vendredi 27 avril 2018
Arcade Fire est toujours le meilleur groupe live du monde #arcadefire
Comment le "meilleur groupe live du monde" sort-il de sa mauvaise passe? La nouvelle tournée européenne 2018 d'Arcade Fire, Infinite Content Tour, débute alors que le groupe affronte des vents contraires: Mauvaise réception du dernier album jugé trop conceptuel, manquant de tubes évidents, flop de la tournée américaine, etc. Calculette en main, au vu des rentrées en dollars, on a parlé d'échec outre-Atlantique. Avec 8000 spectateurs à Nantes, la tournée européenne d'Arcade Fire a pourtant inversé la vapeur. Après le spectacle dantesque offert au public nantais le 26 avril 2018, Arcade Fire reste au top: envolées lyriques et show lumière ont transformé le Zénith en dancefloor survolté pour tubes disco et bowiesques... A Bercy, le groupe de Win Butler et Régine Chassagne (six musiciens et quatre additionnels) a transformé l'essai nantais en faisant monter la fièvre du samedi soir, avec des titres épiques (tirés des albums Neon Bible et The Suburbs) propulsés par un dispositif scénique hors norme, avec une Régine Chassagne flirtant avec le disco et les paillettes.
mercredi 11 avril 2018
Ecritures politiques d'aujourd'hui: Marielle Macé, Éric Pessan
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| Marielle Macé |
"Jamais monde n'a plus nécessité la venue d'un chevalier errant": il y eut en 2006 "les enfants de Don Quichotte", qui installèrent au coeur des villes des campements de sans-abri, pour proclamer le droit au logement pour tous. Voici maintenant un Don Quichotte du 21e siècle, hissé par Eric Pessan sur sa Rossinante, clamant: Debout les forçats de la terre! Ce livre est la somme des indignations d'un romancier qui sort de ses gonds, et se met dans la peau du héros de Cervantès, afin de pourfendre l'étendue des injustices contemporaines. Le chevalier à la triste figure se jette à l'assaut des moulins, fond de pension ou paradis fiscal panaméen: image d'un retour ironique du mythe littéraire de Quichotte, ce "mélancolique qui décide de se mesurer au monde". Cet élan chevaleresque est aussi l'image de la condition de l'écrivain dont chaque ligne l'expose au sarcasme public, mais qui conserve "l'espoir imbécile qu'un livre peut changer le monde". Du moins aura-t-il honoré le contrat moral qu'Albert Camus rappelait en 1957 dans son discours du prix Nobel: "Nous (écrivains) nous devons savoir que nous ne pouvons nous évader de la misère commune, et que notre seule justification, s'il en est une, est de parler dans la mesure de nos moyens pour ceux qui ne peuvent le faire."
Don
Quichotte, mètre étalon du héros, déboule avec son compagnon
auprès des migrants et des laissés-pour-compte. "Je n'ai plus
aucune foi en la politique, en le progrès, en la capacité de
l'homme à améliorer sa condition, explique l'auteur au fantôme de
Cervantès. Mois après mois, la société m'est devenue de plus en
plus irrespirable. Alors j'avais envie d'écrire contre tout ce qui
nous empêche. Il me reste la vie, l'amour et la littérature."
Dans cette épopée scandée par le compte des héroïsmes
quotidiens, plusieurs scènes où le chevalier consigne les
souffrances: resquilleur menotté, femme de ménage expulsable, et la
foule de ceux qui ont quitté leur pays en guerre, mille bouches
formant une épopée de souffrance déposée aux pieds du chevalier
errant. Essai, pamphlet ou roman?
Tout à la fois, sans doute, tout à sa foi en une fiction qui renoue
les solidarités, armé d'amour et de littérature: "nous
logeons un sans-abri, nous nourrissons un sans repas. (...) Quichotte
nous invite à faire. Et nous faisons."
Cette
écriture politique nous invite donc, en pleine crise des migrants, à
reinvestir la notion d'hospitalité. C'est aussi ce que propose
Marielle Macé dans Sidérer, considérer,
conférence publiée chez Verdier. L'historienne née à Paimboeuf
(son essai "Styles" a été un événement en 2016) invite
à s'arracher à la pétrification impuissante devant la pauvreté
pour prendre en considération chacune des vies des contemporains qui
arrivent - rêveurs extraordinaires, bâtisseurs d'espoir précaire,
inventeurs d'une "nouvelle centralité de la marge urbaine",
pour parler technocrate. Dans les cassures de l'espace urbain, ses
"bords en plein centre", ces héros bâtisseurs tentent la
création d'une école, d'un restaurant au sein même d'une jungle de
Calais. Ils déploient l'humour imaginatif du taudis qui prouve
l'existence d'une vie positive au sein du délaissement (n'est-ce pas
aussi ce qui se tente dans la Zad de Notre-Dame des Landes?). Ils
apportent, conclut l'historienne, la "preuve qu'on pourrait
faire autrement puisqu'on fait autrement".
Daniel Morvan
Eric
Pessan: Quichotte, autoportrait chevaleresque. Fayard, 420 pages,
20€.
Marielle
Macé: Sidérer, considérer. Verdier, 68 pages, 6,50€.
lundi 9 avril 2018
Julien Gracq, dernier des Mohicans (archive)
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| Julien Gracq © DR |
Solitaire, inflexible, rare, secret, discret : c'est ce qu'on a dit de Julien Gracq, mort à 97 ans, le 22 décembre 2007 à Angers. Il était simplement un romantique. Le dernier des romantiques.
Il était aussi un pamphlétaire. Dans La littérature à l'estomac, il rentrait dans le chou de la littérature dominante, militante, et faisait l'éloge d'une lecture secrète. Pour cette raison, il avait refusé l'édition de ses livres en format poche.
« C'était un roi. C'était le dernier des Mohicans, résume l'écrivain Pierre Michon. Le dernier des contemplatifs. Il avait écrit ceci, qui me trotte dans la tête : Tant de mains pour transformer le monde, et si peu de regards pour le contempler. »
Ce regard a disparu, à 97 ans. « Il n'a pas bouleversé la littérature mais il a laissé des choses parfaites, comme Alain-Fournier, comme Gérard de Nerval », dit encore Pierre Michon.
Que reste-t-il de lui ? Un nom. L'un des plus beaux. Julien Gracq, pseudonyme de Louis Poirier, professeur agrégé d'histoire et géographie à Nantes, Quimper, Paris qui à 27 ans publie son premier ouvrage, Au château d'Argol. À compte d'auteur, chez José Corti, après avoir été refusé par Gallimard. Il restera fidèle à cette petite maison jusqu'à son dernier livre, Entretiens, en 2002.
Son premier roman, Au château d'Argol, a lieu dans une Bretagne mystique et arthurienne. Le rivage des Syrtes évoque Venise et la Libye, Un balcon en forêt a pour cadre les Ardennes. « Je ne suis pas du tout un écrivain régionaliste, je suis un écrivain français. Ma région est la langue française. »
On se souvient aussi d'un jeu de mots de Raymond Queneau, président du prix Goncourt, qui annonce en 1951 : « Le prix Goncourt est attribué à Julien Green pour Les ravages de Sartre ». À farceur, farceur et demi : Julien Gracq, auteur des Rivage des Syrtes, fait scandale en refusant le Goncourt. Ainsi, il écartait les mirages de la célébrité et de l'importance accidentelle.
On le rattache à André Breton, qu'il a rencontré en 1939 à Nantes. Héritier de Chateaubriand, Gracq est aussi un compagnon des surréalistes : La Nadja d'André Breton est sa vraie muse. Mais peut-on oublier Sur les falaises de marbre, de Ernst Jünger, son grand ami, mort à 102 ans en 1998 ? Et peut-on omettre Jules Verne, qu'il appelait « mon primitif à moi » ?
Julien Gracq excellait dans les cahiers, carnets, notes, impressions de voyages. Son écriture est une ligne droite partant des romantiques allemands et traversant le surréalisme, l'a conduit vers une pratique du fragment.
Il était peut-être l'écrivain français le plus visité, alors qu'il avait choisi le retrait. Les plus grands ont poussé la porte de sa maison, à Saint-Florent-Le-Vieil, au bord de la Loire.
Retiré ? « La Loire ne retire pas les hommes, elle les réfléchit », corrige l'écrivain nantais Michel Chaillou, admirateur de Gracq. Il était accueillant. Assis à contre-jour, il servait volontiers le muscadet maison et commentait le dernier match de foot à la télévision.
Toujours rebelle, il s'étonnait de la place démesurée de Paris dans le monde des lettres. « Lorsqu'on vit à Saint-Florent, on passe pour un marginal. Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, les écrivains vivent loin des centres médiatiques et cela ne les gêne pas. »
Les heures blanches et vides de la Loire alimentaient ses rêveries. Mais il se refusait pourtant à être le "Giono de l'Anjou". L'esprit des lieux, il le capte souverainement, en grand écrivain de la Nature. « Saint-Florent et la Loire, disait-il, j'y suis habitué comme un vieux vêtement. »
Mais Julien Gracq n'est pas l'auteur d'un seul paysage. Combien de lecteurs ont arpenté les landes d'Argol, cherchant une clef dans son absence de château, les lagunes de Venise, les marais de Guérande, les rues de Nantes, avant de comprendre qu'il avait tout inventé ?
Daniel MORVAN.
mercredi 4 avril 2018
Judith Brouste, Didier da Silva: lectures parallèles
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| L'extraordinaire combat de Giap, raconté dans L'enfance future |
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| Le terrible Heinrich von Kleist, mort très jeune en 1811 ©DR |
L'idée
de réunir dans une même chronique deux livres aussi différents que
Toutes les pierres et L'enfance future est-elle saugrenue? A vrai
dire, le seul fait qu'ils ont été lus à la suite est un peu court pour
justifier l'exercice. Difficile pourtant de séparer ces deux livres.
Ils entretiennent l'un comme l'autre un rapport très particulier à l'Histoire,
fondé sur l'écart et la distance spatio-temporelle: dans L'enfance
future, Judith Brouste raconte l'histoire d'une fillette malade et
maltraitée. Son père médecin lui lit Crime et chatiment le
soir pour l'endormir, entre deux souvenirs d'Indochine. Et, à douze
mille kilomètres de distance des événements, la guerre coloniale de la France,
menée par De Lattre dans le Haut-Tonkin, vient envahir cette enfance. Le lecteur peine à distinguer qui est
qui dans cet univers provincial des années 1950, les parents sont
désignés par un prénom ou un nom, la narratrice s'exprime à la
première personne mais existe aussi à la troisième personne et
sous un autre prénom (Catherine, la petite) que celui de l'auteur.
Et c'est pourtant dans ce parallèle entre l'histoire individuelle
d'une fillette et cet "écroulement de l'Occident" qu'est
Diên Biên Phu, le 7 mai 1954, qui fait que les deux recherches de
vérité s'éclairent mutuellement. L'obscurité première de ce roman éprouvant est aussi à la mesure de son exigence de vérité.
Mahler et Granados, ou l'ironie du sort
A
l'opposé de cette histoire de terreur, Didier da Silva développe
avec un plaisir d'esthète les vies parallèles de deux poètes
séparés par mille ans d'histoire, mais que de secrètes affinités
lient pourtant: le romantique Heinrich von Kleist, mort jeune en
1811, et le nomade Li Baï, grand poète qui vécut dans la Chine du
VIIIe siècle, traversant les turbulences de la
dynastie Tang. Des plaisirs subtils de l'écart, du rapprochement de réalités situés à des points opposés de la galaxie... Dans ce texte euphorique et habile, le lecteur court
après une clef, une résolution musicale qui ferait apparaître le
secret commun à ces deux destins - échecs littéraires, goût du
vagabondage et des alcools. L'écart spatio-temporel entre Allemagne
et Chine, romantisme et poésie chinoise, ne se résout pas par magie
scénaristique. Le lecteur est invité à construire lui-même la cohérence de cet assemblage, à capter les jeux de
contrastes, à participer jusqu'au bout aux "joies du montage
alterné", jeu préféré de Didier da Silva. Avec pour principe
directeur l'idée un peu risquée que c'est du même homme générique
que l'on parle, qu'il soit écrivain cyclothymique et suicidaire ou
poète buveur, marchant "vers un avenir incertain".
"Mon point de vue préféré est celui de Sirius", soutient l'auteur. Il complique encore son montage parallèle en faisant surgir deux autres personnages chargés d'assurer les intermèdes: les musiciens Enrique Granados et Gustav Mahler, que tout oppose: le génie dompteur des grandes masses orchestrales, et le petit maître pianistique. La camarde a fixé à tous deux une mort étonnante, avec pour Mahler une sorte de scoop dans ce final ornithologique dont nous ignorions tout.
Ces compositions biographiques se déploient comme de grands paravents: derrière les deux vies de Kleist et Li Baï, narrées sur un mode solennel, avec un long développement consacré au suicide romantique, les vies parallèles de Granados et Mahler (celui-ci relié à Li Baï par son travail sur la poésie chinoise dans ses ultimes travaux symphoniques) nous font entendre les accents mineurs de l'ironie du sort.
"Mon point de vue préféré est celui de Sirius", soutient l'auteur. Il complique encore son montage parallèle en faisant surgir deux autres personnages chargés d'assurer les intermèdes: les musiciens Enrique Granados et Gustav Mahler, que tout oppose: le génie dompteur des grandes masses orchestrales, et le petit maître pianistique. La camarde a fixé à tous deux une mort étonnante, avec pour Mahler une sorte de scoop dans ce final ornithologique dont nous ignorions tout.
Ces compositions biographiques se déploient comme de grands paravents: derrière les deux vies de Kleist et Li Baï, narrées sur un mode solennel, avec un long développement consacré au suicide romantique, les vies parallèles de Granados et Mahler (celui-ci relié à Li Baï par son travail sur la poésie chinoise dans ses ultimes travaux symphoniques) nous font entendre les accents mineurs de l'ironie du sort.
Daniel
Morvan
Didier
da Silva: Toutes les pierres. Éditions de l'Arbre Vengeur, 314
pages, 18€.
Judith
Brouste: L'enfance future. Gallimard. 160 pages, 15€.
lundi 2 avril 2018
Anne Brégeaut expose ses visions cosmiques
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| Parfois la nuit, 2020, peinture vinylique sur toile, 200 x 120 cm |
Anne Brégeaut expose cet automne 2021 à la biennale d'Issy, sur le thème: Chimères artistiques: figurer le cosmos.
Nous l'avions rencontrée pour la première fois en 1999. Elle présentait la primeur de son travail à la Galerie de l'école des beaux-arts de Nantes.
Anne Brégeaut... en 1999 à Nantes
Pendant son post-diplôme, Anne Brégeaut avait semé sur son passage des mouchoirs de papier sur lesquels étaient inscrites, par gaufrage, des questions aussi importantes que : Et si mon amour pour Bashung n'était pas réciproque ? ou C'est déjà pas gai d'être triste.
A mi-chemin entre Glen Baxter et Droopy, Anne Brégeaut n'avait rien d'une ironiste endurcie ou d'une dadaïste de choc.
Par le biais d'un journal intime, nous allions des illusions à la découverte de la solitude, par petits chocs répétés, défaites, découverte des lois de la compétition amoureuse. Du journal intime au conceptuel: Dès la première année, j'utilisais les mots comme support, c'est la base de mon travail. J'ai commencé par des journaux intimes, avec des dessins et des phrases. Petit à petit, j'ai gagné de la distance.
Et la personne d'Anne Brégeaut est devenue le personnage de ses oeuvres. Devant ses oeuvres, nous sommes dans le presque rien. Sur un mur, deux chaises peintes, vides. Au-dessus, les phrases : Et qu'est-ce qui se passe entre vous ? Rien, et c'est déjà assez compliqué.
Sur un autre mur, elle poursuit les images des passagers de sa vie, de ceux qu'elle croise ou quitte, à travers des polaroïds.
Il s'agit de portraits à développement instantané où, à la place d'un visage, on trouve une formule, un portrait verbal. Armelle, elle a de grands yeux, immenses même, d'ailleurs, c'est pas une fille, c'est une paire d'yeux.
Vincent, c'est un rêve qui dit qu'il vous aime et qui s'en va.
Ou encore: Franck. Franck, j'ai dû oublier.
Chaque texte, qui rappelle les intertitres émaillant les films muets, sonne comme le début d'une nouvelle qu'il nous appartient de poursuivre.
J'aime beaucoup le haïku, qui dit beaucoup en peu de mots, et je n'ai pas envie de tout dire. C'est vrai que je ne suis pas trop tendre avec les autres dans ces phrases, mais c'est quand même bien moi.
Anne Brégeaut utilise les éléments et les mots de sa vie de jeune femme, ramenant l'art conceptuel à un théâtre intime, mis en scène avec ce qu'il faut d'ironie, ce qu'il faut de sincérité.
A mi-chemin entre Glen Baxter et Droopy, Anne Brégeaut n'avait rien d'une ironiste endurcie ou d'une dadaïste de choc.
Par le biais d'un journal intime, nous allions des illusions à la découverte de la solitude, par petits chocs répétés, défaites, découverte des lois de la compétition amoureuse. Du journal intime au conceptuel: Dès la première année, j'utilisais les mots comme support, c'est la base de mon travail. J'ai commencé par des journaux intimes, avec des dessins et des phrases. Petit à petit, j'ai gagné de la distance.
Et la personne d'Anne Brégeaut est devenue le personnage de ses oeuvres. Devant ses oeuvres, nous sommes dans le presque rien. Sur un mur, deux chaises peintes, vides. Au-dessus, les phrases : Et qu'est-ce qui se passe entre vous ? Rien, et c'est déjà assez compliqué.
Sur un autre mur, elle poursuit les images des passagers de sa vie, de ceux qu'elle croise ou quitte, à travers des polaroïds.
Il s'agit de portraits à développement instantané où, à la place d'un visage, on trouve une formule, un portrait verbal. Armelle, elle a de grands yeux, immenses même, d'ailleurs, c'est pas une fille, c'est une paire d'yeux.
Vincent, c'est un rêve qui dit qu'il vous aime et qui s'en va.
Ou encore: Franck. Franck, j'ai dû oublier.
Chaque texte, qui rappelle les intertitres émaillant les films muets, sonne comme le début d'une nouvelle qu'il nous appartient de poursuivre.
J'aime beaucoup le haïku, qui dit beaucoup en peu de mots, et je n'ai pas envie de tout dire. C'est vrai que je ne suis pas trop tendre avec les autres dans ces phrases, mais c'est quand même bien moi.
Anne Brégeaut utilise les éléments et les mots de sa vie de jeune femme, ramenant l'art conceptuel à un théâtre intime, mis en scène avec ce qu'il faut d'ironie, ce qu'il faut de sincérité.
Anne Brégeaut... en 2021 à Issy
Vingt ans après, l'artiste se prête à une actualisation de son portrait. "Je développe un univers intime onirique et fantasmatique très imagé et coloré. Des rapprochements incongrus ou absurdes viennent contaminer un monde au premier regard joyeux, sentimental et presque enfantin le rendant tour à tour inquiétant, ambigu ou fragile. Mon travail est du côté d’une peinture non démonstrative et il privilégie notre attention à la vulnérabilité des choses ainsi que celle de notre propre regard."
Elle participe à la biennale d'Issy, qui prend ses quartiers au musée de la carte à jouer, sur le thème: Chimères artistiques, figurer le cosmos.
CHIMERES ARTISTIQUES, FIGURER LE COSMOS. au Musée de la carte à jouer, 16 rue Auguste Gervais, Issy Les Moulineaux.
Du 15 Septembre au 7 Novembre 2021
From 16 September to 7 November 2021
Du 15 Septembre au 7 Novembre 2021
From 16 September to 7 November 2021
https://www.biennaledissy.com/
Anne Brégeaut est née à Clermont-Ferrand. Après son passage à Nantes, où elle a été l'élève de Patrick Reynaud, elle s'est installée à Montreuil.
dimanche 1 avril 2018
Quai de la Fosse, au gros calibre
L'histoire commence un peu comme Les Tontons flingueurs, et elle se continue comme A la recherche du temps perdu. On reprend les mêmes seize ans après, à peine changés, à part la coloration pour les filles. Comme dans les romans de Proust, les demi-mondaines et les noceurs, les anciennes reines de la Nuit et ses marquis rangés des voitures défilent à la barre des témoins. Une histoire de filles, une gifle, peut-être un honneur à laver. Et au petit matin, un tueur qui défouraille au gros calibre dans un club de la Fosse.
Fusillade dans le noir
Ça se passe après 5 h du matin, allée de l'île Gloriette. Deux hommes et deux femmes dînent à une table. À une table voisine, une femme, N., tenancière d'un bar du quai de la Fosse, en compagnie de trois hommes, dont M***.Le courant passe mal entre les deux tables, à cause d'une querelle sentimentale qui a éclaté deux jours avant. Un revolver à barillet sort d'une ceinture. Premier coup de feu dans le plafond. Extinction des spots lumineux. Trois autres coups de feu dans le noir.
L'un atteint A***, qui reçoit une balle dans l'épaule. Deux autres frappent E***. Une balle dans la jambe, une autre dans la gorge. Mortelle. Magnum 357 ou P38, on ne sait pas, l'arme a disparu.
E, qui travaille dans un bar de nuit, est mort à 24 ans le 17 avril 1992. Ayant pris la fuite pour l'Espagne après les faits, M***, né à Istanbul en 196*, avait été jugé par contumace.
Son extradition par la Belgique permet de le juger en personne.
« Je n'ai tué personne »
Tresses juvéniles, blouson de jean, la brune A. se souvient de cette fin de nuit embrumée, en compagnie d'Eugenio et Tony et d'une autre hôtesse de bar, L. Ce bar était l'étape obligée du circuit des noctambules.L., aujourd'hui brocanteuse et blonde, se rappelle « un monsieur qui s'est levé précipitamment, a tendu son bras et a tiré ». En 1992, elle distingue le tueur de ses deux compagnons, l'un grisonnant, l'autre de forte corpulence. Le reconnaît-elle aujourd'hui dans le box, ce troisième homme ? « C'est un monsieur qui a l'air gentil. Je reconnais tout de même un certain regard et le même hâle de peau. »
Maigre, émacié, l'accusé l'était déjà en 1992. Pouvait-on le confondre avec les deux amis plutôt carrés que l'on voit sur les photos d'époque ? C'est bien la question. « Je n'ai tué personne, soutient l'accusé, qui précise : A aucun moment je ne portais une arme. »
Dans les auditions de 1992, un autre reconnaît « formellement le turc qui se trouvait avec N. et qui a tiré. » Antonio est lui aussi formel, et semble « bien placé » pour l'être : Il était dans la ligne de mire du calibre. La seconde balle lui avait traversé l'épaule pour frapper son ami à la mâchoire.
Daniel MORVAN.
vendredi 13 juin 2008
610 mots
mardi 13 mars 2018
Jean-Claude Schneider: rencontrer la couleur
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| Vitrail de Bazaine © dr |
dimanche 11 mars 2018
Sylvain Prudhomme: la performance, stade suprême de l'art mondialisé
![]() |
| Sylvain Prudhomme: réédition d'un de ses premiers textes, et parution en Folio de son roman "Légende" © Catherine Hélie/Gallimard |
"Une
nuit de novembre, le Furtif prit le large. Dans le silence du port de
Lisbonne endormi, on le vit larguer les amarres et se faufiler tous
feux éteints entre les bateaux à quai." Ainsi débute L'affaire Furtif. Un peu à la manière d'un roman colonial de Georges Simenon, ou d'une histoire maritime dans le style Gustave Toudouze. Rien ne permet au lecteur de deviner qu'il s'engage dans une histoire d'art contemporain.
Et ce qui peut d'abord passer
pour la réponse d'un équipage de marins à l'appel du large prend
vite les allures d'une rupture d'avec la société: alors que cette course vers le sud
est suivie par des "millions de téléspectateurs",
le skipper détruit la caméra qui permettait un lien permanent avec la
terre. L'affaire Furtif (tel est le nom du bateau) commence, sous
l'oeil des caméras survolant le voilier dans sa route vers le sud,
et l'identité de trois des six membres de l'équipage est révélée:
il s'agit de Jo Di Bembo, plasticien contemporain, Alma Fitzpatrick,
photographe, et Toyo Sôseki, botaniste. Le bateau se dirige vers un
archipel de l'Antarctique, les îles Heywood, où il dépose les
équipiers, qui le sabordent. La découverte d'une énorme bouée en
peau de phoque, puis d'un ballon tout aussi dadaïste, ouvre le champ
à de nouvelles hypothèses: L'affaire Furtif revient sur le tapis,
et une mission de recherche est envoyée sur les lieux, qui recueille
sur les lieux divers documents sonores ou écrits laissés par les
naufragés.
On découvre ainsi, sur les îlots occupés séparément par les membres d'équipage, l'appareil photographique d'Alma Fitzpatrick, dont on parvient à tirer des clichés pâlis, cadrés au ras du sol, "vingt-deux regards de l'artiste, peut-être ses tout derniers, sur un monde désormais réduit pour elle à ces rochers étroits". Les critiques, les étudiants d'art s'emparent de la découverte la commenter "la puissance dramatique" de ces images. Troisième objet après les bouées et les photographies, un journal de bord tenu par le botaniste, publié sous le titre "Journal de Toyo Sôseki", établi non selon le calendrier grégorien mais par le simple décompte des jours passés sur l'île, dans lequel on voit une rupture bouleversante dans le rapport de l'homme au temps, et même une "immersion absolue dans l'instant".
Quatrième découverte, des feuilles manuscrites de l'architecte Youri Spassky, contenue dans des bouteilles. Il y développe les principes d'une "anarchitecture", dont la pierre d'angle est le cocon, destiné à "ramener la maison de l'homme à des proportions plus justes".
La découverte d'un enregistrement de la musicienne irlandaise Emily Evans parachève cette sécession dans les arts - sculpture, photographie, littérature, architecture et musique. En s'essayant au mariage de deux genres parfaitement étrangers l'un à l'autre, le roman d'aventures et le commentaire burlesque d'oeuvres hermétiques et "ouvertes aux interprétations" (comme un mélange de Jules Verne et de Catherine Millet), Sylvain Prudhomme s'est amusé à inventer un groupe d'artistes élitaires qui, brûlant ses vaisseaux, rompt avec la civilisation pour "faire oeuvre" à l'échelle planétaire (dans une sorte de muséification globale).
L'oeuvre est trace d'une survie, testament d'architecte ou ultime chant d'une musicienne, dernier message aux humains lancé par des artistes qui sont allés jusqu'au bout de leur exigence, jusqu'à se couper du monde sur des îlots déserts, y faire oeuvre tout en y mourant - voire même faire oeuvre de leur propre mort. Mais (et reconnaissons que cette vision de l'art contemporain n'a rien de nouveau, c'est même un poncif que l'art dévoré par le discours porté sur lui) les objets qui en résultent vont alimenter la même logomachie critique, et s'effacer devant elle.
Dans cette pochade, l'humour de l'écrivain tient dans le fait de substituer au récit "réel" de la survie des dissidents les diverses élucubrations critiques autour de leurs "gestes artistiques": le jour de la fin du monde, il y aura un critique d'art contemporain pour discuter des intentions de l'artiste. Reste le mythe d'un art qui embrasserait le monde comme une robinsonade, le concept de performance s'étant lui-même mondialisé jusqu'à prendre la planète pour décor.
On découvre ainsi, sur les îlots occupés séparément par les membres d'équipage, l'appareil photographique d'Alma Fitzpatrick, dont on parvient à tirer des clichés pâlis, cadrés au ras du sol, "vingt-deux regards de l'artiste, peut-être ses tout derniers, sur un monde désormais réduit pour elle à ces rochers étroits". Les critiques, les étudiants d'art s'emparent de la découverte la commenter "la puissance dramatique" de ces images. Troisième objet après les bouées et les photographies, un journal de bord tenu par le botaniste, publié sous le titre "Journal de Toyo Sôseki", établi non selon le calendrier grégorien mais par le simple décompte des jours passés sur l'île, dans lequel on voit une rupture bouleversante dans le rapport de l'homme au temps, et même une "immersion absolue dans l'instant".
Quatrième découverte, des feuilles manuscrites de l'architecte Youri Spassky, contenue dans des bouteilles. Il y développe les principes d'une "anarchitecture", dont la pierre d'angle est le cocon, destiné à "ramener la maison de l'homme à des proportions plus justes".
La découverte d'un enregistrement de la musicienne irlandaise Emily Evans parachève cette sécession dans les arts - sculpture, photographie, littérature, architecture et musique. En s'essayant au mariage de deux genres parfaitement étrangers l'un à l'autre, le roman d'aventures et le commentaire burlesque d'oeuvres hermétiques et "ouvertes aux interprétations" (comme un mélange de Jules Verne et de Catherine Millet), Sylvain Prudhomme s'est amusé à inventer un groupe d'artistes élitaires qui, brûlant ses vaisseaux, rompt avec la civilisation pour "faire oeuvre" à l'échelle planétaire (dans une sorte de muséification globale).
L'oeuvre est trace d'une survie, testament d'architecte ou ultime chant d'une musicienne, dernier message aux humains lancé par des artistes qui sont allés jusqu'au bout de leur exigence, jusqu'à se couper du monde sur des îlots déserts, y faire oeuvre tout en y mourant - voire même faire oeuvre de leur propre mort. Mais (et reconnaissons que cette vision de l'art contemporain n'a rien de nouveau, c'est même un poncif que l'art dévoré par le discours porté sur lui) les objets qui en résultent vont alimenter la même logomachie critique, et s'effacer devant elle.
Dans cette pochade, l'humour de l'écrivain tient dans le fait de substituer au récit "réel" de la survie des dissidents les diverses élucubrations critiques autour de leurs "gestes artistiques": le jour de la fin du monde, il y aura un critique d'art contemporain pour discuter des intentions de l'artiste. Reste le mythe d'un art qui embrasserait le monde comme une robinsonade, le concept de performance s'étant lui-même mondialisé jusqu'à prendre la planète pour décor.
Daniel
Morvan
Sylvain
Prudhomme: L'affaire Furtif. L'arbalète Gallimard, 126 pages,
10,50€. À cette occasion, la collection Folio/Gallimard réédite en poche son roman "Légende": un western contemporain dans le far-west camarguais où l'auteur ausculte une jeunesse des années 1980 avide de "vivre vite".
mercredi 14 février 2018
L'homme qui mangea le monde: grandeur et misère de la classe moyenne
| Yvon Lapous et Hervé Guilloteau dans "L'homme qui mangea le monde". ©DR |
Lorsque
le rideau se lève (manière de parler puisque de rideau point dans
cette belle salle du nouveau Studio théâtre, rue du Ballet à Nantes), le public sait déjà
que tout est perdu. La pièce s'ouvre sur un passé traumatique
inconnu. On a perdu le courage de finir ses phrases, de briller, on
est comme ces sphinx qui contemplent le désert et qui s'ennuient
dans les vestiges écroulés d'une civilisation morte.
Nous
savons pourtant que nous avons affaire aux doubles décolorés de
personnes qui de leur vivant savaient captiver, fasciner et plaire.
Pourtant tous ont gardé une trace de l'enjouement de l'époque où
ils étaient pleins d'espoir et réussissaient.
Des membres de cette famille de la classe moyenne pétrifiée par l'échec, un seul peut avancer l'excuse des ans, avec cette cette bonté inutile des vieillards cernés par la méchanceté d'enfants gâtés qui ont tout détruit. C'est le père, qui apparaît au début de la pièce, tel un vieux roi de contes de fées, frappé de gâtisme et tremblotant de tous ses maux. Il s'est mordu la langue, brûlé la main, il souffre de grippe mais travaille encore. Chez qui vient-il demander secours? Chez son fils aîné et adulé, le rejeton sous le coup d'un licenciement brutal dont nous ignorerons les causes (insubordination, insultes?).
Des membres de cette famille de la classe moyenne pétrifiée par l'échec, un seul peut avancer l'excuse des ans, avec cette cette bonté inutile des vieillards cernés par la méchanceté d'enfants gâtés qui ont tout détruit. C'est le père, qui apparaît au début de la pièce, tel un vieux roi de contes de fées, frappé de gâtisme et tremblotant de tous ses maux. Il s'est mordu la langue, brûlé la main, il souffre de grippe mais travaille encore. Chez qui vient-il demander secours? Chez son fils aîné et adulé, le rejeton sous le coup d'un licenciement brutal dont nous ignorerons les causes (insubordination, insultes?).
Avant
d'aller plus avant dans cette pièce, faite de répliques
interrompues, de propos hachés et crachés, de colères subites, de
coups de téléphones qui s'entrecroisent nerveusement, peut-être
faut-il présenter du tandem Hervé Guilloteau et Yvon Lapous. Ce dernier
revient sur la scène de ses débuts, comme une figure du temps
retrouvé, des années épiques où il faisait ses débuts sur cette
même scène, ce studio théâtre d'où peut-être sortirait un jour
(mais ne sortirait effectivement pas) le centre dramatique de Nantes.
Mais par une ironie de l'histoire c'est donc en vieux père malade
qu'apparaît maintenant un Yvon Lapous devant l'un de ceux qui reprennent le flambeau: Hervé
Guilloteau, dans le rôle d'un fils indigne, d'un père absent et
d'un maltraiteur de vieillard.
La
pièce est admirable, d'un auteur allemand qui fut distingué comme
"jeune dramaturge de l'année 2010" par les critiques du
journal Theater Heute. Elle met donc en présence un homme qui, en pleine crise, désire s'arracher au
"bourbier des responsabilités" pour crier: Je suis libre!
Il ne voit plus ses enfants, sa femme Lisa l'a quitté pour son
meilleur ami Ulf (Bertrand Ducher), "connard de capitaliste"
qui continue de le fréquenter au nom de leur vieille amitié, et lui
assène ses quatre vérités. Son frère cadet Philipp,
faute d'égaler un aîné admiré, sombre dans la marginalité, mais
tente encore de répondre à ses demandes d'argent en inventoriant un
misérable pécule de petit dealer. Car l'aîné veut "se mettre
à son compte", projet fumeux comme il semble en avoir la
spécialité. Lisa (Florence Bourgès) se mure dans une dignité
pathétique, partagée entre la honte d'être "regardée avec
une petite pointe de pitié" partout où elle va, la tristesse
d'avoir perdu le génie protecteur de sa famille et avec lui son rêve
de vie conjugale.
C'est
tout? Oui, c'est tout. Des personnages comme on peut en connaître
dans la vie, des phrases inachevées comme on en entend chez les gens
qui craquent, une histoire que l'on prend à sa fin en ignorant le
début, tout cela ensemble nous mène à cette pièce qui s'achemine
lentement et sûrement vers le pire. Un pire qui s'avance sur des
patins de feutre, avec cette démarche un peu biaisée qui est celle
du fils: nous le verrons soumettre le vieux père, tiré nu du
placard où il se terre avec sa soupe de lentilles et s'automutile, à
une séance de torture morale difficile à entendre. Puis, entre deux
douleurs féminines étouffées, l'effondrement du cadet, puisque
c'est la maladie qui, tôt ou tard, vient empocher les mises. C'est avec des rêves que l'on fabrique le désespoir. Ces personnages nous sont présentés d'emblée dans leur détresse,
se déchirant et détruisant toutes les promesses. L'auteur de cette
pièce n'a eu qu'une délicatesse, laisser planer un doute sur la possible euthanasie qui clôt ce tableau de moeurs
contemporaines.
On
ne peut que se réjouir de retrouver Hervé Guilloteau dans cette
proposition du théâtre du Loup, arraché à ses propres routines et
ses provocations, humblement comédien au service d'un texte fort,
inédit en France. Le texte de Nis-Momme Stockmann (né en 1981) agit
comme un bain révélateur, plongeant les corps dans un catalyseur
qui produit un théâtre âpre, où le réalisme social se joue sur
la partition des crises sans fin, des pleurs ravalés au bout du fil
et des égoïsmes inatteignables. La sobriété de la scénographie
est liée aux conditions de la création, mais elle convient bien à cette
tragédie du déclassement, la pauvreté au pas de la porte, à portée d'une
main brûlée, d'une gifle.
Daniel
Morvan
Une pièce présentée par les éditions de l'Arche.
Production Théâtre du Loup et Le Grand T avec le soutien de la ville de Nantes.
Théâtre du Loup, 27 av. de la gare Saint-Joseph, 44300 Nantes. Tél. 02 40 84 31 52.
theatreduloup@wanadoo.fr
Production Théâtre du Loup et Le Grand T avec le soutien de la ville de Nantes.
Théâtre du Loup, 27 av. de la gare Saint-Joseph, 44300 Nantes. Tél. 02 40 84 31 52.
theatreduloup@wanadoo.fr
jeudi 8 février 2018
Hybris: la cruauté sied aux belles âmes
Hybris,
du grec ancien démesure: c'est le titre du spectacle écrit et joué au théâtre universitaire de Nantes (février 2018) par ce couple d'acteurs, Vanille Fiaux et Manuel Garcie-Kilian (tous deux issus de la classe d'art dramatique du Théâtre national de Bretagne). C'est
en effet de démesure qu'il faut parler, de férocité et de douceur,
de symbiose et d'incompréhension, de qu'on s'envoie
dans la figure au gré de la météo tourmentée d'un couple à la
Cassavetes. Un peu de cruauté sied aux grandes âmes. Lui est poète, un héros amoureux,
aux prises avec un "moi" enténébré, représenté ici
avec une rudesse homérique et sans égard pour les codes de la
galanterie théâtrale. Elle s’appelle Mathilde, Julie, Lennie…
Elle ajoute par le jeu et la diction quelque chose qui participe à
la fois du naturel contemporain et des traits génériques de
l'amoureuse tragique.
Mais
ce n'est pas vraiment pour le vérisme des scènes sentimentales et
violentes que le spectacle tout entier vous empoigne avec une force
presque racinienne: c'est plutôt par cette façon de condenser des
époques très lointaines de cette vie commune, des âges reculés de
l'amour et les blessures encore ouvertes, que ce spectacle écrit et
joué à deux réussit une sorte de tour de force. Oui, c'est ce jeu
sur le temps, sur les facettes d'un sentiment qui renvoie sur son
objet les éclats les plus lointains comme les plus immédiats, qui
donne sa valeur à ce spectacle écrit (dirait-on) au cours d'un été
d'accalmie dans les intervalles d'une vie passionnée. Aussi
s'accroche-t-on à ce qui ressemble aux instants de bonheur, puisque
tout, même l'idylle la plus touchante, engendre des éclairs de
colère: "cependant leur amour est pire que leur haine",
dit le tragédien. Vanille Fiaux et Manuel Garcie-Kilian ont réussi
à rétablir le sentiment du tragique dans un univers d'idéaux
déçus, de rêves galants, de fantasmes héroïques.
Une musique implacable et sombre
"Car
après la mort le Temps se retire du corps et les souvenirs - si
indifférents, si pâlis - sont effacés de celle qui n'est plus et
le seront bientôt de celui qu'ils torturent encore, eux qui finiront
par périr quand le désir d'un corps vivant ne les entretiendra
plus." Je ne suis pas certain de citer la phrase dite, que
Manuel Garcie-Kilian tire d'un livre qu'il tient à la main (celui-là
même que je lisais lorsque je suis allé voir cette pièce: Le temps retrouvé); et voici que déjà le livre tombe au sol. S'élève une
musique implacable et sombre (Seilman Bellinsky) qui semble renforcer la confusion entre
les rêves qui s'effacent et les lectures qui s'y mêlent: telle est
la condition de spectateur que, lorsque les mots se mêlent à ses
propres rêves, il en vient à douter de leur réalité. La musique, justement, ne vint qu'à point nommé et sans esprit d'habillage, en évitant la surenchère d'effets qu'il est si facile de produire avec la puissance du rock, comme on l'a encore vu récemment chez Vincent Macaigne. La musique de Seilman Bellinsky vient au contraire comme doucher la logorrhée incessante du couple, cette parole répétitive qui forme parfois des boucles musicales superposées d'une manière virtuose. Un mélange de Schubert et d'Eli et Jacno, nous dit Jonathan Seilman. Quelque chose de solennel et de romantique en fin de partie.
Je sortis de ce spectacle mal réveillé, sans avoir rien noté, ni songé une seconde à une quelconque attente critique, comme essoré par les mots dits, hachés et pulvérisés, tâchant de recouvrer au plus vite le sentiment ordinaire de la réalité. Et maintenant, comme ce mélomane qui ne sait plus depuis longtemps pourquoi il aimait la musique, je ne saurais que balbutier mécaniquement: oui, ces deux comédiens ont une classe extraordinaire.
Je sortis de ce spectacle mal réveillé, sans avoir rien noté, ni songé une seconde à une quelconque attente critique, comme essoré par les mots dits, hachés et pulvérisés, tâchant de recouvrer au plus vite le sentiment ordinaire de la réalité. Et maintenant, comme ce mélomane qui ne sait plus depuis longtemps pourquoi il aimait la musique, je ne saurais que balbutier mécaniquement: oui, ces deux comédiens ont une classe extraordinaire.
Daniel Morvan
Durée: 1 h 45. Production Fitorio Théâtre.
mardi 6 février 2018
Jackson C. Franck, héros oublié de la musique folk
![]() |
| Jackson C Franck rencontre Presley à Graceland |
Jackson
C. Franck est l'un des plus inconnus des musiciens culte. Ce chanteur
folk est pourtant l'auteur d'au moins deux "standards" de
la musique folk, Blues run the game et My name is carnival.
Jackson C. Franck y inventait une certaine forme de mélancolie, lui
donnait ses couleurs personnelles de braise et un certain
mouvement de mer, et cette application d'artisan qui le distingue de
Bob Dylan. Après son premier livre, un essai rêvé autour du
géographe Elisée Reclus, Thomas Giraud met en oeuvre la même
méthode personnelle, ni biographie ni essai historique, pour tenter
de comprendre l'apparition et le retrait de Jackson C. Franck.
Pourquoi lui? "J'envisageais d'abord de traiter du silence, à
partir d'une oeuvre de John Cage, 4'33", souvent considérée
comme 4'33" de silence, mais en fait constituée des bruits
environnants. J'ai ensuite considéré que l'existence d'un fort
corpus théorique de Cage risquait d'affaiblir mon propos. Et j'ai
pensé à Jackson C. Franck, dont je possédais l'unique album." Né
à Buffalo en 1943, Jackson C. Frank grandit dans la petite ville de
Cheektowaga, non loin des chutes du Niagara. Quand son école brûle,
faisant de nombreuses victimes parmi les élèves, il fait partie des
survivants. Une guitare offerte par l’un de ses professeurs vient
éclairer sa douloureuse convalescence. C'est l'époque où Elvis
Presley devient le king: Pour fêter le retour à la maison, la mère
de Jackson offre à son fils une visite à Graceland. En cette
résidence royale, l'incroyable rencontre (fortuite) a lieu entre
l'enfant brûlé et la jeune star, qui passe quatre heures avec lui
et sa guitare. Commence
la période bénie du jeune musicien, que Thomas Giraud sait analyser
de cette manière quasi médiumnique qui avait déjà fait merveille
à propos d'Elisée Reclus. L'essentiel de son analyse, si elle met en
mouvement des blocs de biographie bien identifiés, tient dans une
sorte d'empathie imaginative avec ce personnage aux couleurs pastel.
Devant
un tableau de Rothko, couleur peau et Bétadine, il découvre "la
nécessité d'une forme géométrique pour encadrer et rassurer ses
chansons". L'auteur nous fait entrer dans la vision interne du
musicien, repérant sa fixation objectale sur ce morceau de peau
qu'il a greffé au front et qu'il semble fixer de l'intérieur... Un
artiste ne naît pas au monde sans ce fin ajustage de ses capteurs
sensoriels, de ses infirmités, de ses blessures sur ce grand tout
qu'il s'apprête à chanter. Mais voici que l'argent de l'assurance
tombe. Fortuné et fou de voitures, Jackson file à la concession londonienne de Bentley. Fixant
une sorte de losange hallucinatoire apparu mentalement, il écrit ses
premières chansons. Cela sonne comme du Pete Seeger. Il se glisse
dans l'universel folk, avec son look de séminariste, son air
"d'échassier égaré". Nous nous l'étions peut-être
imaginé enfant noir? Voici que Thomas Giraud nous le montre, "blond
comme les blés, beau comme un astre (...) qui boîte et se balade en
automobile de luxe".
Son
chemin croise celui de Paul Simon, déjà en route pour la gloire.
Paul lui loue un studio encore tout chaud des traces d'un "jeune
loup frisé" appelé Dylan. Paul sait le dorloter, l'enfermer
dans un cocon de paravents pour qu'il accouche de son album. C'est
magnifique, Blues
run the game
sort de sa gangue, Jackson se coule dans le swinging London, claque
sa fortune, et puis sans prévenir, c'est l'échec. L'album sorti en
décembre 1965 fait un flop. La critique flingue le chanteur à la
Bentley. Diagnostic? Thomas Giraud: "Il y a une promesse de
choses en mouvement que l'on ne sent pas chez Jackson alors que tout
le monde n'attend que ça. Jackson ne secoue pas vraiment, il est une
brise légère". La comparaison peut sembler cruelle entre les
deux méthodes de travail. Celle de Dylan, la puissance créatrice à
l'oeuvre, indomptable improvisateur, progressant au fil d'une
"narration audacieuse et aventureuse", et celle de Jackson
C. Franck, plus méticuleux, dans un "juste milieu entre le folk
anglais et américain", dont les morceaux "sont terminés
comme pris dans le ciment". Cette observation cruelle de Thomas
Giraud: "Jackson avait dit en 1960 après avoir vu Dylan sur
scène, pourtant médusé par autant de talent, Je pourrais faire
aussi bien, je ferai mieux. C'est raté. Il est en retard. Il a 22
ans en 1965. À 22 ans, Dylan avait déjà au moins 30 ans."
Il faut aussi réussir à coïncider avec son époque, être
son propre contemporain. On se souvient du film des frères
Cohen sur un thème semblable, Inside
Llewyn Davis,
où le balladin occidental renoue avec les épreuves de Lancelot sur
la quête du Graal: de Rimbaud à Charlot, l'échec serait-il plus
beau que le succès? Jackson oublie les
chansons, les voitures, reprend l'avion pour le village près des chutes, se
clochardise. Il fait tout ce qu'on peut faire quand on est pas Dylan,
et c'est aussi redoutable que si ça avait marché.
Daniel
Morvan
Thomas
Giraud: La ballade silencieuse de Jackson C. Franck. La Contre Allée,
165 pages, 17€.
mardi 30 janvier 2018
Max Jacob, 2. Un corps déboîté dans un monde déboîté
En 1994, Le cinquantenaire de la mort de Max Jacob. 2 : Le brillant lauréat du concours général renonce à ses rêves d'Orient pour la misère à Montmartre. Il rencontre Picasso.
Un bavard timide
Puis, en 1901...
samedi 18 juin 1994
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