la Volga, avant d'être écourté par un hauban de pont) et Kotik l'unijambiste, comme sortis du tableau de Brueghel cité dans le texte, Les Mendiants, image et emblème de cette paire d'infortune - l'un dans le souvenir de bottes perdues, l'autre se berçant d'une "vie prochaine auprès d'une épouse".
Kotik, seul homme en pied dans les cahutes de Valaam, deviné dans une photographie de 1951: "trois estropiés l'entourent qui font les pendules, hissés sur leurs bras, le bassin en lévitation à une vingtaine de centimètres du sol grâce au concours des paumes et des poignets mis à l'équerre (...) Kotik au centre, beau comme un rayon, debout comme un pied de nez, harnaché à son chevalement de renfort, son étrier de bazar." Deux anti-héros, unis par dix ans d'amitié, une stricte identité d'aspiration tramée sur cette idée bizarre "qu'il est beaucoup plus simple de se mettre à la place d'une nation que d'une personne". Nation, parce qu'elle soude le binôme autour d'un idéal commun: "tout boire!" Tout boire, y compris les médailles, qu'ils ont déjà vendues à l'encan, lorsqu'ils mendiaient sur les trottoirs de Moscou:
"Alors il fallut s'y résoudre (...), brader le titre, la ferronnerie tocarde, leur oscar des boucheries de 42 pour quelques roubles et kopecks. Ainsi le prix d'une guerre inouïe venait d'être transmué en une poignée de saucisses, des pirojki froids, trois paquets de papirossi de calibre 7 - du gros gris - et six litres de samogon rectifié dans quoi entraient des exhausteurs d'alcool, le tout sacrifié à Natalia, l'icône, la morasse en papier journal (...)."
Si l’on tient à part le vaillant compagnon qui maintient au sol ces deux hommes, l’alcool, Natalia est le troisième personnage de ce roman russe, par qui les deux héros deviennent des personnes.  Leur soif, les deux estropiés vont la dédier à l'aviatrice Natalia Mekline (1922-2005). La photo découpée de l'héroïne de guerre, qui terrorisait les lignes allemandes depuis son biplan en toile Polikarpov, ils la portent sous l'aisselle et l'épinglent sur une vieille souche, sombrant dans l'adoration éthylique. Emerge ce projet fou, un périple en Ukraine pour rencontrer Natalia, en arrimant des patins au fauteuil roulant qu'ils viennent de mettre au point. Quitter Valaam et "parcourir au plus court les trente verstes du lac dur en allant tout droit, plein nord jusqu'aux berges de l'ancienne Finlande". Palabres et libations accouchent d'une tentative qui mute en un "ballet héloicoïdal" sur le lac gelé - "On aurait dit une télègue menée par un uhlan, un picador à ses trousses vêtu d'un kimono, deux jojos". On ne dévoile pas la fin de l'équipée lacustre, on salue seulement le retour des homoncules dérisoires dans la réalité névrotique de l'URSS stalinienne. Fin de partie pour l'utopie communiste. Piotr et Kotik en connaissent déjà l'envers, rêveurs d'épouse mystique en cet âge de plomb. Reste, dans l'oreille du lecteur, un persistant murmure humoristique, qui est la signature même de ce livre.

Daniel Morvan
Michel Jullien: L'île aux troncs. Editions Verdier, 124 pages, 14€.


Natalia Mekline, icône soviétique au centre du récit de Michel Jullien

dimanche 19 août 2018

19 août 1955, Nantes. « J'ai vu Jean Rigollet tomber »


Claude Arteaud, militant CGT, était dans la manifestation le 19 août 1955



Le 19 août 1955, un jeune maçon était tué par balle lors d'une manifestation des métallos nantais. Claude Arteaud était à quelques mètres de Jean Rigollet quand il est tombé. Cet article est paru en août 2005.

Nous avions rendez-vous au monument aux morts, devant la mairie de Couëron. « J'ai eu peur de vous rater avec tout ce monde, je ne savais pas qu'il y avait un mariage. Suivez-moi, c'est le break Skoda. » Triskell et drapeau basque collés sur la vitre arrière. Sa maison s'appelle « Les heures claires ». Celles dont on va parler ne le furent pas.
Un monument au mort, ce n'est pas ce que demande Claude Arteaud. Juste une plaque pour le tué du 19 août 1955, Jean Rigollet, frappé d'une balle lors d'une charge policière contre une manifestation ouvrière à Nantes. Et sans Claude Arteaud, ex-représentant des encyclopédies Tout l'univers, ex-marchand de vins corses, ex-ajusteur des Chantiers de Bretagne, l'image de ce garçon agonisant au sol n'aurait jamais été développée.
Claude Arteaud n'a pas seulement vu tomber le jeune maçon. Il a sauvé l'image, permis qu'elle soit développée et transmise à l'hebdomadaire La vie ouvrière, puis diffusée dans le monde entier.
« Il faut dire que nous étions en situation de guerre. La castagne à tours de bras. Les gardes mobiles, on leur tirait des boulons au lance-pierres. S'il y a eu des blessés côté ouvriers, il y en a eu aussi côté CRS. Pendant le lock-out de l'usine, les gardes mobiles occupaient nos vestiaires. Ils avaient chié dedans et déchiré nos bleus. Je me souviens qu'on se réunissait dans un bar, «Le Rescapé». Un jour, un CRS éméché, en civil, est venu fanfaronner en disant qu'il dormait là-bas, dans nos vestiaires. Tu vas nous expliquer ça, qu'on lui dit... On l'a coincé dans une arrière-cour. On ne l'a plus jamais revu. »
Viviane, l'épouse de Claude, confirme. « On regardait les gars passer des balcons des Galeries Lafayette et on chantait avec eux : Ohé, ohé métallo/C'est nos quarante balles qu'il nous faut. Mais ils étaient à bout et ça faisait peur quand ils descendaient la rue. »

Exfiltrer la journaliste

Le vendredi 19 août, vers 19 h 30, les manifestants occupent toute la largeur du cours des 50 Otages. Comme d'habitude, Claude Arteaud est en première ligne, mince et nerveux, un vrai physique de rocker. On le voit sur une photo de meeting, quelques jours avant, aux côtés de son « p'tit pote » Jean Kuffer, drôlement sapé, on dirait en dimanche. « Que non, on mettait ce qu'on pouvait, c'est les cognes qui avaient nos bleus ! »
Claude, carte CGT n°3795 (septembre 1953), habitant rue Kervegan, a déjà fait ses preuves comme représentant des jeunes ouvriers. Il a fêté ses vingt ans le 11 mars 1955. En face, les CRS ne sont pas bien vieux non plus.
Sous la pression, les gardes mobiles perdent les pédales. Un CRS est encerclé par les manifestants, une arme crépite. « Je n'étais pas plus loin que d'ici à la télé. Ne croyez pas qu'il est tombé tout de suite. Jean Rigollet a glissé tout doucement, comme un pantin désarticulé. Je n'ai pas vu tirer. Ce n'était pas un coup de feu isolé, mais une rafale. Une balle lui est entrée par le cou. J'ai entendu : Assassins ! Assassins ! Il a glissé, plein de sang. Et puis on a entendu les CRS crier : il faut récupérer la journaliste ! » Elle, c'est Rosyne Moreno, reporter de La vie ouvrière, qui vient de faire la photo.
« Un copain me dit : tu connais le quartier, il faut que tu prennes Rosyne et tu l'emmènes à la Poste. On me l'a remise. À partir de là, je n'ai eu que ça en tête. » Exfiltrer la journaliste avec son boîtier contenant la photographie du maçon de Sainte-Lumine-de-Coutais, gisant dans son sang. Juste après cette image, les CRS vont charger, emporter le corps et prendre Rosyne Moreno en chasse.
« Je l'ai drivée les flics aux fesses, pas questions de discutailler, jusqu'à la Poste, où des copains nous ont mis à l'abri. J'ai dit : comment vous allez faire pour la photo ? T'inquiète, me dit un copain, on va travailler par bélino. Je ne connaissais pas cet appareil à transmettre les photos par téléphone. Après, dans l'escalier, je me suis effondré. Je n'avais jamais vu de copain mort. Le lundi, l'article et la photo paraissaient à la une de La vie ouvrière. »

À l'encre rouge

Le journal de la CGT (numéro 573, semaine du 23 au 19 août 1955) titrait ainsi : « Pour eux, la vie d'un ouvrier maçon vaut moins qu'un billet de banque. »

Et la photo. De Jean Rigollet jeune homme, il n'existera que deux clichés : son portrait sous le calot militaire, beau regard grave, et cette atroce image cadrée en plongée d'un corps dont le bras droit est soulevé par une autre main, d'une tête et d'un buste éclaboussés de sang, et tout cela raconte autre chose qu'une balle perdue. Des patrons reprochèrent ensuite aux métallos d'avoir tué l'image de Nantes... Une légende, la lutte des classes ?
Les silences sont imperceptibles, parce que les souvenirs masquent les larmes, et Claude a encore mille choses à raconter : sa mise à l'index par les patrons nantais, son parcours de métallo tricard, «marqué à l'encre rouge », condamné à vendre des encyclopédies, du pinard frelaté ou des Simca 1000, avant d'être repéré comme ancien de 1955 et de chercher fortune ailleurs. Il parle aussi des femmes. De celle qui déposa un bébé sur le bureau du préfet avec ses mots : « Maintenant, occupez-vous de le nourrir. »
De temps en temps il y a comme un sanglot étouffé, on revoit le maçon de Sainte-Lumine, son corps récupéré par les pieds, à ce qu'on dit, une dame aurait vu ça de son balcon. Un corps traîné par les pieds, a-t-on prétendu, dans des chants de victoire. Et dans ce corps-là, « c'est l'histoire, la jeunesse, c'est nos vingt ans qu'on nous a bouffé. »


Daniel MORVAN.


QUOTIDIEN OUEST-FRANCE
‎mardi‎ ‎30‎ ‎août‎ ‎2005
1208 mots
Daniel Morvan

vendredi 10 août 2018

Nice promenade des sanglots (14 juillet 2016)





Je feuillette une dernière fois mon agenda 2016 et m'arrête sur cette date: Du 14 au 18 juillet, festival d’Avignon. Les réservations prises pour les spectacles. Les Damnés (durée: 2h37). Karamazov (4h30). 2666 (12 heures).
Je n’avais jamais couvert le festival « in », et pas question de passer à côté des expériences fortes promises par l’affiche. 2666 est l’adaptation d’un roman infini, car interrompu par la mort de son auteur, Roberto Bolaño. L’interview d’Antoine Ferron, un jeune comédien, et ami de ma fille Mathilde, était déjà calée.
Le soir de la fête nationale, à Nice, un homme a lancé son camion sur la foule, tuant 84 personnes. J’ai barré Avignon sur mon agenda et j’ai écrit: Nice. Cela s’appelle être dérouté. D’Avignon à la Baie des Anges.
J’ai trouvé un ami journaliste à l’hôtel Univers, dans le vieux Nice. Aucun problème de réservation, les touristes quittaient tous le navire. Marc avait déjà engagé son premier reportage, parution le lendemain. Je prenais le relais sans attendre. J’ai d'abord marché sur la promenade des Anglais. J’ai regardé sans voir. Vu sans regarder. 2 km de bitume comme une marelle tragique.
Quelle est la distance acceptable, quel est selon vous le point de vue soutenable sur un attentat suicide?

Des âmes errantes, CNN et NHK

La ville émergeait de vingt quatre heures d’hébétude. Le vieux Nice faisait encore semblant de vivre.
Des âmes errantes se penchaient pour lire les billets déposés par des enfants. On allait sans voir, portant en soi des visions de corps écrasés. Cyclistes lancés à fond. Joggeurs. Selfies. Caméras NHK et CNN dans les parterres de fleurs, le vide de la télé continue en boucle. Je rencontrai l’homme qui avait organisé le « plan blanc » au CHU Pasteur. Sortant de 48 heures d’opération, il me raconta l’arrivée des blessés, les amputations, l’évanouissement des infirmières devant les atroces blessures.
Et je suis retourné sur la Prom’. Je regardais bêtement le ciel. J’ai regardé les gens franchir des barrages de police, serviette éponge sous le bras. Des marchands de glaces passer entre les baigneurs. Soudain, j’ai vu. Quelque chose sans rien à voir avec le massacre se passait là, qui disait tout de Nice. 

Cette chose, c’était la mer.

Et le roulement des galets de la baie des Anges, comme la bande-son du temps. Cela pouvait sembler futile, hors-sujet. Alerte rouge, mais la plage était noire de monde. Je suis allé voir des retraités, un vieux plagiste cambodgien. Ils me disaient cette chose: il faut se baigner, pour montrer qu’on n’a pas peur.

J'ai changé d’avis en rencontrant un jeune couple de Lorient. Ils avaient loué une semaine. "Au Negresco", a plaisanté le garçon (en vrai, juste une chambre dans une rue adjacente). Ils avaient vu le camion « chercher ses victimes », du vrai Stephen King. Ils se sont projetés sur le sable par dessus le parapet et se sont mis à plat ventre sur les galets. Ils revenaient sur la promenade des Anglais, devenue promenade des sanglots.
Revoir la mer, pour se baigner dedans.
« Par nécessité, pour prendre soin de soi, et ne pas céder à la peur. »
Les maillots de bain étaient tous soldés dans le magasin de la place Masséna. A Nice comme ailleurs, la mer est le synonyme d’un autre mot en trois lettres: vie.


dimanche 17 juin 2018

Festival des caves: 19 spectateurs, plus les hirondelles


Une cave du Bignon, près de Nantes, transformée en théâtre



Les caves se rebiffent. S'enfoncent dans le sol pour nous donner de l'air. L'air du théâtre, celui qui oxygène, asphyxie, transporte, grise et enchante. Voici un théâtre pour 19 spectateurs, plus les hirondelles. C'est dans le vignoble. On s'y retrouve presque clandestinement, attendant sous la pluie l'ouverture du parterre. 
Beaux moments scéniques proposés en juin 2018 dans le pays nantais par le douzième Festival des caves. Un événement de "théâtre souterrain" initié à Besançon en 2005, à partir d'une commande du musée de la Résistance. Rendez-vous en ville en un point de ralliement secret, cheminement vers un lieu de spectacle insolite, découverte de textes forts, dans une relation frontale comédiens-public, peu de décors, priorité à l'imagination, tous ces ingrédients ont contribué à faire du festival des Caves un rendez-vous exceptionnel: "un peu comme de se retrouver dans un petit musée face à face avec un Mantegna ou un Monet", résume le créateur Guillaume Dujardin. Une douzaine de créations sont ainsi présentées en mai et juin, dans une centaine de villes et villages en France et en Suisse, avec une troupe de comédiens "permanents" sur la durée du festival.

Anaïs  Marty et Anne-Laure Sanchez dans "Des idiots, nos héros"


Cette belle idée plantait ses tréteaux le 14 juin 2018 à la Maison Rouge (Le Bignon), avec une proposition de la compagnie Banquet d’avril: Deux mots, monologue de Philippe Dorin mise en scène par Monique Hervouet. Une jeune femme (Anne-Laure Sanchez, remarquable dans cet exercice de fausse naïveté) vide son sac et se raconte à travers les objets qu'il contient (tube de crème, botte d'oignons, prise électrique...). Une fraîcheur de surface, un langage enfantin, des scintillements poétiques et des noirceurs qui se révèlent à mesure que le texte vrille... Et l'on rigole un peu moins quand la gamine sort le flingue. Après le spectacle, un rosé du vignoble voisin permet de faire connaissance. 
L'aventure souterraine se poursuivait à Nantes le samedi, avec une pièce de Moreau: Des idiots nos héros, où l'on retrouve Anne-Laure Sanchez au côté d'Anaïs Marty. Des idiots, nos héros est un texte inédit (écrit en 2012, dans une sorte de défi ou de marathon personnel de l'auteur, il a été lu à la Comédie française) et articulé en trois monologues. Le premier (qui met en scène deux frères) est proféré plein pot et compteur bloqué, comme pour une italienne (répétition d'une voix neutre), par Anaïs Marty sur les lieux mêmes du rendez-vous, à l'arrêt Romanet de la ligne 1 du tramway nantais. Le festival des caves exige du spectateur une bonne capacité à absorber le flot verbal, et réclame aussi des comédiens "bouffeurs de texte" et athlètes de la diction. 

Moreau (auteur de "Des idiots, nos héros") et Anaïs Marty

Ce premier moment de l'album de famille, porté par une longue mélopée vocale, est une pièce d'un puzzle dont on découvre la suite à 500 mètres de là, dans une cave sombre de Bellevue. Le spectateur est médusé par la vision de ces deux silhouettes hiératiques, raidies par l'effort d'un mouvement imperceptible vers le public, cadré par deux spots verticaux et un rayon laser tranchant un nuage de fumée. C'est l'image unique de cette seconde phase, assez forte pour le porter pendant près d'une heure, sur le fil d'une progression insensible. Les deux comédiennes, vêtues de crinolines grises, poursuivent cette tragédie familiale à la découpe, dans un cadre minimaliste qui coïncide avec l'histoire racontée, celle d'une famille française dont le père est gardien de nuit dans un parking. Il est désynchronisé des siens, piégé par une vie répétitive et sinistre, entre ses rêves et son uniforme détesté, badgé du coeur vendéen. 
Scandé comme un solo de Coltrane (Moreau, alias Frédéric Mauvignier, confiera ensuite qu'il écrit en musique), le texte poursuit son travail de sape, accusant les lignes de faille et les clivages. Le texte, juste le texte et ses silences, sans rien d'autre que la lumière et les bruits d'eaux usées dans les conduites du sous-sol, un sourd nappage sonore dramatisant le crescendo vers la révélation finale, et les quinze spectateurs sous emprise suivent, se laissent dévorer par cette histoire, bombardés, essorés par la litanie des mots et les vies brisés.

Daniel Morvan

Festival des caves, jusqu'au 30 juin 2018 en France. http://www.festivaldecaves.fr/calendrier/




vendredi 15 juin 2018

Baudelaire, ce walking dead

Baudelaire (daguerréotype, 1850)

La rue de Rivoli à l'heure des soldes. Sur le trottoir, un homme meurt dans l'indifférence d'une foule rivée à ses smartphones et à son pouvoir d'achat. Personne ne peut reconnaître le poète maudit du Spleen de Paris. Revenu parmi nous, non en dandy mais en vagabond, sans abri, mort-vivant ou "walking dead" de série TV, Charles Baudelaire? C'est la drôle d'idée d'Eric Chauvier: déplacer le poète dans le décor qu'il a lui-même prophétisé, en poète de la vie moderne, de la rue libérale, du règne de la marchandise, de ses passantes. 
Baudelaire n'est pas seulement le théoricien de la modernité artistique, mais aussi le sociologue de la société industrielle. Né dans une capitale encore terrorisée par les épidémies de choléra, il est un grand témoin du Paris d'Haussmann, érigé par les puissances de cette révolution rapide à laquelle la ville doit sa découpe en arrondissements, ses places en étoile, ses boulevards, ses halles, ses ponts, ses jardins, ses égouts et son éclairage. 
Abreuvé de toutes ces métamorphoses, Baudelaire saura fondre toutes ces expériences dans un formidable élan transgresseur, réunissant dans le même creuset poétique les femmes, la mort et Paris, comme le dit Walter Benjamin cité en exergue. Cet homme qui gît sur le trottoir a, nous dit Chauvier, "dans une langue qu'aucune sociologie n'égalera jamais en pouvoir d'analyse", inventé le concept de flânerie. "Il en a quasiment conçu le slogan: "Jouir de la foule est un art".
D.M.

Éric Chauvier: Le revenant. Allia, 2018. 78 pages, 7,50€.

dimanche 13 mai 2018

Pelléas et Mélisande, ou Debussy l'extra-terrestre




Balayant tout réalisme, Debussy a réinventé le langage de l'opéra avec son chef-d'oeuvre de 1902. La mezzo Stéphanie d'Oustrac revisitait en 2014, sur la scène de l'opéra de Nantes, son héroïne diaphane...

Une histoire simple

Pour Emmanuelle Bastet, metteure en scène de Pelléas et Mélisande, cet ouvrage repose sur une histoire toute simple, presque un scénario de film : « Une jeune épouse névrosée, un cercle familial toxique, un adultère supposé, une rivalité amoureuse entre deux frères, un meurtre : nous avons là tous les ingrédients d'un thriller psychologique. » La poésie et la musique de Debussy (auteur du livret, d'après Maeterlinck) nous emmènent dans « un univers de taiseux dynamité par Mélisande ».

Un monde rêvé

Emmanuelle Bastet a imaginé sur la scène nantaise un « huis clos à décor unique », laissant entendre que tous les lieux évoqués dans l'opéra (la fontaine, la tour, la grotte) sont « des fruits de l'imaginaire. Nous avons conçu une immense bibliothèque couverte de livres et de tiroirs refermés sur des secrets honteux ». Dans cette bibliothèque, les personnages sont tournés vers une immense fenêtre, comme dans les tableaux d'Edward Hopper. « Dans leurs jeux de plus en plus sensuels, parce qu'interdits, ils s'inventent des mondes dans lesquels ils peuvent laisser libre cours à leur rêverie. »

Une distribution originale

Mélisande est chantée par Stéphanie d'Oustrac, une mezzo déjà entendue à Nantes dans La Belle Hélène et La Périchole. Arrière-petite-nièce de Francis Poulenc, Stéphanie d'Oustrac a d'abord chanté à la Maîtrise de Bretagne. Sa personnalité généreuse lui permet d'aborder toute la panoplie, de la jeune fille en fleur (la Belle-Hélène) à l'amante (Didon) ; de la femme fatale (Carmen) au travesti (Cherubino). Elle donne du corps à cette amoureuse diaphane qu'est Mélisande. Le baryton Jean-François Lapointe a chanté 300 fois le rôle de Pelléas avant d'endosser celui de Golaud. Pelléas est chanté par l'Argentin Armando Noguera, Wolfgang Schöne est Arkel. On dit également grand bien de Chloé Briot (qui chante le rôle de l'enfant Yniold) et de Cornelia Oncioiu (Geneviève).

Comme une arche

Le chef d'orchestre Daniel Kawka a dirigé le Tristan et Isolde du metteur en scène Olivier Py. Il prend un malin plaisir à citer l'encyclopédie Larousse à propos de l'opéra de Debussy en 1905 : « Une musique arythmique, abstraite, sans mélodie et sans couleur. » En 1902, explique le chef, « la musique de Wagner faisait autorité. Arrive Debussy l'extra-terrestre, qui rêvait de greffer son imaginaire sur celui d'un poète. »
Ce poète sera Maeterlinck, auteur du livret. OEuvre de rupture, avec ses grands moments d'extase musicale, Pelléas est pourtant imprégné par le Tristan et Isolde de Wagner, avec également des leitmotives associés aux personnages. « C'est un opéra construit comme une arche, où la catastrophe s'annonce au fil des rencontres amoureuses successives. »
Pelléas et Mélisande est une pierre d'angle de l'opéra français. Après les superbes Dialogues des carmélites de Mireille Delunsch, c'est un magnifique rendez-vous avec le XXe siècle qui est, à nouveau, donné au public nantais.
Daniel MORVAN.


QUOTIDIEN OUEST-FRANCE
vendredi 21 mars 2014
648 mots
Daniel Morvan

dimanche 22 avril 2018

Henri Salvador: La bossa nova, c'est moi qui l'ai inventée

Henri Salvador (1917-2008): l'invention de la bossa nova est son passeport brésilien,
mais le farniente aux Bahamas suffit au bonheur du chanteur de Syracuse


"Syracuse? Cette chanson a d'abord été créée pour Jean Sablon, l'autre crooner français, qui a engueulé Bernard Dimey à son retour de Syracuse, parce la vraie Syracuse ne ressemblait pas du tout à celle de la chanson."
Parce que Syracuse n'est pas en Sicile, elle est n'importe où, comme la Venise de Serge Reggiani. Henri Salvador se sera contenté de "piquer" la chanson à Sablon, et s'il existe un homme sur terre dont la patrie est multiple et insaisissable, c'est bien lui. Cayenne, là où il est né le 18 juillet 1917? C'est fini, Cayenne. Pas vraiment d'attache sur ce "rocher infâme". A tout prendre, le chanteur Salvador est d'abord un pur parigot, "un vrai Titi parisien, mais de couleur, hein !". C'est la ville où il fera ses gammes, et c'est dans sa musique qu'il va dessiner ce pays rêvé. Ce pays en forme d'île où il ira un jour ne rien faire, "avant que ma jeunesse s'use/et que mes printemps soient partis." 

"L'initiateur de la bossa"

L'une de ses chansons, une musique de film, s'appelle Dans mon île. Elle n'annonce pas seulement le Salvador gardien des jardins d'Eden. Elle est le plus beau passeport brésilien qu'on puisse rêver. C'est en écoutant cette chanson que Carlos Jobim a eu l'idée de la bossa-nova. Il a dit : écoutez-ça, ce Salvador a raison : il suffit de ralentir le rythme de la samba. Vous avez donc devant vous l'initiateur de la bossa, merde quoi ! 
Cayenne, Paris, le Brésil puis Les Bahamas - paradis dont il vient de s'arracher, sur un coup de poker musical qui l'a même surpris, lui qui ne s'extrait de la sieste que pour claquer son magot aux roulettes de Nassau. Le voici à nouveau en tournée mondiale.
J'ai encore 65 concerts à donner, le Brésil, l'Amérique, pour un mec de mon âge, c'est tout de même un peu charrier. Mais en 2003, arrêt buffet ! D'histoire d'avoir six mois devant moi pour profiter de la vie. Les Bahamas ! J'aime tout aux Bahamas. Quand je suis à Paris, je ne regarde que les chaînes de voyage, rien que pour les palmiers. Et puis c'est extraordinaire, ces types-là pêchent des poissons magnifiques et ne paient pas d'impôts. Un pays extra, avec 430 îles, une population de 300 000 habitants dont les deux-tiers vivent à Nassau. J'adore ne rien foutre et rester allongé, j'ai ça dans le sang. Quoi ? Syracuse ? J'y suis jamais allé. On m'a offert les clefs de la ville, mais je préfère pas. Un lieu qui n'existe que par les mots, oui, c'est ça. 

Daniel MORVAN.




‎mercredi‎ ‎4‎ ‎juillet‎ ‎2001
541 mots quotidien ouest-france

mercredi 11 avril 2018

Ecritures politiques d'aujourd'hui: Marielle Macé, Éric Pessan

Marielle Macé

"Jamais monde n'a plus nécessité la venue d'un chevalier errant": il y eut en 2006 "les enfants de Don Quichotte", qui installèrent au coeur des villes des campements de sans-abri, pour proclamer le droit au logement pour tous. Voici maintenant un Don Quichotte du 21e siècle, hissé par Eric Pessan sur sa Rossinante, clamant: Debout les forçats de la terre! Ce livre est la somme des indignations d'un romancier qui sort de ses gonds, et se met dans la peau du héros de Cervantès, afin de pourfendre l'étendue des injustices contemporaines. Le chevalier à la triste figure se jette à l'assaut des moulins, fond de pension ou paradis fiscal panaméen: image d'un retour ironique du mythe littéraire de Quichotte, ce "mélancolique qui décide de se mesurer au monde". Cet élan chevaleresque est aussi l'image de la condition de l'écrivain dont chaque ligne l'expose au sarcasme public, mais qui conserve "l'espoir imbécile qu'un livre peut changer le monde". Du moins aura-t-il honoré le contrat moral qu'Albert Camus rappelait en 1957 dans son discours du prix Nobel: "Nous (écrivains) nous devons savoir que nous ne pouvons nous évader de la misère commune, et que notre seule justification, s'il en est une, est de parler dans la mesure de nos moyens pour ceux qui ne peuvent le faire."
Don Quichotte, mètre étalon du héros, déboule avec son compagnon auprès des migrants et des laissés-pour-compte. "Je n'ai plus aucune foi en la politique, en le progrès, en la capacité de l'homme à améliorer sa condition, explique l'auteur au fantôme de Cervantès. Mois après mois, la société m'est devenue de plus en plus irrespirable. Alors j'avais envie d'écrire contre tout ce qui nous empêche. Il me reste la vie, l'amour et la littérature." Dans cette épopée scandée par le compte des héroïsmes quotidiens, plusieurs scènes où le chevalier consigne les souffrances: resquilleur menotté, femme de ménage expulsable, et la foule de ceux qui ont quitté leur pays en guerre, mille bouches formant une épopée de souffrance déposée aux pieds du chevalier errant. Essai, pamphlet ou roman? Tout à la fois, sans doute, tout à sa foi en une fiction qui renoue les solidarités, armé d'amour et de littérature: "nous logeons un sans-abri, nous nourrissons un sans repas. (...) Quichotte nous invite à faire. Et nous faisons."
Cette écriture politique nous invite donc, en pleine crise des migrants, à reinvestir la notion d'hospitalité. C'est aussi ce que propose Marielle Macé dans Sidérer, considérer, conférence publiée chez Verdier. L'historienne née à Paimboeuf (son essai "Styles" a été un événement en 2016) invite à s'arracher à la pétrification impuissante devant la pauvreté pour prendre en considération chacune des vies des contemporains qui arrivent - rêveurs extraordinaires, bâtisseurs d'espoir précaire, inventeurs d'une "nouvelle centralité de la marge urbaine", pour parler technocrate. Dans les cassures de l'espace urbain, ses "bords en plein centre", ces héros bâtisseurs tentent la création d'une école, d'un restaurant au sein même d'une jungle de Calais. Ils déploient l'humour imaginatif du taudis qui prouve l'existence d'une vie positive au sein du délaissement (n'est-ce pas aussi ce qui se tente dans la Zad de Notre-Dame des Landes?). Ils apportent, conclut l'historienne, la "preuve qu'on pourrait faire autrement puisqu'on fait autrement".
Daniel Morvan
Eric Pessan: Quichotte, autoportrait chevaleresque. Fayard, 420 pages, 20€.
Marielle Macé: Sidérer, considérer. Verdier, 68 pages, 6,50€.

lundi 9 avril 2018

Julien Gracq, dernier des Mohicans (archive)

Julien Gracq © DR

Solitaire, inflexible, rare, secret, discret : c'est ce qu'on a dit de Julien Gracq, mort à 97 ans, le 22 décembre 2007 à Angers. Il était simplement un romantique. Le dernier des romantiques.
Il était aussi un pamphlétaire. Dans La littérature à l'estomac, il rentrait dans le chou de la littérature dominante, militante, et faisait l'éloge d'une lecture secrète. Pour cette raison, il avait refusé l'édition de ses livres en format poche.
« C'était un roi. C'était le dernier des Mohicans, résume l'écrivain Pierre Michon. Le dernier des contemplatifs. Il avait écrit ceci, qui me trotte dans la tête : Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler. »
Ce regard a disparu, à 97 ans. « Il n'a pas bouleversé la littérature mais il a laissé des choses parfaites, comme Alain-Fournier, comme Gérard de Nerval », dit encore Pierre Michon.
Que reste-t-il de lui ? Un nom. L'un des plus beaux. Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier, professeur agrégé d'histoire et géographie à Nantes, Quimper, Paris qui à 27 ans publie son premier ouvrage, Au château d'Argol. À compte d'auteur, chez José Corti, après avoir été refusé par Gallimard. Il restera fidèle à cette petite maison jusqu'à son dernier livre, Entretiens, en 2002.
Son premier roman, Au château d'Argol, a lieu dans une Bretagne mystique et arthurienne. Le rivage des Syrtes évoque Venise et la Libye, Un balcon en forêt a pour cadre les Ardennes. « Je ne suis pas du tout un écrivain régionaliste, je suis un écrivain français. Ma région est la langue française. »
On se souvient aussi d'un jeu de mots de Raymond Queneau, président du prix Goncourt, qui annonce en 1951 : « Le prix Goncourt est attribué à Julien Green pour Les ravages de Sartre ». À farceur, farceur et demi : Julien Gracq, auteur des Rivage des Syrtes, fait scandale en refusant le Goncourt. Ainsi, il écartait les mirages de la célébrité et de l'importance accidentelle.
On le rattache à André Breton, qu'il a rencontré en 1939 à Nantes. Héritier de Chateaubriand, Gracq est aussi un compagnon des surréalistes : La Nadja d'André Breton est sa vraie muse. Mais peut-on oublier Sur les falaises de marbre, de Ernst Jünger, son grand ami, mort à 102 ans en 1998 ? Et peut-on omettre Jules Verne, qu'il appelait « mon primitif à moi » ?
Julien Gracq excellait dans les cahiers, carnets, notes, impressions de voyages. Son écriture est une ligne droite partant des romantiques allemands et traversant le surréalisme, l'a conduit vers une pratique du fragment.
Il était peut-être l'écrivain français le plus visité, alors qu'il avait choisi le retrait. Les plus grands ont poussé la porte de sa maison, à Saint-Florent-Le-Vieil, au bord de la Loire.
Retiré ? « La Loire ne retire pas les hommes, elle les réfléchit », corrige l'écrivain nantais Michel Chaillou, admirateur de Gracq. Il était accueillant. Assis à contre-jour, il servait volontiers le muscadet maison et commentait le dernier match de foot à la télévision.
Toujours rebelle, il s'étonnait de la place démesurée de Paris dans le monde des lettres. « Lorsqu'on vit à Saint-Florent, on passe pour un marginal. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les écrivains vivent loin des centres médiatiques et cela ne les gêne pas. »
Les heures blanches et vides de la Loire alimentaient ses rêveries. Mais il se refusait pourtant à être le "Giono de l'Anjou". L'esprit des lieux, il le capte souverainement, en grand écrivain de la Nature. « Saint-Florent et la Loire, disait-il, j'y suis habitué comme un vieux vêtement. »
Mais Julien Gracq n'est pas l'auteur d'un seul paysage. Combien de lecteurs ont arpenté les landes d'Argol, cherchant une clef dans son absence de château, les lagunes de Venise, les marais de Guérande, les rues de Nantes, avant de comprendre qu'il avait tout inventé ?

Daniel MORVAN.