samedi 22 avril 2017

Affaire Seznec : le retour de l'homme sans tête



En marge de l'affaire, un retraité nantais exhume l'hypothèse de Sion
Seznec : le retour de l'homme sans tête
ouest-france
‎jeudi‎ ‎3‎ ‎février‎ ‎2005
1047 mots
Daniel Morvan
Depuis treize ans, un homme bat les campagnes pour établir la vérité sur un mystère : qui était l'homme sans tête trouvé, en 1923, dans un puits de Sion-les-Mines ? Cette hypothèse ressurgit alors que la justice examine la requête en révision de l'affaire Seznec.
Un cadavre sans tête en 1923, une tête sans corps en 1941. L'énigme subsiste, comme dans un feuilleton dont on attend toujours le dernier épisode. Un retraité nantais pense connaître la clef de l'énigme : le cadavre décapité de Sion-les-Mines, c'est Pierre Quemeneur, le disparu de l'affaire Seznec. Ancien inspecteur de la Mutualité sociale agricole, Michel Sorin a entendu des centaines de personnes dans les campagnes du nord du département. Il propose un nouveau regard sur l'affaire criminelle la plus mystérieuse du XXe siècle, qui passionna aussi la Loire-Atlantique.
Un spécialiste

1. Un homme sans tête au fond d'un puits.

Deux mois après la disparition de Pierre Quemeneur, conseiller général du Finistère, on retrouve un corps sans tête au Puits-Galot, à Sion-les-Mines, dans le Pays de Châteaubriant. L'acte de décès du 27 juillet 1923 le décrit ainsi : « Sans tête, taille 1,60 m, vêtu pantalon usagé sans aucun autre vêtement, sans chaussures, à la hauteur de la cheville et en dedans de la jambe gauche portant une cicatrice. » Ce dernier détail n'est jamais exploité et Jenny, soeur de Quemeneur, refuse de venir identifier le corps.
Selon le docteur Daguin, premier appelé sur les lieux, la décollation a été faite par un spécialiste. Le corps aura séjourné deux mois dans l'eau du puits. Il est vêtu d'un pantalon de marque (« de chez René, tailleur à Rennes »), a les ongles soignés, « ce qui, estime Michel Sorin, ne collait pas avec l'hypothèse d'un « toucheur de bestiaux » qui avait disparu à la même époque et qu'on a retrouvé depuis. Nous voici devant un cadavre tombé du ciel que personne n'a jamais réclamé.»
Le docteur Daguin est convaincu qu'il s'agit de Pierre Quemeneur, l'homme le plus recherché de France, disparu le 25 mai 1923 à Dreux, alors qu'il se rendait à Paris avec Guillaume Seznec, maître de scierie de Morlaix. Quemeneur s'était enrichi grâce à la vente de poteaux de mines aux armées et exploitait des coupes de bois en forêt de Domenech, à 5 km de Sion. Tout comme Seznec. Mais le cadavre est jeté à la fosse commune, comme vagabond, et l'affaire classée.

2. Une tête dans une rivière.

En 1941, dix-huit ans après, un braconnier « lève ses louves » (ses nasses) dans la Chère. Alphonsine, cousine du braconnier, consigne par écrit ce qu'il lui raconte : dans le fond de la rivière asséchée, au Gué-au-Loup, il remarque « un colis attaché à un piquet fixé dans le fond de l'eau. Il découvre un crâne avec des dents en or. Une pensée lui traverse l'esprit : voilà la tête de l'homme du Puits-Galot. » Depuis, le gué a été fouillé sans résultats.

3. Risque-à-tout, l'étrange boucher de Sion.

Boucher, déserteur se faisant appeler Charles Lesage ou Georges L., tout le monde l'appelle Risque-à-tout. « Il avait toujours le revolver sur soi, dit un témoin. On l'aurait même vu, affirme Michel Sorin, décapiter une jument qu'il jugeait trop lente. » Risque-à-tout trafique des pièces d'or et des véhicules des surplus militaires, comme Quemeneur. Risque-à-tout connaît d'ailleurs Louis Quemeneur, frère du conseiller général, dont il garde la propriété de Plourivo. Le boucher disparaît trois jours en juin 1923. Quand il revient, sa domestique, Constance, remarque des traces de sang dans sa voiture. Un chien écrasé, prétend-il, qu'il va enterrer après l'avoir mis dans un sac, en prenant la direction du Puits-Galot.
Lors de cette escapade mystérieuse, Risque-à-tout est accompagné d'un maçon de Sion, Chevance. Ce dernier est arrêté dans la Manche en 1943. Avec, sur lui, les papiers de Pierre Quemeneur. Malheureusement, les archives d'interrogatoire ont disparu dans les bombardements d'Avranches. Chevance se serait ensuite acheté un cinéma dans le midi de la France. La maîtresse de Risque-à-tout (qui meurt assassiné à Nantes en 1926), veuve d'un modeste paysan, est devenue propriétaire de trois maisons à Nantes. Pour Michel Sorin, l'ensemble de ces éléments permet d'imaginer que Quemeneur, qui portait sur lui une forte somme d'argent, est tombé dans un traquenard.

4. 80 ans après

Mais que peut-on découvrir de neuf à propos d'une affaire vieille de plus de 80 ans ? Sur quels éléments concrets mener une contre-enquête, sans cadavre et sans tête ? En aucun cas, il ne peut y avoir de nouveau procès. Le 11 avril, la commission de révision des condamnations pénales fera savoir si elle accueille favorablement la requête en révision formulée dans le dossier Seznec.
Denis Seznec, arrière-petit-fils de Guillaume, lutte pour cette révision et ne s'exprime pas sur le sujet. Son objectif est ailleurs : il espère l'annulation de la condamnation, afin de « décharger la mémoire des morts », selon les termes de la loi. Et l'hypothèse de Sion-les-Mines n'est pas sa piste préférée. Trop rocambolesque, comme sortie d'un feuilleton populaire des années vingt. On voit mal l'arrière-petit-fils du bagnard jouer les Rouletabille, alors qu'il est en passe de conclure le combat de sa vie.

Michel Sorin pense que le cadavre sans tête de Sion-les-Mines est celui du conseiller général Pierre Quemeneur.
Daniel MORVAN.