Le monde agricole contemporain fait l’objet d’une floraison de créations, de conversations et de controverses. La rencontre agropoétiques entend participer à celles que soulèvent la transmission et la transformation des pratiques, des paysages et des appartenances agricoles, entre ruptures historiques et crises écologiques. Soutenue par l’Ecole des hautes études en sciences sociales et l’université de Yale, elle réunissait les poètes Juliette Rousseau (Péquenaude, 2024, qui est aussi directrice éditoriale aux éditions du Commun), Aurélie Olivier (Mon corps de ferme) et Daniel Morvan (Quitter la terre, 2024). Pour illustrer le propos, je présentais une séquence du film L'Assolement, 1979; voir photo: tournage du film à Plestin-les-Grèves). Nous avons également entendu le paysagiste-chercheur de l'école du paysage de Versailles Alexis Pernet, qui a développé ses réflexions sur le paysage du marais poitevin, l’écrivaine-chercheuse Marielle Macé, et le formateur en gestes de génie végétal Franck Viel, qui vit dans le Perche. Cette journée d'étude était coordonnée par les deux chercheuses Abigail Fields (université de Yale) et Bronwyn Louw (Ehess).
mercredi 2 avril 2025
mardi 25 février 2025
521 Déchet Mathématique à la plage
Pareille à la course du versoir
qui va ouvrir le flux des glèbes
la mémoire poursuit son oeuvre de retournement
du sol
elle tranche dans l'étoffe du temps à la façon des ciseaux
du tailleur, elle inverse l'endroit, l'envers elle le déverse
tu étais enfant te voici chêne blessé tu étais vainqueur
te voici renversé par souci de mémoire
tout retourné parmi tes antécédents : je ne rêve pas d'un présent indemne de tout passé
seulement de ses vestiges
j'aime sa pluie bruissante et fendeuse d'ombres
qui sort du sombre et revient vers sa chair – souvenir, tu es ce train qui retourne
vers le sifflet qui le précéda, cette vague que la mer ravale ce forçat qu'on libère
- cliquetis d'un convoi lointain
fracas ferroviaire, émotion de palmes
un son
émerge du chaos
un crissement de plume
sur le papier . bruit d'autrefois . bruit enfant
qui n'est pas pensum (ce mot désignait le poids de laine
que l’esclave devait filer par jour)
bruit d'un avant, bruit de l'enfant-pluie dans le passé
laisse aller
laisse tomber la neige sur les yeux levés
du berger
laisse la rotative dévorer la beauté qu'elle moissonne
comme une largeur de blé sur l'étendue d'un journal de terre
et qu'il en bondisse
une polka
une gavotte
une valse
Peins ce que tu vois provoque l'accident visuel
fais trembler la mythologie introduis-y de l'actuel
ne crains trop d'éclat et trop de vivacité
que toute action de Tancrède et d'Argant soit le combat
que tout amour soit Acis et Galatée
Pyrame et Thisbée dont j'entends dire
qu'ils furent légendaires
– mais coupons court dans ce fatras mytho et repartons là-bas
puisqu'aujourd'hui est un présent qui se poursuit
dans la question: "qu'ai-je réellement vécu de ce dont
je me souviens?"
tentons une nouvelle fois:
seize ans, un véhicule de petite cylindrée –
c'est assez pour une rencontre au bord de mer
en ces années les teenagers correspondent
par cartes postales tracées à l'encre
bleue des mers du sud. Par exemple, datée du 30 juin,
cette carte qu'elle m'autorise, j'espère, à reproduire,
où l'une aux yeux pers ourdit des conclaves adolescents
et m'invite à la plage :
Maintenant que j'ai mon brevet je commets des fautes énormes
je suis allée au CES chercher un prix de breton (deux mille)
je m'enquiquine par ce temps alors je téléphone et je reste
une demi-heure dans la cabine de Landrellec pour quarante centimes
dis j'espère que les foins sont rentrés parce qu'on avait l'intention
de se réunir un de ces jours toute la bande et les autres
à la plage at Beg Leguer ou à Trébeurden ou à la rigueur
au jardin public
j'ai deux questions à te poser: est-ce que tu vas en vacances et où
est-ce que tu as un solex ou autre cycle motorisé? D. et moi
on se voit souvent samedi on va au gala de tauromachie à Lannion
et cet été j'irai peut-être à Plestin-les-Ploucs
et je sais d'avance par les livres toute l'ivresse marine
je sais la vague et l'étourdissement du soleil autour
de celles dont il me tarde de voir le rire et
les cheveux d'or dans leur rôle de filles de la plage
pour le reste il suffit au garçon de se référer aux règles basiques de la séduction
en témoigne cette recommandation à tous les adolescents
du monde des sables:
Rire aux éclats pendant les jeux de ballon montre que vous êtes une personne joyeuse et positive, ce qui est irrésistible pour beaucoup. Laissez transparaître votre personnalité chaleureuse et ouverte, ce qui pourra confirmer la bonne impression faite sur vos amis de collège. L'expérience capitalisée sur de longs mois d'étude vous permet de briller dans les jeux tels badminton ou beach-volley, et de paraître non comme le garçon seulement rêvé, mais mieux encore, comme le flirt idéal et possible.
Étais-je aussi chaleureux et ouvert que dans les préceptes
De la presse aux adolescents?
Je possédais un avantage: l'humble véhicule la mobylette bleue
qui emporte le pâtre sur les ailes de l'amour
vers celle qui s'en montrait par ses mots disposée
ouvrant carrière, simple, naïve et sans pompe,
à l'idylle recommandée par les traités
Venant d'yeux perçants, une autre carte postale vérifie
qu'entre campagne et riviera bretonne il n'est qu'un seul
lieu où se voir, la plage:
Cher déchet mathématique (*),
n'ayant rien à faire de plus urgent,
et ne sachant pas ce que tu es devenu depuis 15 jours,
je t'écris, comme tu peux d'ailleurs le constater.
Je suis sur la plage, il n'y a pas encore trop de monde. Pour le moment mon existence
est plutôt monotone, cela ne peut pas être cette accumulation
d'occupations factices la vie? non. si tu as le temps ou mieux à faire écris-moi
et on peut se retrouver sur la plage de Trestrignel le 15 août
mots qu'il me sembla aussitôt voir s'envoler portés par des alouettes
qu'elles tenaient bien haut dans leurs becs: le 15 à Trestrignel
Ce nickname de déchet mathématique sur les initiales
est d'attribution incertaine; interrogeons l'ordinateur des dieux:
*Pour donner un surnom original à un ami, optez pour un jeu de mots mêlant le nom à une qualité ou une passion. Déchet mathématique est-il un bon surnom? Il décrit plaisamment celui qui est perçu comme inefficace dans le domaine des mathématiques. Mais il peut être utile de déconstruire ce terme péjoratif et d'encourager une approche plus positive.
Ces "je t'écris", ces "je suis sur la plage", riches de combien de commencements
sur leur promesse le cycle motorisé
l'azuréenne 49,9 cc t'emporte sur 36,400 kilomètres
(depuis Trémel-les-Merles jusqu'à Perros-Direct via Saint-Michel-en-gref'
et L'âne-Ion)
mais
sur la plage, fabuleux séjour de Circé
elles sont mille sur ce champ immense
mille à bronzer: l'exposition en est sublime
aussi nombreuses que sont les étoiles au ciel
mais où trouver celle qui écrit des cartes postales
cette mince nageuse entourée d'amies?
En cette joueuse de syrinx
comme dans les tableaux que Maurice Denis
peignit là-bas en rose, en ce reposoir de nymphes
entre le Rocher et le Sphinx?
aucune couleur
n'y manque ni le blanc lumineux du sable peuplé
de toutes ces formes cellulaires simples (baigneurs)
(plagistes) (nagistes) ni cet alliage
anadyoménal en jaune rouge bleu - toutes les couleurs présentes
mais au blason rêvé de Trestrignel il manque
le rose Daphnis et le vert Myrtile
et parmi ces hannetons en maillot,
ces caractères d'imprimerie rassemblés
en vue de l'édition du 15 août
aucune empreinte féconde
de ces caractères charnels formant en lettres de sable
le prénom qui signait chaque rendez-vous
– plage de Trestrignel
le 15 août Herminie
samedi 15 février 2025
034 L'ombre
Quelle déchéance et quelle grâce, ce n'était qu'une mince
silhouette qui marchait dans l'ombre des places
de méchants voituriers, chauffeurs de ministres poireautant
disaient sous cape: la vilaine fille, que fuit-elle?
Ni vilaine ni fille, elle allait vers un rendez-vous
dans la périphérie de la ville, ou peut-être acheter du lait
et les gardes du corps de l'ancien ministre de l'intérieur
disaient: cette vieille femme décharnée et si laide
On dirait qu'elle va entendre de l'opéra en coulisses
ou fleurir la tombe d'un petit chien qu'elle eut autrefois
et qu'elle pleure encore; et on dirait tant de choses
Dans les boutiques de la rue de province
où marche la petite dame aux cheveux roses
vers les rayons d'un soleil qu'elle sait venir.
samedi 18 janvier 2025
Ecrire la ruralité: Rendez-vous à Langon
Je viens de relire "Péquenaude" de Juliette Rousseau, et y trouve tant de beautés et de réussites, tant d'échos et de thèmes communs: Écrire comme un geste par lequel on revient au corps, récepteur des souffrances de la terre, et messager des appels d'un monde en survie; la terre féminisée par l'exploitation; l'appauvrissement de la langue précédant celui du monde; le conflit entre vie rêvée et ce que le corps nous dit des continuités du monde qui nous a été légué.
Nous réunir un soir de février 2025 à Langon (Ille et Vilaine) autour de la notion de ruralité est une belle idée de François-Xavier Ruan. De multiples liens personnels justifiaient cette rencontre dans ce lieu alternatif de Port-de-Roche, à deux pas de la ferme natale de notre ami, par-delà des écritures spécifiques qui ont leur histoire -- ancrée dans une forte expérience militante pour Juliette Rousseau, et pour ma part dans le questionnement du lien entre le parcours personnel et les discours qui l'ont encadré: la ruralité est plurielle, et dans les deux cas est un rapport entre le corps et l'espace. En artiste de la relation humaine, François-Xavier a œuvré pour le jazz (le Pannonica) et la poésie (au sein de la Maison de la poésie de Nantes), dont le point commun est l'improvisation. Concept qui désigne à la fois une technique d'écriture (musicale, poétique) mais peut aussi qualifier les trajectoires des "transfuges de classe" et les "transfuges de territoire", comme le dit Juliette. La fuite en dehors du territoire est une improvisation dans les parcours, par bifurquages, décrochages et évitements, et ce perpétuel est l'essence même du retour. L'écriture de vie née de la perte (d'abord insensible) retrace une sensorialité perdue, tout ce que la production effrénée a dévoré, elle le redessine dans un territoire de mots, elle redéploie ce qui fut appelé "l'édifice immense du souvenir". Alors vient cette merveilleuse image: le corps "est le vaisseau fantastique de notre existence", écrit Juliette Rousseau, et ce poème en est le roman d'anticipation, qui fait d'une histoire de retour, et quel retour ("c'est d'abord pour donner naissance que je suis revenue"), le rêve charnel d'un intime renoué à l'illimité. Écrire la ruralité: puisque les bœufs virgiliens ont quitté la scène, une autre écriture de la campagne acquiert une urgence nouvelle à l'heure des périls, portée par Nina Ferrer-Gleize, Marielle Macé. Par Juliette Rousseau et sa "Péquenaude", où se nouent le poème et l'analyse, le vivre et l'écrire, le constat sociologique et l'étoile clignotante d'une continuité vitale rétablie entre nous et la terre: "Pourtant, quelque chose demeure. Dans les corps, les mémoires, la terre, la langue, le bocage, lesquels sont tous liés."
samedi 11 janvier 2025
Paimboeuf vs Monaco: le derby des villes timbre-poste (536)
Aux vœux du maire par atavisme je m’assieds
Sur les gradins à gauche, un lieu familier
Près des issues, où la presse, à son métier,
Note avec scrupule chaque mot bien pesé.
Mais cette fois pour briser la routine,
Je choisis l’autre bord, me retrouvant
à droite, derrière le député Deville, coudoyant
Un sergent retraité de guerres intestines.
Avant le maire s'élève la voix de l'adjointe
Exposant l'état du monde, ses infortunes,
Et de la commune, 3030 habitants recensés
Sur la surface d'une petite principauté.
“Paimboeuf vaut Monaco, tout bien calculé
dit mon sergent -- sauf pour la fortune.”
lundi 9 décembre 2024
Aux grands singuliers
Il arrive qu'aux jours de satin, aux soirs de cendre
un curieux revête la vareuse réservée au passager furtif
et rejoigne une barque qui s'effile sur les terminaisons du fleuve.
Ce balcon suspendu sur les eaux: l'atelier du peintre.
Aux gargouillis des berges il préfère les chants d'été
– C'est alors que l'air neuf excite l'artiste à l'aventure
raffermi par l'odeur de poudre du monde déserté
que balaie hors de ses enclos la respiration d'Eole.
Le flâneur des docks a fait escale sous les fenêtres
et crie un nom: apparaît cet arlequin véhément, cet harponneur
d'étrangeté aux modestes outils, prolongateurs d'invention.
Comme épuisé du paraître et de ses tentations clignotantes.
Tête levée, le badaud cherche dans les scintillements qu'émet l'atelier
quelque espoir de beauté surprenante.
qu'ont-ils vu, ces yeux illuminés dans leur caverne?
quelles lisières intactes, quels tours de magicienne carolingienne?
Vertical, enlisé à ses pieds, le quai; bord adverse, loin:
le roseau et l'iris, lames de cuivre sur le fil des rives remuées;
autour de lui, son antre, son arche: voûte de papiers et tableaux roulés
– un Népal d'encre et de craie – sa fabrique, barque renversée.
Montrer, illustrer l'univers? – soit, puisque le monde exige
d'être peint tel qu'il se montre, comme la fleur butinée.
Mais dépeindre à ressemblance l'eau qui nous emporte?
fixer le mémorable comme on frappe des médailles?
Et ne rien saisir de ce qui ne demeure du monde jamais?
Voir dans l'altière rivière une sage leçon de peinture
à fidèlement imiter: ces mots sont pour lui des charmes vains.
Vois plutôt comme l'oeil s'affine et comme le corps ploie,
et puis – le travail et le fleuve sont de grands inventeurs
(dans ses bouillons nous attend le roi congre),
ils ne sont communs qu'à de grands singuliers:
au marin et au peintre, même ennemis: l'écueil et le monstre.
pour ne pas troubler sa joie sourde je couvre mes flambeaux
– vous les mots, silence devant l'homme aux paroles de gravier
– Peindre, s'il faut un verbe à l'idéal pourchassé
– Peindre, comme on foudroie et comme on pille.
et quand les vols d'oies tracent un sillage hésité
dans les chairs mûries aux ardeurs du fleuve,
le peintre se lasse de l'évasive Loire, et sèche sur un buvard
le limon qui lui farde le visage ainsi que la sirène.
Sous ses yeux se noie l'onde blasée des saules.
Charbon et lumière: l'oeil maritime, lucide souverain,
s'est usé à lui rêver un peuple – centaures
hydres et nymphes nés de la même main
Naguère, lorsque, m'improvisant son naïf assistant,
je portais à l'artiste le mercure et le soufre
les dagues de silex et les pierres d'ambre utiles à son art
je surprenais tant d'apparitions que je dus me défendre
de ces corps nouveaux qu'il engendrait; sur le poêle rougi
elfes et caprices de l'art soulevaient les couvercles fumants
étonnés de naître sous les yeux d'un sorcier hilare.
Mais le flot rouleur de troncs est ennui à qui n'a pas mêlé
de pigments la fadeur fluviale – lent flux dormeur d'étoiles
comme tu sais engourdir! Il n'y a rien au ciel que le fleuve
que le peintre a pour tâche d'arracher
à ces bras qui ne savent plus l'aimer.
Une dernière fois nous irons aux vergers de l'autre rive
nous songerons aux enfants phosphorescents que nous fûmes
et comme nous étions crayonneurs de galets
amoureux de cette verte beauté, de ce don étonnant: voir!

