mardi 17 octobre 2017
La Route étroite vers le Nord lointain
L'histoire.
A l’aube de la seconde guerre mondiale, un jeune officier médecin tombe amoureux de l'épouse de son oncle. Appelé au front, Dorrigo Evans est fait prisonnier et affecté dans un camp de travail japonais, en pleine jungle de Siam (Thaïlande). Il participe à la construction de la ligne Siam-Birmanie, la « voie ferrée de la mort » tracée à travers les bambous épineux et les tecks géants. Une histoire inspirée à l'auteur par les souvenirs de son propre père. Guerre, amour, captivité et destins croisés: l'Australien Richard Flanagan a remporté le Booker Prize 2014 avec cette puissante fresque de guerre rééditée en poche par Babel.
Pourquoi le lire.
La Route étroite vers le Nord lointain (titre emprunté au poète japonais Basho) nous révèle un aspect méconnu de la Seconde guerre mondiale: le calvaire de prisonniers australiens dans les camps japonais. Le lecteur retrouve les protagonistes survivants (australiens comme japonais), la paix revenue. Dorrigo Evans aura droit aux honneurs, en raison de son action de médecin et à ses tentatives désespérées pour sauver les soldats à l'agonie ou malades. Il se marie, multiplie les aventures sans réussir à oublier Amy, l'amour de sa vie. C'est un ouvrage qu'on ne lâche pas, poignant, renseigné, âpre et sentimental à la fois. La description de l'enfer vert de Siam et du cauchemar de la Ligne vous prend aux tripes.
La citation.
"Il dévissa le bouchon de la gourde et, alors qu'elle aussi tremblait dans l'air devant lui, il versa de l'eau sur son sabre. Il regarda les gouttes d'eau rouler sur la surface étincelante, ondulant comme une couleuvre mouillée. Leur beauté l'apaisa."
Richard Flanagan: la Route étroite vers le Nord lointain. Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon. Babel, 412 pp., 9,80 €.
Colette et l'art de déménager en poète
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| DR |
L'histoire. Trois... Six... Neuf... est une autobiographie de Colette par le biais de neuf de ses déménagements, de la rue Jacob aux Ternes et du premier mariage à la séparation d'avec Willy. Entre les deux, le chalet délabré de Passy, l'hôtel en bordure du bois de Boulogne, un entresol du Palais-Royal, l’hôtel Claridge, sur les Champs-Élysées, avant le retour au Palais-Royal, mais cette fois à l’étage noble.
La citation. "Je me rappelle encore trop et non sans mépris pour moi-même le temps où je couvais comme une maladie, dans un logis nouveau, mon refus d'emménager et de déménager. (...) Un jour, l'honorabilité, la mienne, prit le dessus. En une semaine, le bouge, l'appartement d'après le crime, la case pour divorcée pauvre, la couveuse à spleen devint un "petit troisième" assez laid et accueillant." Et encore, à propos des bronchites contractées au Palais-Royal: La bronchite "amenait son bagage cristallin de ventouses, et son petit page fiévreux, le point pleurétique... Il est bien rare que l'on se désagrège sans plaisir, et quel agrément que la réalité atténuée!"
Pourquoi le lire. Ce petit livre en forme d'inventaire de lieux nous offre un joli exemple de roman métonymique: l'histoire d'une (tranche de) vie par les lieux fréquentés. Amis, célébrités, partenaires, intimes traversent le champ comme des figurants ou des "fantômes d'hôtels", du prince Bibesco à Gaby Morlay et de Marguerite Moreno à Nathalie Clifford Barney. Colette nous enseigne en neuf leçons l'art d'habiter en poète. C'est aussi une merveilleuse manière de visiter le Paris des années 1940: Passage Vivienne, église Notre-Dame des victoires "chaude des suppliques". Et cet hôtel Claridge, décor de micro-fictions: "Mais bien d'autres drames de palace restent larvés, quittent la chambre numérotée, s'en vont buter plus loin contre une pile de pont, aboutir à un dancing, à un train de luxe, ensanglanter un escalier."
Daniel Morvan
Colette: Trois... Six... Neuf... Libretto, 88 pages, 5,10€.
jeudi 12 octobre 2017
Le disparu: Un juste dans la guerre d'Algérie
| Jean-Pierre Le Dantec, prix de l'académie de Bretagne et des Pays de la Loire 2018. ©Francesca Mantovani. |
Dans ce court roman, Le Disparu, Jean-Pierre Le Dantec raconte l'histoire
d'une double découverte: la guerre d'Algérie et, bien loin des
maquis, l'éveil au monde d'un jeune lycéen de Guingamp, tout à ses
amours adolescentes et à ses rêves sportifs.
Jean-Pierre Le Dantec
fait débuter son roman par une rencontre entre deux anciens
camarades de classe, François et Pierre-Alain, amis et rivaux en
amour comme en politique, et par le souvenir d'un jeune professeur de
français enthousiaste, Loïc Quéméner. Ce dernier a su passionner
ses élèves à la littérature et au théâtre. On sort d'une
représentation du Bourgeois Gentilhomme au réfectoire
lorsque la nouvelle tombe: le professeur est appelé en Algérie.
Alors que la situation se durcit sur le terrain, le nouvel aspirant
commence à écrire à ses élèves.
Comme autant de reportages de terrain, plusieurs lettres nous permettent de suivre
l'évolution du jeune appelé qui, posant le pied sur la terre
algérienne, commence par citer Bérénice. Au tournant du 13
mai 1958, date du coup d'état militaire de Massu, le lettré reçoit
de plein fouet la réalité coloniale: "Enfants en haillons qui
mendient, hommes qui détournent le regard par crainte de rebuffades,
femmes voilées qui, tête baissée, changent de trottoir à votre
approche, petits blancs qui (..) se comportent en être supérieurs."
Le temps d'un été au bord de la mer, le temps d'un premier
vrai baiser avec la belle Hélène, on peut se croire dans un
chapitre de Colette ou de Sagan. Mais nous voici déjà, par le biais
des lettres, début 1959. L'aspirant Quéméner est nommé dans une
SAS (section administrative spécialisée) de Grande Kabylie. Il
aspire comme Camus à une "Algérie plurielle" et
s'implique dans le projet humaniste des SAS: reconstruire, protéger,
instruire, former des maires algériens, selon les principes vertueux
du "plan de Constantine". Face à une Kabylie rompue aux
méthodes de la guerre de commando selon Giap, la réalité militaire
va dissiper cet écran de fumée.
L'illusion tombe lorsque Quéméner
découvre la la torture, pratiquée sur un combattant blessé qu'il a
voulu sauver. Scène traumatique qui nous conduit tout droit à la
disparition trouble du professeur, officiellement tué lors d'un
accrochage avec des rebelles.
L'atmosphère particulière
du roman tient à sa manière d'entrelacer le désastre moral d'une
guerre sans nom et les moments lumineux d'une initiation amoureuse.
Il faut saluer la manière limpide et subtile dont ce roman de formation offre à
un jeune professeur de lettres le rôle d'un "juste" broyé
par la machine militaire, héros d'une tragédie morale à laquelle
ses élèves assistent terrifiés, jusqu'à l'acte final, devant la
tombe de leur professeur.
Cinquante ans après, le
spectre de la guerre ressurgit, face aux réfugiés afghans que
recueille l'épouse du narrateur. Du "crime originel" de la
colonisation au traitement réservé aux immigrés et migrants de
l'Europe post-coloniale, la guerre mal nommée traîne sa mauvaise
conscience.
Le narrateur se souvient de l'héroïsme des combattants
du FLN "traqués par une des armées les plus puissantes du
monde", au "désarroi des appelés français qui,
dépassant pour la première fois les limites de leur village, cèdent
à la haine". Mais, conclut Pierre-Alain, l'ami qui l'éclaire enfin
sur la disparition du professeur, "tout dans cette guerre
pourrie a été dégueulasse. les attentats et les crimes du FLN, les
tortures, le sort fait aux harkis, et surtout l'abandon." Dans
lequel l'ancien camarade de lycée, fils de pétainistes, voit "la
première victoire de l'islam contre l'Occident chrétien. Une
victoire dont on paie aujourd'hui le prix."
Ce roman qui mêle
les couleurs joyeuses du peintre breton Lapicque aux terres
brûlées de Kabylie sait rappeler comme l'Algérie demeure, dans une
France mal réveillée de son passé colonial, un roman encore à
écrire.
Daniel Morvan
Jean-Pierre Le Dantec: Le
Disparu. 174 pages, 17€.
samedi 7 octobre 2017
Godard vidéaste en 1986: Mocky et les 40 chômeurs
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| Marie Valera est Eurydice dans Grandeur et Décadence d'un petit commerce de cinéma |
La modernité, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art, dont l'autre moitié est l'éternel et l'immuable.
Distribué
pour la première fois en salle cette année 2017, Grandeur
et décadence d’un petit commerce de cinéma
fut réalisé par Godard pour TF1 en 1986, avant la privatisation de cette chaîne. Dans le cadre d'un hommage télévisé collectif à la Série Noire, il est supposé s’inspirer d'un mauvais polar de James Hadley Chase, Chantons
en chœur. Le film dénude la mécanique boutiquière du cinéma, les rouages financiers, l'argent sale, la dimension artisanale d'un art dont les grands sont, comme les maréchaux napoléoniens, tombés au champ d'honneur.
A l'heure du recrutement des figurants, c'est le ballet des chômeurs et des techniciens qui défilent dans les locaux de JLG Films, la petite entreprise de Jean-Luc Godard, en crise depuis La Chinoise (voir le biopic "Le Redoutable" de Michel Hazanavicius, d'après le roman d'Anne Wiazemsky, Un an après). Voilà pour la contingence qui constitue, selon Baudelaire, "une moitié de l'art". L'éternel et l'immuable se situent dans la manière dont Godard fait fusionner le scénario de commande avec une recherche de la beauté.
"Le cinéma c'est autant l'art de chercher un beau visage à mettre sur la pellicule que celui de trouver l'argent nécessaire à l'achat de cette pellicule", écrit-il dans le synopsis fourni au spectateur (le singulier est de mise, lorsque vous êtes le seul spectateur dans la salle, avec toutefois, ce jeudi-là, la projectionniste du Concorde venue en début de séance caler la mise au point du film restauré).
Grandeur
et décadence…
nous offre en effet de belles retrouvailles avec Jean-Pierre Léaud, chef furax du casting, et Jean-Pierre Mocky, double fulminant de Godard, qui construit son système de production autonome et manie les liasses de billets dont la provenance douteuse inquiète la comptable. Autant de circonstances qui nous mènent au moment réellement merveilleux du film celui du casting, où les candidats "de l'ANPE" défilent devant la caméra de la chef opératrice (jouée par Caroline Champetier).
Godard déconstruit une phrase de Faulkner qu'il découpe en morceaux pour les faire prononcer par les candidats au casting, comme des bovins dans une ligne d'abattage, sur une musique d'Arvo Pärt. Tant de figurants pour articuler une seule phrase de Faulkner. Envoûtante séquence répétitive où l'on parvient difficilement à saisir l'intégralité de la phrase, séquence qui annonce les études formelles d'Histoire(s) du cinéma, grand oeuvre vidéo que Godard s'apprêtait alors à mettre en chantier.
Oui, les références antiques affluent ici, tantôt à travers le visage d'Eurydice (Marie Valera filmée comme un tableau de Vermeer dans un jeu de surimpressions), d'une actrice du muet, et d'autres beautés revenues d'entre les morts qui font de cette séquence une cantate de visages inquiets, banals et sublimes.
Daniel Morvan
Daniel Morvan
race humaine.
mercredi 30 août 2017
L'amour fou au temps de Louis XIV
DIMANCHE OUEST-FRANCE
dimanche 6 septembre 2009
420 mots
Daniel Morvan
Laurence Plazenet est maître de conférence à Paris-Sorbonne et spécialiste de Port-Royal. - Crédit DR
Roman. Le second livre de Laurence Plazenet raconte une folle passion à l'époque de la Fronde.
Il met aussi en miroir deux quêtes d'absolu, en Chine et en France.
Histoire d'amour fou, roman d'aventures, prodige d'écriture, La blessure et la soif est tout cela. Une passion naît entre un noble d'épée, M. de la Tour, et une grande dame, Mme de Clermont.
La guerre le mutile, elle le soigne. Ils s'aiment et, à la différence de La princesse de Clèves, il y aura une nuit d'amour. « Nous étions comme des dieux, mais les dieux sont suspendus entre des abîmes. » Car cet amour offense Dieu : La Tour décide de vivre à l'égal des bêtes dans un pays sans miroir, la Chine. Il trouve en Orient un frère, Lu Wei.
Doit-on s'étonner de cette rencontre ? L'amitié entre un ascète chrétien et un taoïste chinois est historiquement improbable. Laurence Plazenet déploie assez d'imagination savante pour la rendre captivante.
Ils vivent dans une cabane au milieu d'un lac. La Chine commence sur ses rives. Nous saurons l'enchaînement infini de sièges atroces, de sanglantes mises à sacs et de villes rasées qu'on appelle la chute de la dynastie Ming.
À la mort de son compagnon, La Tour revient en France, « rongé par son impuissance à préférer Dieu plutôt qu'une femme ». L'amour qui a fulguré ne s'efface pas. Les brèves retrouvailles dans l'ombre d'une grange ressemblent à une grande page d'opéra. Mme de Clermont est une sublime héroïne romantique.
Tout dans ce livre respire la passion ardente diffusée dans la langue la plus pure, tour à tour haletante et lyrique, brève et ample. C'est Madame de La Fayette revenue au XXIe siècle. Et l'on voudrait en répéter les innombrables joyaux : « Il y a dans la ruine générale et incessante des choses, malgré l'écroulement permanent des créatures, des dons définitifs. »
La blessure et la soif
Gallimard, 23,50 €, 558 pages.
Laurence Plazenet est maître de conférence à Paris-Sorbonne et spécialiste de Port-Royal.
Daniel MORVAN.
samedi 26 août 2017
Liam O'Flynn, prince de la cornemuse irlandaise (uiellann pipes)
Liam O'Flynn, l'un des plus illustres joueurs de uilleann pipes et de flûte irlandaise au monde, est mort le 14 mars 2018. Il appartint au célèbre groupe Planxty avant de fonder son groupe, «The Given Note Band». Il avait aussi joué aux côtés de Kate Bush, Emmylou Harris et Dire Straits. En 1997, j'avais rencontré cet homme discret, mais cependant légendaire par une maîtrise instrumentale portée au plus haut, et par son élégance. Je lui trouvais même une petite ressemblance avec mon grand-père maternel - autant de raisons pour vouloir le rencontrer quand l'occasion s'en présenterait. Voici l'article (sans angle, il faut bien le reconnaître!) paru le 20 mars 1997.
«Où peut-on louer un vélo?» Dieu sait pourquoi, ce désir de se promener en bicyclette nous surprend. L'impénétrable Liam O'Flynn aime surprendre son monde. Son image de sonneur hiératique n'est qu'une impression de surface. Son ami personnel Seamus Heaney, prix Nobel de littérature, l'écrit: «Sa grande stature de musicien illustre le paradoxe d'Oscar Wilde selon lequel en art le contraire du vrai est également vrai. En d'autres termes, derrières ces mélodies on peut entendre la liberté comme la discipline, l'élégie comme l'allégresse, un désir de solitude et l'amour des «seisiun» (pub sessions).»
Liam O'Flynn est un familier de la Bretagne. Il fait partie de ceux qui trouvent dans les finis terrae des climats similaires. Le piper a d'ailleurs entamé un dialogue avec la Galice et, en février dernier, a donné une grande tournée dans toute l'Espagne. «J'étais très étonné de voir de très jeunes garçons de Madrid ou Vigo s'intéresser au uilleann pipe. Et aujourd'hui en Irlande, on n'a jamais autant joué de cet instrument qui a failli disparaître il y a une cinquantaine d'années, du fait de l'émigration. Aujourd'hui, plus personne ne vient me demander quel est l'instrument bizarre dont je tire ces sons étranges, comme c'était le cas il y a encore quinze ans.» Son plus récent album («The Given Note», 1995) comporte d'ailleurs trois danses galiciennes jouées avec le groupe Milladoiro.
Il faut dire que Liam O'Flynn a hérité son art en droite ligne d'une tradition qui remonte au XVIIe siècle. Il accorde peu de crédit à la légende selon laquelle le uilleann pipes serait une manière, pour les Irlandais, de détourner l'interdiction de jouer debout de la cornemuse. Pour lui, la cornemuse de salon est, dans son ultime raffinement, le fruit d'une série de perfectionnements. «Vers 1750, des facteurs ont réalisé des améliorations au niveau des anches du «chanter» (chalumeau) qui ont permis d'ajouter un second octave. Mais l'histoire du uilleann pipes est une histoire non écrite dont les héros sont des inconnus. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que cet instrument trouve sa forme définitive pendant la période la plus sombre de l'Irlande.»
L'ancien piper de Planxty, le groupe qui popularisa le son de la cornemuse irlandaise, est d'abord un flûtiste. Il commence à pratiquer le pipes à l'âge de 12 ans, et rencontre Leo Rowsome (1903-1970), l'un des plus grands pipers du siècle. «Quand j'ai entendu le son du uilleann pipes pour la première fois, cela a été un grand moment d'émotion, j'ai su que c'était l'instrument dont je devais jouer.» Leo Rowsome était piper, luthier et professeur, «trois personnes en une seule à ma disposition». Son autre maître sera Seamis Ennis. L'un et l'autre légueront à Liam leurs instruments, dont il joue toujours en concert. La transmission d'une tradition, Liam O'Flynn a une certaine idée de ce que cela veut dire.
Daniel MORVAN.
Liam O'Flynn: «The Given Note», Tara/Keltia Musique, 1995.
Liam O'Flynn est un familier de la Bretagne. Il fait partie de ceux qui trouvent dans les finis terrae des climats similaires. Le piper a d'ailleurs entamé un dialogue avec la Galice et, en février dernier, a donné une grande tournée dans toute l'Espagne. «J'étais très étonné de voir de très jeunes garçons de Madrid ou Vigo s'intéresser au uilleann pipe. Et aujourd'hui en Irlande, on n'a jamais autant joué de cet instrument qui a failli disparaître il y a une cinquantaine d'années, du fait de l'émigration. Aujourd'hui, plus personne ne vient me demander quel est l'instrument bizarre dont je tire ces sons étranges, comme c'était le cas il y a encore quinze ans.» Son plus récent album («The Given Note», 1995) comporte d'ailleurs trois danses galiciennes jouées avec le groupe Milladoiro.
La période la plus sombre
Il faut dire que Liam O'Flynn a hérité son art en droite ligne d'une tradition qui remonte au XVIIe siècle. Il accorde peu de crédit à la légende selon laquelle le uilleann pipes serait une manière, pour les Irlandais, de détourner l'interdiction de jouer debout de la cornemuse. Pour lui, la cornemuse de salon est, dans son ultime raffinement, le fruit d'une série de perfectionnements. «Vers 1750, des facteurs ont réalisé des améliorations au niveau des anches du «chanter» (chalumeau) qui ont permis d'ajouter un second octave. Mais l'histoire du uilleann pipes est une histoire non écrite dont les héros sont des inconnus. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que cet instrument trouve sa forme définitive pendant la période la plus sombre de l'Irlande.»
L'ancien piper de Planxty, le groupe qui popularisa le son de la cornemuse irlandaise, est d'abord un flûtiste. Il commence à pratiquer le pipes à l'âge de 12 ans, et rencontre Leo Rowsome (1903-1970), l'un des plus grands pipers du siècle. «Quand j'ai entendu le son du uilleann pipes pour la première fois, cela a été un grand moment d'émotion, j'ai su que c'était l'instrument dont je devais jouer.» Leo Rowsome était piper, luthier et professeur, «trois personnes en une seule à ma disposition». Son autre maître sera Seamis Ennis. L'un et l'autre légueront à Liam leurs instruments, dont il joue toujours en concert. La transmission d'une tradition, Liam O'Flynn a une certaine idée de ce que cela veut dire.
Daniel MORVAN.
Liam O'Flynn: «The Given Note», Tara/Keltia Musique, 1995.
Paru le jeudi 20 mars 1997
675 mots
samedi 19 août 2017
Jean-Edern Hallier : je n'aime que ce qui fait pleurer
jeudi 14 octobre 1993
590 mots
Dis-moi ce que tu lis...
Jean-Edern Hallier a pleuré sur « Le dernier des Mohicans »
vendredi 9 juin 2017
Le Dieu des boulistes nantais joue droit sur des lignes courbes
« La voilà qui prend le biberon ! » Dans le langage des boulistes, cela signifie qu'une grosse boule est restée collée à la petite.
Et si vous ne voulez pas « être Fanny », vous avez intérêt de savoir « chalouper » (faire naviguer sa boule entre les « rives »), quitte à « remonter du bois » (ramener les boules vers le centre).
Bref, la boule nantaise, c'est du billard, subtil et sympa comme la pétanque. Avec une touche de mystère qui n'existe nulle part ailleurs. Sauf peut-être dans la boule de fort, qui a elle aussi un terrain à bords relevés, sur un profil en courbe.
Car dans ce sport, rien n'est droit. Comme dit le proverbe, Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Dieu, et le bouliste.
Tout se joue en arrière-salle. Une piste couverte depuis 1934 avec, à gauche (entre les deux, un mur invisible, infranchissable), des tables où l'on tape le carton.
« Avant, la boule, c'était Nord-Sud, chacun avait ses propres concours. Maintenant, quand il y a un concours à La Montagne (44) ou à la Colinière, tout le monde y va. On ne cultive plus l'esprit de clan comme autrefois. »
Le Jean-Macé est l'un des fiefs. Était. « Dans le quartier derrière, explique Claude, il y avait toute une peuplade de Bretons. Ici, les gars d'Amieux, de Dubigeon, de Carnaux et de toutes les entreprises du bas-Chantenay remontaient après le travail, posaient leurs vélos devant les cafés et venaient jouer en buvant une chopine ou deux. Et le dimanche, on venait avec son casse-croûte, en famille. Les hommes pouvaient jouer à partir de 10 h du matin, jusqu'au soir. »
Les origines du jeu ? Pour Claude, il ne faut sûrement pas chercher du côté des bateaux négriers. En revanche, la pratique des boules au fond des péniches de sable est une explication possible. « Ils jouaient dans les cales, sur le sable. C'est le début du jeu. »
Sa première idée : trouver un boulot et une piste de boules.
On peut jouer jusqu'à six joueurs, pour des parties qui peuvent durer deux heures. D'abord, assurer la prise en main de la lourde sphère.
« Tombée par terre, la boule est morte. » Et là, vous êtes bon pour la Fanny.
On se cale en bout de terrain, un pied contre le « talon », cette glissière qui évite les sorties de piste. La boule de 2 kg ne se jette pas. Elle se pousse. On joue droit, ou l'on joue les bandes. Dans une équipe de trois, le premier pointe, le second tire, fait le ménage. Le capitaine engrange. « Faut y aller doucement, surtout si le terrain colle. »
C'est, pour tout dire, un jeu d'imagination. Les trajectoires infiniment capricieuses ne se prévoient pas, elles se rêvent. « Certains exagèrent, posent la boule, vont voir, extrapolent. Ceux-là, on les devine tout de suite. »
Il n'existe pas deux aires identiques. La plus grande, la plus jacobine, celle de la Convention (15 mètres sur 5) vient de disparaître avec le café qui l'abritait.
Celle de Procé, la plus courue, est l'une des plus grandes. Et celle de Jean-Macé, la plus petite, la sportive, l'ouvrière, l'anarcho-syndicale. Elle a ses dévers que seul un druide de La Feuillée saurait déceler.
« Avant les concours, on refait l'enrobé, le coulis. Et pendant douze jours le terrain est la disposition des autres amicales, qui viennent étudier les trajectoires. »
Ils savent trop ce qui attend le bouliste novice : à lui d'embrasser la Fanny, pudiquement cachée dans son petit tabernacle. Avant de payer la tournée générale.
Daniel MORVAN.
Les boulodromes nantais. Le Bon Laboureur, rue des Pavillons. l'ADFR, 23, rue du port-Guichard (Route de Paris). Jean-Macé, 51, bd de la Liberté. La Colinière, 144, bd de Doulon. La Durantière, 46, rue J.-B. Marcet. Bowling, 3, bd G.-Lauriol. Lorrain, 86 bis, rue Appart (Zola). Procé, 144, bd de la Fraternité. La Montagne, 58 rue de la Paix.
Et si vous ne voulez pas « être Fanny », vous avez intérêt de savoir « chalouper » (faire naviguer sa boule entre les « rives »), quitte à « remonter du bois » (ramener les boules vers le centre).
Bref, la boule nantaise, c'est du billard, subtil et sympa comme la pétanque. Avec une touche de mystère qui n'existe nulle part ailleurs. Sauf peut-être dans la boule de fort, qui a elle aussi un terrain à bords relevés, sur un profil en courbe.
Car dans ce sport, rien n'est droit. Comme dit le proverbe, Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Dieu, et le bouliste.
Avant, c'était Nord contre Sud
Claude Pennaguer a appris à jouer à 16 ans, ici même, au café Jean-Macé, place du même nom. Un fief où le patron, Patrick, est lui-même pratiquant. Son épouse Pascale est trésorière de l'Amicale.Tout se joue en arrière-salle. Une piste couverte depuis 1934 avec, à gauche (entre les deux, un mur invisible, infranchissable), des tables où l'on tape le carton.
« Avant, la boule, c'était Nord-Sud, chacun avait ses propres concours. Maintenant, quand il y a un concours à La Montagne (44) ou à la Colinière, tout le monde y va. On ne cultive plus l'esprit de clan comme autrefois. »
Toute une peuplade de Bretons
La boule nantaise est un jeu enraciné dans les quartiers ouvriers.Le Jean-Macé est l'un des fiefs. Était. « Dans le quartier derrière, explique Claude, il y avait toute une peuplade de Bretons. Ici, les gars d'Amieux, de Dubigeon, de Carnaux et de toutes les entreprises du bas-Chantenay remontaient après le travail, posaient leurs vélos devant les cafés et venaient jouer en buvant une chopine ou deux. Et le dimanche, on venait avec son casse-croûte, en famille. Les hommes pouvaient jouer à partir de 10 h du matin, jusqu'au soir. »
Les origines du jeu ? Pour Claude, il ne faut sûrement pas chercher du côté des bateaux négriers. En revanche, la pratique des boules au fond des péniches de sable est une explication possible. « Ils jouaient dans les cales, sur le sable. C'est le début du jeu. »
J'ai testé la boule nantaise
On essaye ? Mettons-nous dans la peau d'un bas-breton fraîchement débarqué.Sa première idée : trouver un boulot et une piste de boules.
On peut jouer jusqu'à six joueurs, pour des parties qui peuvent durer deux heures. D'abord, assurer la prise en main de la lourde sphère.
« Tombée par terre, la boule est morte. » Et là, vous êtes bon pour la Fanny.
On se cale en bout de terrain, un pied contre le « talon », cette glissière qui évite les sorties de piste. La boule de 2 kg ne se jette pas. Elle se pousse. On joue droit, ou l'on joue les bandes. Dans une équipe de trois, le premier pointe, le second tire, fait le ménage. Le capitaine engrange. « Faut y aller doucement, surtout si le terrain colle. »
C'est, pour tout dire, un jeu d'imagination. Les trajectoires infiniment capricieuses ne se prévoient pas, elles se rêvent. « Certains exagèrent, posent la boule, vont voir, extrapolent. Ceux-là, on les devine tout de suite. »
Il n'existe pas deux aires identiques. La plus grande, la plus jacobine, celle de la Convention (15 mètres sur 5) vient de disparaître avec le café qui l'abritait.
Celle de Procé, la plus courue, est l'une des plus grandes. Et celle de Jean-Macé, la plus petite, la sportive, l'ouvrière, l'anarcho-syndicale. Elle a ses dévers que seul un druide de La Feuillée saurait déceler.
« Avant les concours, on refait l'enrobé, le coulis. Et pendant douze jours le terrain est la disposition des autres amicales, qui viennent étudier les trajectoires. »
Ils savent trop ce qui attend le bouliste novice : à lui d'embrasser la Fanny, pudiquement cachée dans son petit tabernacle. Avant de payer la tournée générale.
Daniel MORVAN.
Les boulodromes nantais. Le Bon Laboureur, rue des Pavillons. l'ADFR, 23, rue du port-Guichard (Route de Paris). Jean-Macé, 51, bd de la Liberté. La Colinière, 144, bd de Doulon. La Durantière, 46, rue J.-B. Marcet. Bowling, 3, bd G.-Lauriol. Lorrain, 86 bis, rue Appart (Zola). Procé, 144, bd de la Fraternité. La Montagne, 58 rue de la Paix.
samedi 8 mars 2008
966 mots
Daniel Morvan
Nantes accueille aujourd'hui la Confédération des jeux et sports bretons. La boule nantaise, mixte depuis 2000, est pratiquée par un millier d'aficionados.
dimanche 7 mai 2017
1944-1994 : le cinquantenaire de la mort de Max Jacob
jeudi 16 juin 1994
2052 mots
Un dernier « Rosebud » pour la route
Il est d’usage de dévider l’écheveau d’une carrière quand le métier à tisser vous lâche, exaspéré de vos tics d’écriture, lassé de vos inégales humeurs.
Je pourrais me souvenir des plus beaux soirs, ceux qui faisaient surgir la Révolution française sur un plateau, avec Joël Pommerat (Fin de Louis). Ma rencontre avec une Anouk Aimée un peu pincée dans le TGV Paris-Nantes (pour le cinquantenaire du film Lola), avec l’actrice Isabelle Huppert, pour une conversation lors d'une conférence à la Cigale, le juvénile DJ Madeon, le vieux poète Guillevic, la chanteuse Christine & the Queens. De cette manière désinvolte que j’eus, naguère, de jouer sans le savoir mon mercato personnel en narrant la vie épique de José Arribas, entraîneur du FC Nantes. L’inventeur d’un jeu alchimique (assurais-je avec l’aplomb des béotiens), qui consiste à jouer sans ballon.
Jouer sans ballon, c’est la spécialité du journaliste culturel, même quand il traverse le miroir, et il l’a fait. Il n'y eut pas que la culture, mais aussi les chasses à courre en forêt de Vibraye (Le cerf embroche un paysan, la chasse à courre continue), l'autoroute bloquée à la Ferté-Bernard (Pas d'argent pour le péage: ils passent la nuit dans leur voiture, avec le bébé, par -17°). Les vestiges de la féodalité (l'ouvrier agricole vivait depuis 20 ans dans une crèche à cochons). Oui, les titres explosaient comme les bouquets du 14 juillet dans le ciel heureux du journaliste local débutant. (...)
Je pourrais, pour la route, vous servir le souvenir définitif. Vous le livrer comme le mot Rosebud dans la bouche de Citizen Kane (le film d’Orson Welles). Ce ne sont jamais les choses les plus prestigieuses qui vous reviennent : Le peintre Pierre Soulages se dit frère de l’homme d’Altamira, projetant de la poudre ocre entre ses doigts. Et parfois c’est la trace la plus fragile qui traverse le temps. Une poussière de couleur. L’empreinte d’une main négative.
Au bout de centaines de papiers, de regards, de critiques et d’étrillages, le jour où je serai tout seul dans une salle, traînant après les autres déjà partis, c’est d’elle que je me souviendrai : Michèle. Pilier de TU et de grand T, lieu-uniquienne émérite, manieuse de TNT, maman de toutes les chanteuses débutantes, patte de lapin des premières à trois spectateurs payants. On croyait savoir des choses sur elle, de son passé intense qui pouvait expliquer cette assiduité. Elle avait été de la Colline, Gérard Philipe et Jean Vilar avaient chanté sous ses fenêtres. De la vie elle avait goûté tous les nectars, toutes les ambroisies.
Un soir au théâtre, mon ami comédien Didier Royant me glissa : « Tiens, c’est bizarre, on ne voit plus Michèle depuis quelques temps.»
On ne la revit plus, parce qu'elle était morte.
Mais on a continué à se souvenir d’elle, de son fauteuil qui roulait de théâtre en théâtre. Ses petits signes. J'étais le papa de Mathilde, dont elle avait suivi les débuts de chanteuse et actrice. Elle était partout où naissait la vie. Témoin des gazouillis du talent. Elle était la spectatrice. Elle avait cette qualité qu’on attribue aux meilleurs comédiens, et qu’il faut reconnaître aux meilleurs spectateurs : la présence.
Daniel Morvan
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mardi 2 mai 2017
Caroff+Abraham = Compère, qu'as-tu vu ?
mercredi 28 juillet 1993
811 mots
Abraham, l'éternel guetteur
Eugène Guillevic, le non-aligné de Carnac
En 1994, à l'occasion de la parution de L'expérience Guillevic (éditions Deyrolles), je lui rendais visite à Paris. Il avait 86 ans. Moment rare dans la vie du localier que ces "dégagements" à la capitale (étais alors en poste à l'agence de Morlaix): se croire envoyé spécial, prendre le train pour Paris pour un entretien avec l'un des plus importants poètes de son temps, que j'avais lu avec passion.
samedi 9 avril 1994
803 mots
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